Démocratie radicale : entretien avec Audric Vitiello

Face aux politiques actuelles qui nous proposent toujours « plus de la même chose » (plus d’austérité, plus de guerres, plus de mesures sécuritaires, etc.) comme seule perspective aux problèmes de notre temps, n’est-il pas temps de sortir du cadre et de radicaliser la démocratie, de remettre à l’honneur le conflit et de réfléchir autrement à la légitimité de l’action violente ?

Entretien avec Audric Vitiello, Maître de conférences en Science politique à l’Université François-Rabelais de Tours

 

Gaëlle Henrard : Pourriez-vous définir brièvement le concept de démocratie radicale et en quoi celle-ci s’est présentée comme une alternative à nos démocraties libérales et délibératives ?

Audric Vitiello : La notion de « démocratie radicale » vient d’une critique de la démocratie libérale, représentative, où la démocratie est identifiée à un système politique basé sur des institutions comme l’État de droit ou les élections. Pour les tenants d’une conception radicale de la démocratie, cette définition, largement acceptée aujourd’hui, est au mieux insuffisante, au pire contre-productive. Selon eux, il convient de prendre la démocratie au mot : « démocratie », c’est au sens propre le pouvoir du peuple, l’exercice du pouvoir par le peuple, l’action, la praxis politique du peuple. Or cette praxis, par laquelle le peuple veut contrôler son propre destin, ne se réduit pas à ses formes institutionnelles, telles que le vote ; il existe toujours de la démocratie au-delà des institutions (démocratiques ou non) – ce que Claude Lefort nomme la « démocratie sauvage ».

Penser la démocratie de façon radicale, c’est affirmer que la démocratie est la racine de la démocratie, qu’elle n’a pas d’autre fondement qu’elle-même, que la volonté et l’action humaines pour créer, entretenir et développer la démocratie. La démocratie n’est affaire ni de vérité, ni de nature, ni de déterminisme, mais d’action humaine, de choix et de pouvoir créateur. Elle doit toujours lutter pour s’imposer, contre d’autres projets de société, et contre des mécanismes ou des structures sociales contradictoires, souvent de façon contestataire voire révolutionnaire. L’exemple type est celui des droits de l’homme, souvent présentés comme « naturels », mais qui sont en réalité le produit de déclarations, d’actes politiques qui les créent et les font vivre – contre d’autres pratiques et volontés. La démocratie est donc foncièrement contingente, inscrite dans une histoire ouverte au changement, où elle peut apparaître, mais aussi disparaître. Elle apparaît alors comme une lutte continuée pour réaliser ses principes fondamentaux – liberté et égalité – au sein de la société.

 

Nuit Debout Paris 132 Mars 59Gaëlle Henrard : Quels seraient les éléments constitutifs d’une démocratie radicale et leur articulation ?

Audric Vitiello : Il n’y a pas de « modèle » de la démocratie radicale, pas de programme clés en main qu’il suffirait d’appliquer pour avoir une démocratie idéale. Ça peut être une faiblesse sur le plan politique : on reproche souvent à cette perspective son manque de clarté, de propositions, son « révoltisme ». Ce reproche peut être une stratégie de délégitimation politique, mais c’est souvent aussi un signe d’incompréhension. En fait, pour la démocratie radicale, c’est une question de cohérence, car définir a priori un programme de réformes serait contradictoire avec la centralité donnée à l’activité du peuple ; c’est au peuple d’agir, de discuter et de définir ce qui doit être l’action commune.

Pas de programme, mais il y a un projet de la démocratie radicale. Il s’agit de radicaliser la démocratie, c’est-à-dire, à la fois, de l’approfondir dans la sphère politique en maximisant la participation et le pouvoir du peuple, et de l’étendre au-delà, dans toutes les sphères sociales, appelées à se reconfigurer autour des principes de liberté et d’égalité. L’enjeu clé de la démocratie radicale, c’est d’impulser une dynamique sociale et politique, de permettre au peuple, à l’ensemble des individus, de reconquérir le pouvoir sur leur propre existence et sur leur propre société en décidant eux-mêmes de leur destin, dans toutes ses dimensions. La démocratie est à la fois le moyen et la fin de l’action politique : elle s’auto-engendre, s’auto-entretient et s’auto-développe de façon volontariste, en s’appuyant sur ses propres principes. Sa contingence est le signe de sa fragilité, mais aussi de sa perfectibilité. La démocratie est toujours imparfaite, il s’agit donc de toujours chercher à l’améliorer, de s’approcher toujours plus de la réalisation de ses idéaux. Le projet de démocratie radicale acquiert ici une portée globale, visant à s’attaquer à tous les mécanismes qui entravent la liberté, l’égalité et l’activité des individus.

