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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Éditorial : Guerre et relations publiques

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

Dans le contexte d’une analyse historique de la propagande de guerre au cours de la Première Guerre mondiale (voir l’article d’Anne Morelli ci-contre), le cas de l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés des Alliés en 1917 est intéressant parce qu’il met directement en lumière le processus par lequel un gouvernement décide de « jeter » sa population dans un conflit qui, a priori, ne la concerne que très peu (ce qui était l’opinion dominante étatsunienne en 1916).

C’est à cette époque que Noam Chomsky situe les vrais débuts de ce qui deviendra, selon lui, la formidable machine de propagande du « prêt-à-penser » américain : médias, journalistes, intellectuels furent mobilisés en faveur du projet de guerre du président Wilson, pourtant élu sur le slogan pacifiste : « He kept us out of war ». Chomsky écrit : « La population était extrêmement pacifiste et ne voyait aucune raison de s’engager dans une guerre européenne. En revanche, le gouvernement Wilson, déjà décidé à entrer en guerre, a dû intervenir dans ce sens. Il a créé une commission gouvernementale de propagande, la Commission Creel, qui est parvenue en six mois à transformer un peuple pacifiste en une population hystérique et belliciste qui voulait détruire tout ce qui était allemand, mettre en pièces les Allemands, entrer en guerre et sauver le monde[1]. »

L’opération de propagande par laquelle le gouvernement américain a convaincu sa population d’entrer en guerre constitue en fait l’acte de naissance d’une nouvelle industrie, celle des relations publiques dont la fonction essentielle est parfaitement résumée par McChesney, à savoir : « … susciter une couverture favorable à ses clients dans la presse sans que la population n’en ait conscience[2] ». Edward Bernays, neveu de Freud, ancien membre de la Commission Creel, en fut le fondateur historique. Pour lui, la propagande, devenue donc « relations publiques », présente l’immense avantage d’orienter l’opinion dans le sens voulu sans avoir recours à la force pour ce faire ; les relations publiques seraient donc à la démocratie ce que la propagande resterait à la dictature : une machine à fabriquer du consentement. C’est en tout cas ce que Bernays affirme avec un cynisme assumé lorsqu’il écrit en 1928 que « la manipulation consciente, intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays[3] ».  

Parallèlement, le monde intellectuel, en la personne du politologue et journaliste Walter Lippman – également ancien membre de la Commission Creel – théorisera ces pratiques dans deux ouvrages, parus respectivement en 1922 et 1925. Dans le second[4], intitulé Le public fantôme (The Phantom Public), Lippman se défie du concept de public qu’il décrit comme incapable de comprendre les débats et enjeux propres à une société démocratique : « Le rôle du public ne consiste pas à exprimer ses opinions mais à s’aligner ou non derrière une proposition. Cela posé, il faut cesser de dire qu’un gouvernement démocratique peut être l’expression directe de la volonté du peuple. Il faut cesser de prétendre que le peuple gouverne[5]. »

La propagande de guerre, conclut Anne Morelli dans son article, a pour but essentiel de « libérer l’esprit des combattants de leurs scrupules à abattre ou à torturer d’autres êtres humains ». Une campagne bien menée de relations publiques est donc susceptible de produire ce résultat au même titre qu’elle vendrait le dernier soda ou vanterait la dernière star à la mode. À la lumière des éléments qui précèdent, une relecture historiographique de la couverture médiatique des principaux conflits de ces dernières décennies pourrait se révéler riche en enseignements.


[1] Chomsky, Noam, « Les exploits de la propagande » in Chomsky, Noam et McChesney, Robert W., Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2004, p. 17.

[2] McChesney, Robert W., « Les géants des médias, une menace pour la démocratie » in op. cit., p. 114.

[3] Bernays, Edward, Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie, Paris, Zones, 2007, p. 31.

[4] Le premier, Public Opinion, verra la naissance de l’expression « fabrique du consentement ». On devra également à Lippman l’expression incontournable de « guerre froide ».

[5] Lippman, Walter, Le public fantôme, Paris, Démopolis, 2008, p. 81. Sur Bernays et Lippman, voir l’ouvrage L’extinction des Lumières (2011) d’Olivier Starquit aux éditions des Territoires de la Mémoire.

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