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Démocratie et désobéissance : entretien avec Manuel Cervera-Marzal

L’échéance électorale étant derrière nous, un des constats que nous pouvons poser est la manifestation d’une certaine lassitude (20% d’abstention dans un pays où le vote est obligatoire quand même !), nous avons profité de la venue à Liège de Manuel Cervera-Marzal, chercheur à l’Université Paris-Diderot et auteur de Désobéir en démocratie et de La gauche et l’oubli de la question démocratique pour lui soumettre quelques questions.

 

 

Olivier Starquit : La gauche et l’oubli de la question démocratique : qu’entendez-vous précisément par oubli de la question démocratique ?

Manuel Cervera-Marzal : La démocratie n’est pas une évidence qui se passerait de définition, ni un acquis définitif de la modernité. Lorsqu’on parle de démocratie, il faut commencer par une double interrogation : 1. Qu’est-ce que la démocratie ? 2. Et, en vertu de cette définition, les sociétés occidentales et leurs États de droit peuvent-ils légitimement être qualifiés de « démocratiques » ? Ces deux questions sont très largement absentes du débat public car on croit, à tort, y avoir déjà répondu. Les principales organisations politiques de gauche associent la démocratie au suffrage universel. Or la Belgique, la France, les États-Unis et les autres pays occidentaux disposent d’élections régulières, libres et non faussées. On en conclut qu’il s’agit donc bien de « démocraties ».

AM70 p.4 entretienCe raisonnement expéditif ne prend pas le temps de s’interroger sur ce qui constitue la spécificité de la démocratie, à savoir, si l’on se réfère à l’étymologie grecque de ce terme, le « pouvoir du peuple » (le kratos du dèmos). Et il ne s’interroge pas davantage sur le fait de savoir si, aujourd’hui, le peuple exerce réellement le pouvoir. La gauche pose l’équation « élections = démocratie », et considère donc qu’il va de soi que nous sommes en démocratie. Or, en réalité, l’activité politique de 90% de la population se réduit au fait de glisser un bulletin dans une urne une fois tous les cinq ans. En outre, en votant, le peuple n’exerce pas le pouvoir. Il s’en dessaisit au profit d’une clique de professionnels auto-proclamés « représentants du peuple » mais qui, le plus souvent, ne représentent qu’eux-mêmes et les intérêts de leurs proches. Les élections dépossèdent les électeurs de leur pouvoir, au bénéfice des élus. De sorte que toutes les décisions importantes relatives aux affaires publiques sont prises par et pour des élites (politiques, économiques, militaires, etc.). Le pouvoir est exercé par une infime fraction de la population qui, ce faisant, défend ardemment ses privilèges.

Dans ce contexte, si la gauche souhaite renouer avec la défense du pouvoir du peuple des opprimé(e)s, il me semble urgent de se défaire de l’idée que le peuple exerce déjà le pouvoir. Car si nous sommes déjà en démocratie, alors autant nous reposer et vaquer tranquillement à nos occupations privées. Mais, précisément, tel n’est pas le cas ; la démocratie n’est pas un acquis à préserver mais un horizon dont nous pouvons et devons tenter de nous approcher en luttant résolument contre toutes les forces qui font obstacle à son avènement.

 

Olivier Starquit : Dès l’entame de votre petit opus, vous écrivez que nous ne vivons pas en démocratie ? Pourriez-vous développer ?

Manuel Cervera-Marzal : Deux grandes raisons nous obligent à nous délester du mythe selon lequel nous serions actuellement en démocratie.