Mais cette perfectibilité ne va pas de soi ; elle fait l’objet de débats, donc de conflits. Parce que certains s’opposent à la remise en cause de leurs positions dominantes, mais aussi parce que la signification concrète des idéaux démocratiques est a priori indéterminée, et reste toujours ouverte à la contestation. Ce pluralisme conflictuel est indépassable : il est vain d’espérer une réconciliation des intérêts ou des idéaux. Le consensus est impossible, et même néfaste, parce qu’il tend à faire taire les voix discordantes (contre le principe d’égalité), et que ce faisant il réduit l’horizon ouvert à la praxis commune (contre le principe de liberté). Il faut au contraire accepter le pluralisme, donc le conflit, comme une composante essentielle de la démocratie. Pas de démocratie sans pluralité d’options entre lesquelles décider ; mais pas non plus de décision sans opposition, sans minorité insatisfaite pour critiquer, lutter, et ainsi maintenir la dynamique sociopolitique. Affirmer le pluralisme et la conflictualité, c’est aussi assumer que toute décision est affaire de pouvoir, qu’elle s’impose à une partie du peuple contre sa volonté. La démocratie radicale ne cherche pas à faire disparaître le pouvoir ; au contraire, elle l’érige en élément crucial du fonctionnement démocratique – il n’y a démocratie que s’il y a exercice du pouvoir, donc choix, en partie arbitraire, qui s’impose à tous et sur tous. Il y a là une tension, entre ce nécessaire pouvoir asymétrique et l’idéal d’égale liberté ; mais cette tension peut être positive, devenir une source de dynamisme collectif, l’insatisfaction des minorités étant un vecteur efficace de mobilisation populaire et de politisation du social.

Chantal Mouffe théorise un « pluralisme agonistique » qui, pour simplifier, suit le schéma suivant : le principe de l’égale liberté de tous légitime une société pluraliste (politiquement, socialement, culturellement, etc.) ; le pluralisme implique des frictions, des débats, bref des conflits, qui mobilisent les individus et les amènent à s’engager dans la vie publique pour peser sur les décisions communes ; dans un cadre pluraliste, la décision ne sera pas neutre, elle exercera un pouvoir sur une partie, minoritaire, du peuple ; et ces minorités insatisfaites se (re)lanceront dans la lutte, donc continueront à animer et à dynamiser la vie sociopolitique.

 

Gaëlle Henrard : Dans une telle organisation, quelle serait la place des institutions, et comment le processus d’institutionnalisation pourrait-il être considéré ?

Audric Vitiello : Les partisans de la démocratie radicale sont d’accord pour dénoncer les institutions actuelles, en particulier le système représentatif, comme insuffisants voire nocifs pour la démocratie. D’où l’intérêt pour des modes d’action alternatifs, afin de développer la participation des citoyens à l’exercice du pouvoir via les mouvements sociaux, la construction d’alternatives, etc. Reste une question cruciale : est-ce que ces insuffisances sont conjoncturelles, dues aux institutions actuelles, ou structurelles, liées à l’existence même d’institutions, même « démocratisées » ? Faut-il renoncer à toute institutionnalisation, à cause du risque (réel) d’aliénation et de confiscation du pouvoir populaire par les appareils ? Sur ce point, il n’y a pas consensus. Pour simplifier, on peut distinguer deux grandes perspectives – distinction à ne pas surestimer, car elle tient beaucoup à l’objet considéré. D’un côté, on a une conception spontanéiste, quasi anarchique, qui met l’accent sur les moments où le peuple surgit sur la scène politique et s’insurge contre l’ordre des choses ; de l’autre, une conception plus proche du constructivisme, analysant à quelles conditions les institutions pourraient faciliter plus qu’entraver l’exercice du pouvoir populaire, sans pour autant présumer l’existence d’un modèle démocratique parfait.

