L’exposition du témoignage, une technique narrative pour la mémoire subalterne

Par Gilles Rahier, historien et Nicolas Richard, anthropologue (CNRS)

« Exposer, c’est déranger le visiteur dans son confort intellectuel »

(Jacques Hainard)

 

Musée, Histoire et Mémoire

Dans ces temps d’explosion des commémorations et de transmission mémorielle, le musée reste un des espaces privilégiés pour y développer cette pratique. La mise en place d’expositions, permanentes, itinérantes ou temporaires, est sûrement un des meilleurs moyens d’illustrer et de divulguer l’Histoire à un large public pour la sortir du cercle des « initiés » et des revues scientifiques, ainsi que présenter les mémoires oubliées par le discours officiel. Cependant, comme le rappelle Gérard Collomb, le musée reste un lieu de la « mémoire institutionnelle »[1].

Depuis le XVIIIe siècle, les musées d’histoire représenteront le discours officiel de l’état par la présentation muséographique d’une histoire continue, des grands évènements qui formeront la nation, s’opposant aux musées d’histoire locale qui se centraient beaucoup plus sur les récits de vie et la mémoire individuelle. Cette tradition passera d’Europe en Amérique Latine juste après les indépendances lors du XIXe siècle, notamment par la création de collections devant transmettre les valeurs et sentiments nationaux. L’importance pédagogique de ces institutions se centrera sur l’utilisation du patrimoine pour la transmission d’une mémoire publique nationale devant élever le patriotisme et la fierté nationale. Ils présenteront surtout la présentation de la vision hégémonique des élites sur le concept de « nation », glorifiant l’action de grands hommes plutôt que qu’une action collective. La mémoire individuelle et le témoignage n’y trouvent bien sûr que peu de place.

Avec l’arrivée de la postmodernité, il devient clair que l’Histoire présentée dans les musées n’a pas une portée objective et qu’elle transforme ceux-ci en lieux de violence symbolique. Peu à peu, faisant de la transmission historique un fait purement subjectif, l’approche postmoderne détruit par là même l’idée d’un musée présentant une histoire figée, terminée, exaltant la mémoire collective nationale. L’évolution de la connaissance scientifique remodèle en effet notre vision du passé, et par la même, notre interprétation de celui-ci, cependant « un musée historique, à la différence d’une livre d’histoire, ne peut pas se réécrire plusieurs fois pour nous offrir de nouvelles données sur les modes dominants de penser et de regarder l’histoire à différents moments[2] ». Comme le remarque André Desvallées, il est illusoire d’y présenter l’Histoire d’un seul point de vue mais le développement de l’esprit critique doit se centrer sur la présentation de visions opposées, créant un pluralisme des regards[3].

Cette vision et manière de faire excluront pendant longtemps les voix et les récits des personnes qui ont vécu ces évènements, cachant ainsi une réalité historique présente et ressentie par ses acteurs originaux. Comme le dit Morales, « il faut réfléchir sur les espaces de subalternité de l’histoire et sa viabilité dans les représentations hégémoniques. Des thèmes comme les femmes, les marginaux, l’homosexualité, les minorités ethniques, les migrations, etc., deviennent chaque fois plus urgents de penser dans les muséographies historiques [4] ».

 

Les moyens muséographiques de l’exposition de la mémoire subalterne : l’usage du témoignage

Pour l’exposition de l’Histoire, ou des récits historiques, le moyen le plus souvent utilisé était la présentation d’objets ou de monuments du passé, utilisés pour illustrer et définir notre mémoire collective. L’institution muséale définit alors l’objet patrimonial comme témoin du passé, lui permettant de le manipuler, le signifier et le convertir, avec l’utilisation de techniques expositoires. Il est effectivement beaucoup plus simple, dans notre société occidentale, de présenter des restes d’objets ou d’écrits, adorations des collectionneurs. « Les musées, depuis leurs origines jusqu’à une époque récente, ont réduit la mémoire du monde à une accumulation disciplinaire d’espèces, de variétés ou d’objets, identifiés, étiquetés et classés. Au contraire, le XXIe siècle demande de nouveaux rapprochements à la réalité qui permettrait de conserver dans la mémoire la “diversité intangible”[5]. »

Dans ce cadre, l’utilisation du récit de vie ou des témoignages fut rare, alors qu’elle permet, comme lors du parcours des Territoires de la Mémoire ou lors de la visite immersive du musée In Flanders Fields, de mettre le visiteur au centre d’une participation expérientielle. Ce dernier se retrouve alors face à une histoire racontée par la personne qui l’a vécue, le rapprochant au maximum de la réalité historique. La visite lui donnera une autre vision de l’Histoire par l’implication dans les faits qui est engendré par l’écoute du témoignage-récit. Il est cependant important que la sélection des témoignages se retrouve replacée dans leur contexte historique, pour permettre une analyse critique approfondie.