D’abord, parmi les nombreuses formes de régime politique, il est crucial de distinguer les oligarchies des démocraties. Dans les oligarchies, des élites exercent le pouvoir et le peuple est cantonné à un rôle de spectateur. C’est ce qui se passe actuellement dans les prétendues « démocraties » représentatives, où les électeurs ne participent pas aux activités politiques de délibération, de décision, de législation et de gouvernement. Toutes ces fonctions sont réservées à des politiciens professionnels secondés dans leur tâche par quelques experts et autres conseillers en communication. De leur côté, les gens ordinaires, quand ils ne s’abstiennent pas, se contentent de départager deux clans d’une même famille : qu’ils soient de « gauche » ou de « droite », les partis politiques de gouvernement appliquent partout les mêmes politiques d’austérité et de démantèlement des services publics. Ces bureaucraties partisanes co-gèrent l’ordre établi afin d’accroître les privilèges d’une poignée de privilégiés. Le fameux ouvrage de Thomas Piketty (Le capital au XXIe siècle) ne fait que répéter, de manière plus timorée, ce que les anticapitalistes savent déjà depuis belle lurette. Les travailleuses, les travailleurs, les jeunes, les chômeurs, les précaires et les immigré(e)s font les frais d’une crise débutée en 2008, dont la responsabilité incombe aux boursicouteurs capitalistes. En faisant main basse sur le mot « démocratie », ces oligarchies politiques et économiques espèrent reconquérir un peu de légitimité – et elles auraient tort de s’en priver, puisque ce vernis marche très bien. Mais les Indignés espagnols ont introduit des brèches dans cette façade « démocratique » en revendiquant une « démocratie réelle maintenant » et en expliquant haut et fort que les politiciens actuellement au pouvoir sont surtout de splendides usurpateurs qui se prévalent indûment de la légitimité populaire afin de protéger leurs privilèges et ceux de leurs donneurs d’ordre : les grandes multinationales et les institutions qui les représentent (FMI, OMC, BCE, UE). Dans une véritable démocratie, l’ensemble des citoyens et citoyennes participe activement à la prise de décision politique. Le cumul des mandats est interdit, ceux-ci sont strictement limités dans le temps et ne donnent droit à aucun privilège pécunier. Les tâches politiques tournent régulièrement entre toutes et tous, grâce par exemple à des procédures de tirage au sort. Les délégués sont en permanence révocables, ils ne sont pas ré-éligibles, ils doivent rendre des comptes au terme de leur exercice, et ils sont contrôlés par leur base grâce à des mandats impératifs et semi-impératifs. La politique est re-localisée. Ancrer la décision dans les lieux de vie, d’études et de travail permet à chacun d’y prendre part activement. Ainsi conçue, la démocratie est un projet pour lequel il convient de se battre. Dans l’État du Chiapas, au Mexique, les zapatistes expérimentent à grande échelle cette forme alternative de démocratie. Ce qu’ils font n’est pas un modèle à imiter à la lettre mais peut nous fournir de précieuses pistes.

Par ailleurs, si l’on considère que la démocratie n’est pas qu’un régime politique mais désigne, plus largement, une forme de société, alors une telle société se caractérise par l’égalité qui règne entre ses membres. Or nos sociétés sont structurées par des asymétries de genre, de « race », de classe et de sexualité. L’exploitation des salariés et des chômeurs par les capitalistes, la domination des hommes sur les femmes et l’oppression des Occidentaux sur les personnes racisées apportent de sérieux démentis à la maxime humaniste d’après laquelle « les hommes (et les femmes ?) naissent libres et égaux en droit ». De fait, nos sociétés sont extrêmement asymétriques, et les écarts de richesse augmentent quotidiennement. Si la démocratie repose sur l’égalité des groupes et des individus, alors le capitalisme, le racisme, le sexisme et l’homophobie actuellement en vigueur nous interdisent de dire que nos sociétés sont démocratiques. La démocratie n’est pas du côté de l’ordre existant mais du côté des opprimé(e)s, des exploité(e)s et des dominé(e)s qui luttent pour réduire les asymétries de pouvoir et de privilèges.

 

Olivier Starquit : Comment cette oligarchie se maintient-elle ?

Manuel Cervera-Marzal : Il n’y a pas une mais plusieurs oligarchies. Les régimes de domination – capitalisme, racisme, sexisme, homophobie, etc. – sont multiples. Ils s’entrecroisent et se renforcent réciproquement mais il faut garder en tête qu’ils sont irréductibles les uns aux autres. Il convient de complexifier notre compréhension du monde, sans quoi on risque d’apporter de l’eau au moulin des thèses complotistes qui prétendent qu’une minorité de l’ombre (les Juifs, les franc-maçons, les Illuminati) manipule tous les autres. Ce n’est évidemment pas le cas et ces théories conspirationnistes, qui gagnent doucement du terrain, représentent un vrai danger pour la pensée critique. Bien que difficilement perceptibles (ils se reproduisent d’autant mieux qu’on ne les voit pas), les mécanismes de domination ne se trament pas dans l’ombre. Il suffit de s’informer un peu pour en prendre connaissance. Et le monde n’est pas composé d’une multitude de marionnettes guidées par un grand méchant marionettiste. Les élites sont plurielles et, sur bien des points, elles sont divisées. Mais elles partagent certains intérêts fondamentaux, notamment celui de conserver les privilèges de leur groupe.

