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Réception des Somnambules de Christopher Clark dans l’historiographie allemande

Par Jean-Louis Rouhart

 

En Allemagne également, le livre de l’historien australien Christopher Clark sur les causes de la Grande Guerre[1] a connu et connaît encore un certain retentissement. On sait que l’auteur veut démontrer que la Première Guerre mondiale est le résultat de méfiances mutuelles, d’erreurs d’appréciation, de pannes de communication, de velléités d’expansion et de tendances nationalistes dans le chef de tous les belligérants. Pour lui, le déclenchement de la guerre n’est pas dû uniquement à la politique militariste et belliqueuse de la seule alliance austro-allemande.

La thèse de Christopher Clark, qui tend à relativiser la responsabilité de l’Allemagne, s’oppose à la théorie développée dans les années 60 par l’historien allemand Fritz Fischer qui, dans son ouvrage Griff nach dem Weltall (« Domination de l’univers »), montrait que l’Allemagne, poursuivant des visées impérialistes, avait sciemment déclenché la guerre. Elle va également à l’encontre de l’idée plus récente, répandue dans les manuels scolaires en RFA, selon laquelle l’Allemagne se serait sentie menacée par les puissances qui l’entouraient et auraient déclenché une guerre préventive.

Il est remarquable de constater que la thèse de Christopher Clark, qui diminue pourtant fortement la culpabilité de l’Allemagne dans l’origine du conflit, rencontre certaines critiques de la part des historiens allemands.

Ceux-ci louent certes l’originalité de la démarche[2], le travail de recherche minutieux et nuancé de Christopher Clark, le recours à de nouvelles sources d’origines très diverses et les rapprochements qu’il tente d’établir avec l’actualité. Ils regrettent toutefois que Clark fasse la part trop belle à l’Allemagne, sous-estime l’influence des militaires allemands (Volker Ullrich[3]) et n’insiste pas sur l’attitude agressive de l’Autriche-Hongrie face à la Serbie ni sur la politique aventureuse de l’Allemagne, encline à encourager son alliée à intervenir dans cette même Serbie (Gerd Krumeich[4], Stefan Reinecke[5]). Ils déplorent également que l’invasion de la Belgique neutre soit présentée plutôt comme une erreur d’appréciation que comme un crime (Stefan Reinecke) et que l’auteur n’ait pas suffisamment mis l’accent sur l’idée fausse que les futurs belligérants se faisaient de la guerre en 1914 (Gerd Krumeich).    

Au-delà de la question de la responsabilité morale dans le déclenchement des hostilités – nous laissons ici de côté les atrocités commises durant cette guerre – , nous pensons, comme l’historien Andreas Kilb[6], que les évènements décrits dans l’ouvrage mettent en exergue non seulement l’action destructrice des hommes qui tentent de s’accrocher à leur couronne et à un pouvoir suranné mais aussi les conséquences dramatiques que représente l’extension sans limite de conflits régionaux, en 1914 comme de nos jours.

 

 


[1]Die Schlafwandler, Wie Europa in den Ersten Weltkrieg zog. Aus dem Englischen von Norbert Juraschitz. München, DVA, 2013. Version française : Christopher Clark, Les somnambules. Été 1914 : Comment l'Europe a marché vers la guerre [The Sleepwalkers : How Europe Went to War in 1914 ], Paris, Flammarion, 2013.

[2] Par exemple Holger Afflerbach, « Schafwandelnd in die Schlacht », Spiegel, n° 39 du 24 septembre 2012, p. 50-51.

[3]Volker Ullrich, « Zündschnur und Pulverfass. Das Buch des britischen Historikers Christopher Clark "Die Schlafwandler" ruft neue Debatten über die Schuld am Ausbruch des Ersten Weltkriegs hervor. Müssen wir das Bild von der deutschen Hauptverantwortung für den Krieg revidieren? », in Die Zeit 38/2013 du 17 septembre 2013.

[4] Gerd Krumeich, « Schlafwandelnd in die Urkatastrophe? Zu Christopher Clarks Bestseller », geschichte für heute – Zeitschrift für historisch-politische Bildung, 2/2014. Également sous lernen-als-der-geschichte.de/Lernen-und-Lehren/content/11685.

[5] Stefan Reinecke, « Eine Katastrophe ohne Autor », Die Tageszeitung, 4 septembre 2013.

[6] Andreas Kilb, « Ausbruch des Ersten Krieges. Die Selbstzerstörung Europas », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 9 septembre 2013.

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