Le témoignage peut être utilisé dans beaucoup de thématiques d’expositions : immigration, ethnographie locale et folklore, histoire, artistique, biographie, etc., tant qu’il sert à montrer la vision de la réalité d’une communauté ou d’un individu. Il nous permet pour le moins de sortir de la conception classique de l’« objet témoin » et offre une alternative pour traiter de manière plus approfondie certains thèmes plus sensibles[6]. De même, le récit individuel permet d’atteindre une mémoire cachée, subalterne, éloignée de l’histoire institutionnelle et événementielle.

 

L’exposition « Mémoires indigènes de la guerre du Chaco (1932 – 1935) : une lecture depuis les basses terres »

Cette exposition temporaire fut présentée du 2 novembre 2011 au 9 janvier 2012 à l’Instituto de Investigaciones Arqueologicas y Museo Gustavo Le Paige (IIAM), à San Pedro d’Atacama, dans le nord du Chili. Fruit d’une rencontre entre les deux auteurs du présent article, elle exposait les premiers résultats du projet « Mémoires indiennes de la guerre du Chaco », financé par l’Agence Nationale de la Recherche Scientifique (France, 2008-2011) et coordonné par Luc Capdevila, historien de l’Université de Rennes 2 Haute-Bretagne et Nicolas Richard, anthropologue du CNRS (France) et chercheur associé à l’IIAM.

Le projet cherchait à restituer et problématiser la situation des peuples indigènes du Chaco durant la guerre qui opposa, sur leur territoire, les armées bolivienne et paraguayenne. Il s’articule autour d’une recherche historique d’archives boliviennes, paraguayennes et argentines et d’un travail ethnographique de terrain, sous forme d’un registre et d’une compilation des mémoires et récits indigènes sur la guerre.

 

La guerre du Chaco (1932-1935)

… est le conflit conventionnel le plus important du XXe siècle entre États américains. La Bolivie et le Paraguay se sont affrontés pour la possession du Chaco Boréal, un territoire de 600 000 km2, qui s’était jusqu’alors maintenu en marge des souverainetés nationales, mobilisant un total de 400 000 soldats dont 90 000 ne reviendront jamais. L’armistice de 1935 a remis la majeure partie du territoire disputé au Paraguay. C’est seulement le 27 Avril 2009 que les présidents Evo Morales (Bolivie) et Fernando Lugo (Paraguay) ont mis fin au litige, en reconnaissant le tracé définitif de la frontière.

Le Chaco Boréal est une zone chaude et aride, à la végétation basse, épineuse et touffue, qui jusqu’alors n’était pas colonisée et hébergeait une multiplicité de groupes indigènes, de densité démographique très faible. Au moment de la guerre, la population indigène totale dans la zone était estimée à 80 000 individus. Il s’agit également d’une zone extrêmement hétérogène aux niveaux culturel et linguistique: six souches linguistiques distinctes (zamuco, guaycurú, mascoi, mataco, arawak, tupi-guaraní) se déclinent en une multiplicité de langues (ayoreo, ishir, qom, pilagá, enlhet, angaité, sanapaná, guaná, wichí, manjui, nivacle, maká, guaraní…) parlées à l’heure actuelle.       

À partir de 1923, les deux armées avancèrent sur le territoire indigène, fondant des fortins et ouvrant les routes qui constitueront le théâtre de la guerre. En général, les fortins furent construits sur les campements indigènes, confisquant leurs ressources matérielles et humaines et démembrant la trame sociale et économique qui les soutenait. Même si les armées essayèrent d’organiser des « milices d’indiens » (la « cavalerie chamacoco » en l’Alto Paraguay, la « milice chulupí » dans le Pilcomayo), la participation indigène dans les combats resta très réduite et la mortalité basse.

En revanche, les épidémies véhiculées par les armées et le démembrement du tissu économique, ont produit, dans les années qui ont suivi, le dépeuplement de zones entières (avec des taux de mortalité jusqu’à 80%). Jusqu’en 1950, la majeure partie de la population indigène se trouva confinée dans les missions religieuses et les réserves. L’autre partie servit aussi de main d’œuvre dans la récolte sucrière ou dans les industries forestières. Enfin, une toute petite partie, survécut dans les zones les plus éloignées du Chaco Boréal.

 

Une mémoire collective oubliée, dévoilée par le témoignage

En relation avec ce que nous disions au début de l’article, l’idée de cette exposition était la présentation de narrations indigènes liées à cette guerre. Occultés par l’historiographie traditionnelle, ces récits montrent l’existence et la puissance des mémoires oubliées des indigènes du Chaco alors qu’ils ont subi l’intrusion sur leur territoire de deux forces armées qui s’affronteront durant trois ans, le dévastant. Les discours historico-nationalistes des deux États ne parlaient pas de l’impact symbolique et physique de la guerre sur les populations indigènes, notamment par les déplacements détruisant le tissu socioéconomique familial, l’enrôlement forcé dans les armées bolivienne et paraguayenne, les spoliations, viols et massacres.