On a expliqué de beaucoup de façons le maintien des oligarchies et la reproduction des dominations : répression, aliénation, endoctrinement, corruption, etc. Mais la grande force des dominants est surtout d’avoir su passer sous silence leur fragilité. Parce que leur pouvoir paraît inébranlable, on n’ose pas s’y attaquer. On se résigne face à un mal prétendûment indépassable. Or les oligarchies sont plus friables qu’elles ne veulent bien l’avouer. Leur domination n’est pas figée dans le marbre. Elle n’a rien d’éternel. Elle s’apparente davantage à un roc traversé d’une multitude de brèches ouvertes par l’action des opprimés. La lutte oppose alors ceux qui tentent de colmater ces brèches et ceux qui, au contraire, s’efforcent de les élargir pour briser la machine. Dans ce contexte, les résistances prennent des formes multiples et innombrables. Les opprimés font preuve d’une imagination et d’une créativité débordantes. Leur contestation de l’ordre établi oscille entre des actions souterraines ou publiques, spontanées ou organisées, individuelles ou collectives, modérées ou radicales, épisodiques ou durables, violentes ou non-violentes, etc. L’histoire n’est pas écrite à l’avance. L’humanité peut transformer sa condition, comme elle l’a déjà fait plusieurs fois dans l’histoire.

 

Olivier Starquit : Face à cette oligarchie, quelles pistes pourrions-nous suivre ? Quels arguments invoquez-vous ?

Manuel Cervera-Marzal : Pour élargir les brèches qui fragilisent le roc de la domination, ou pour en ouvrir de nouvelles, une réflexion stratégique est indispensable. Une bonne stratégie ne garantit pas le succès des luttes pour la démocratie, mais elle en est une composante essentielle, qui fait aujourd’hui cruellement défaut. Par ailleurs, une bonne stratégie n’est pas élaborée par des « professionnels de la révolution » ou des « avant-gardes intellectuelles » qui les délivreraient clé en main au reste de la population. Personne n’est ignorant, et c’est collectivement que nous devons réfléchir et préparer des actions les plus adéquates.

Quelles pistes pourrions-nous suivre ? Pour maximiser l’impact de nos actions, il faut commencer par identifier les faiblesses de nos adversaires. Or, bien souvent, la domination repose sur la coopération des dominés, sur notre obéissance, notre acceptation. Par conséquent, en cessant de coopérer, nous pouvons affecter grandemment la situation. Les stratégies de non-coopération se déclinent dans tous les domaines : la grève dans la sphère du travail, le boycott dans la sphère de la consommation, la désobéissance civile dans la sphère politique, etc. « Travaillez, consommez, obéissez » sont les mots d’ordre de la société contemporaine. Plus nous refuserons de nous plier aveuglément aux logiques mortifères du salariat, de la consommation et de la hiérarchie, plus nous ferons progresser la liberté et l’égalité. Et plus ceux qui agissent seront nombreux et coordonnés, plus nos résistances seront compliquées à discréditer, à criminaliser et à réprimer.

 

Olivier Starquit : Pourriez-vous nous dire deux mots sur le mythe de la compétence et la professionnalisation de la politique ?