S’éloignant donc du récit historique orthodoxe, la présentation voulait faire entendre la voix des gens habituellement sans voix, par leurs témoignages personnels et leur vision de la guerre. La mémoire se transformait alors et venait de la population même, et non plus seulement du point de vue du scientifique, ce qui permit de proposer un point de vue oublié sur cet évènement historique.

Le choix scénographique se porta sur une installation spatiale de sept vidéos, chacune comprenant différents récits qui permettaient d’organiser un espace chorégraphique et un dialogue entre les 24 narrateurs. Un panneau explicatif reprenait les noms de ces derniers et leur communauté d’origine, en les plaçant donc comme acteurs de l’Histoire. Les témoignages étaient diffusés en même temps sur sept télévisions, disposées en rectangle, créant une sorte de dialectique entre eux (moment de silence, moment où ils parlent tous ensemble, etc.) et avec le public, générant des doutes et des questions.

Les récits étaient diffusés dans les différentes langues indigènes du Chaco, qui résonnaient et sonnaient entre elles, créant un espace de rencontre, de curiosité et d’émotions. Il n’y avait pas de lignes de discours préétablies, un discours narratif historique, mais une sélection de récits de vie, de micro histoires, qui se plaçaient dans une géométrie du chaos, créant des relations différentes et diverses, suspendant ainsi un possible discours officiel sur la guerre. Cela représentait la réalité du Chaco, qui ne possède pas un discours historique uniformisé mais des mémoires subalternes, oubliées et disparates.

Autour des écrans, une septantaine de photographies des narrateurs entouraient les visiteurs, leur donnant l’impression de faire partie d’une communauté écoutant un récit. L’exposition se complètait par un court texte expliquant le contexte historique de la guerre du Chaco du point de vue des indigènes, pour permettre de compléter les narrations proposées, avec des photographies historiques de la vie de l’époque. À l’entrée, des extraits écrits des témoignages présentaient certains des récits oubliés :

 

Ma grand-mère racontait comment ils cachaient les filles du village.

Ils les couvraient avec des peaux en cuir pour qu’ils ne les trouvent pas.

Elles avaient peur et ils les cachaient.

Ma grand-mère s’appelait Lhutsjha Iht’ojh.

Je dois raconter ce qu’elle m’a raconté.

Pour qu’il y ait mémoire.

Elle allait chez les soldats pour qu’ils ne cherchent plus les jeunes filles.

Ils se mettaient en file pour la prendre et lui laissaient une cigarette.

Ils y allaient, y allaient, y allaient.

Et là, elle était jetée avec les jambes endolories.

Jusqu’à ce que s’en aille le dernier soldat.

 

Considérations finales

Alors que certains évènements traumatisants ont été fortement traités par la diffusion des récits et témoignages subalternes (Première et Seconde Guerres mondiales, par exemple), d’autres mériteraient d’être plus développés dans ce sens : les effets du colonialisme, l’immigration ou des guerres contemporaines. Par l’effet immersif de cette technique expositoire, la compréhension de l’autre et son respect peut être profondément améliorés.

De même, comme contrepoint de l’histoire collective traditionnelle, les témoignages permettent de présenter plusieurs points de vue d’un même évènement, créant ce pluralisme des regards que propose André Desvallées. Au lieu de présenter une histoire classique du colonialisme, une exposition pourrait présenter les témoignages des colonisés et des colonisateurs, chacun ayant sa propre version de l’Histoire ; un musée ethnographique pourrait laisser une place aux témoignages de son sujet d’étude, de ses mythes, de ses croyances ; la migration ne serait-elle pas mieux comprise quand un migrant qui traverse la méditerranée, dans un bateau vétuste avec 200 autres personnes dont la moitié meurt en chemin, nous raconte les raisons de son départ et pourquoi il risque sa vie ? Les témoignages peuvent être à la fois utilisés pour revisiter le passé, le réinterpréter et en compléter notre connaissance mais surtout influencer le présent.

 


[1] Ethnicité, nation, musée en situation post-coloniale, 1999, Ethnologie française XXIX : 333-336.

[2] Morales, Luis, La « crisis » de los museos de Historia, XXIX Rencontre annuelle de l’ICOFOM , p.5.

[3] Desvallées, André, Mémoire, Histoire, Muséologie et Vérités historiques, XXIX Rencontre annuelle de l’ICOFOM.

[4] Morales, op.cit., p.6.

[5] Rusconi, Norma, El objeto museal y la diversidad cultural, ICOFON-LAM, Argentina, p. 5.

[6] Pour une étude approfondie de l’usage du témoignage en muséographie, voir le livre de Linda Idjéraoui-Ravez, Le témoignage exposé. Du document à l'objet médiatique, Paris, L’Harmattan, 2012.