Manuel Cervera-Marzal : Nos régimes politiques oligarchiques sont fondés sur l’idée qu’il faut confier les rênes du pouvoir aux individus les plus compétents politiquement, à ceux qui « savent » et auxquels ce savoir confère une supériorité politique sur le reste de la communauté. Cette idéologie considère que les citoyens ordinaires ne sont pas assez intelligents, rationnels et raisonnables pour exercer eux-mêmes le pouvoir. C’est pourquoi il faut les cantonner au rôle de spectateurs qui, une fois tous les cinq ans, départagent les élites pour confier les postes d’élus à ceux qu’ils jugent être les « meilleurs ». Étymologiquement, le pouvoir des « meilleurs » désigne un régime aristocratique (aristoï = les meilleurs, kratos = pouvoir). Dans cette perspective, la politique est conçue comme une affaire de spécialistes. Elle est monopolisée par un petit groupe de professionnels rémunérés pour s’y consacrer entièrement. Cette logique de professionnalisation-spécialisation-représentation est profondément antidémocratique. En vérité, la démocratie repose sur l’idée que tous les citoyens sont politiquement compétents. Par conséquent, nous sommes tous en mesure de participer activement aux débats et d’exercer directement le pouvoir. Il faut déprofessionnaliser l’activité politique afin que le peuple se la réapproprie. Il faut que les citoyens se gouvernent eux-mêmes afin qu’ils sortent de la passivité et de l’apathie politiques dans lesquelles nombre d’entre nous sont actuellement plongés.

 

Olivier Starquit : Qu’entendez-vous par démocratie désobéissante ?

Manuel Cervera-Marzal : J’ai défini la démocratie comme un régime politique et comme une forme de société. Mais cette définition est incomplète dans la mesure où elle réduit la démocratie à un ordre politique et social, à un assemblage institutionnel stable et durable. Or ce n’est là qu’une des deux dimensions de l’expérience démocratique qui comporte, par ailleurs, une part de désordre, de désobéissance et de contestation. La démocratie n’est pas un ordre des choses fixé une fois pour toutes. Si on la fige dans le marbre, elle risque vite de dépérir. La démocratie n’est pas un état mais une dynamique, elle n’est pas un donné mais un mouvement. Il n’y a de démocratie que comme démocratisation, c’est-à-dire comme aspiration et impulsion vers davantage de démocratie. Cette dimension utopique de la démocratie suppose qu’on n’en a jamais fini de se battre pour accroître la libérté – qui n’est pas absence de limites mais autolimitation – et pour intensifier l’égalité – qui n’est pas uniformité mais lutte contre les asymétries. La démocratie est un horizon qui s’éloigne de nous à mesure qu’on s’en approche. Ainsi, parallèlement aux institutions établies, la démocratie inclut aussi des actions de désobéissance à ces institutions, afin de les améliorer ou de les remplacer par de nouvelles, plus conformes au projet et aux valeurs démocratiques.

La démocratie est prise dans cette tension indépassable entre institutions et contestation, entre stabilité et conflictualité, entre ordre et désordre, entre obéissance et désobéissance. Elle évolue dans un fragile équilibre entre ces couples de contraires. Cette situation est parfois inconfortable mais elle est le prix à payer pour une existence démocratique. Entre la liberté et la tranquillité, il faut choisir, disait Thucydide.

 

Olivier Starquit : En quoi la désobéissance civile, au lieu d’être une entorse à la démocratie, en constitue-t-elle au contraire une source vive, une composante essentielle ?

Manuel Cervera-Marzal : Les décideurs politiques et économiques, ainsi que la plupart des éditocrates, présentent ceux qui font acte de désobéissance civile comme de dangereux agitateurs. Les militants, qu’ils soient syndicalistes, écologistes, altermondialistes ou autres, sont qualifiés de « délinquants », de « criminels » voire de « terroristes ». La répression policière et les sanctions judiciaires se multiplient. Cette criminalisation des mouvements sociaux a un objectif évident : préserver par la force un ordre social fondamentalement injuste et dont la légitimité s’effrite de jour en jour.

Dans ce contexte, la désobéissance civile n’est pas une menace pour la démocratie mais constitue au contraire sa condition de possibilité. Une démocratie vivante respire grâce à la dynamique insufflée par les actions de contestation. Les citoyens exemplaires ne sont pas ceux qui se plient aveuglèment aux lois en vigueur mais ceux qui exercent leur jugement critique et désobéissent lorsque la situation l’exige. La citoyenneté n’est pas un statut juridique mais une action politique. La figure du citoyen est bien mieux incarnée par les sans-papiers du bâtiment et du nettoyage qui se mettent en grève pour obtenir leur régularisation que par ceux qui exploitent cyniquement cette main d’œuvre docile et bon marché.

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