La première conception souligne que la démocratie, l’action autonome du peuple, surgit souvent hors voire contre les institutions. Ainsi Jacques Rancière distingue deux logiques au sein du politique : celle de « la police », c’est-à-dire la gestion, la mise en ordre de la société, via la catégorisation et la hiérarchisation des activités et des acteurs ; et celle de « la politique », c’est à dire la critique, voire le désordre, lorsque le peuple, « n’importe qui », entre dans l’espace public pour contester l’ordre social. La démocratie, ici, c’est avant tout le moment où ceux qui n’ont « aucun titre à gouverner » entrent en scène et agissent pour changer la société : c’est « la part des sans-part », la participation de ceux qui, en temps normal, ne participent pas, car ils en sont exclus, à l’exercice du pouvoir. Mais on voit mal comment cette politique, même si elle impulse des changements, pourrait ne pas finir par instaurer un nouvel ordre, donc une nouvelle police. La démocratie serait alors un moment, un acte, plus qu’une société : potentiellement universelle (elle peut émerger partout, dans toute société), mais essentiellement temporaire et discontinue. Martin Breaugh a ainsi mobilisé la notion arendtienne de « brèche » pour étudier comment, depuis l’Antiquité, se crée de façon épisodique un « espace public plébéien » affirmant les principes démocratiques au sein de différentes sociétés.

Strasbourg st denis july 15 2016La seconde conception est plus attentive à la façon dont les institutions pourraient favoriser l’émergence d’un peuple actif, donc d’une véritable démocratie. L’enjeu crucial est alors de parvenir à mobiliser les gens sans entraver leur activité autonome. Chantal Mouffe et Ernesto Laclau valorisent ainsi les mouvements sociaux, y compris organisés : selon eux, cette contestation est bénéfique, car elle permet de politiser la société, de faire accéder à la scène politique certains problèmes et/ou acteurs qui en sont exclus, donc d’ouvrir de nouveaux horizons à la liberté collective. Mais selon les sociétés et les époques, les dispositifs activateurs ne seront pas les mêmes. Ainsi, Laclau pense que la démocratie radicale doit articuler trois éléments, en proportions variables selon les cas et les moments : le libéralisme (protection des droits individuels), le pluralisme (présence de différentes options sociales et politiques), et le populisme (production d’un peuple assez uni pour que les conflits puissent être régulés par des voies pacifiques). Lors du mouvement contre la loi Travail, Chantal Mouffe est d’ailleurs intervenue plusieurs fois pour soutenir la nécessité actuelle de faire émerger un « populisme de gauche » dans l’espace sociopolitique français.

 

Gaëlle Henrard : Quel est justement votre regard sur ces mouvements, de plus en plus présents sur la scène publique et médiatique, tels que Nuit Debout ?

Audric Vitiello : Nuit Debout est une version française d’un phénomène global : l’occupation des places publiques, dans une logique à la fois protestataire et agoréenne. L’organisation et le succès de tels forums marquent un certain désarroi de la gauche : avec le déclin des idéologies révolutionnaires classiques, et des organisations qui les portaient, le besoin se fait sentir d’espaces où débattre à nouveau des perspectives émancipatrices. Ici, la démocratie devient à la fois moyen et fin de la lutte : on discute et on décide de façon ouverte et horizontale des enjeux et des actions à mener, en adoptant le point de vue normatif des principes démocratiques – liberté et égalité. Bref, l’expérience semble assez proche d’une logique de radicalisation de la démocratie, et peut être saluée comme un germe significatif de renouvellement. Mais ses limites restent nombreuses. Se pose d’abord la question de l’articulation de la lutte et du débat. Il semble qu’assez rapidement, la dimension protestataire est passée au second plan, au profit d’un flot de paroles aussi impressionnant que désordonné. Or le mouvement semble pour l’instant incapable de catalyser ces paroles multiples en un discours cohérent, capable de mobiliser pour mener des luttes et des actions concrètes. Peut-être est-ce une question de temps : après tout, entre le 15-M espagnol (les Indignados) et la fondation de Podemos, presque trois ans se sont écoulés… mais entre-temps, ont émergé de nombreuses luttes locales ! En France, Nuit Debout n’a pas encore fait la preuve de son autonomie par rapport au mouvement de contestation syndical, on ne voit pas encore émerger de perspectives propres.

Ensuite, le souci d’inclusion et d’horizontalité, associé à un espoir spontanéiste, risque de tourner au culte du consensus et à la renonciation à toute forme de pouvoir, sinon d’action. La spontanéité du mouvement est en partie trompeuse : Nuit Debout, c’est au départ une occupation organisée par un petit groupe d’activistes qui ont pris l’initiative et posé son infrastructure matérielle et procédurale, avant de s’effacer – un geste assez rare pour être salué ! Mais le risque est grand que le plaisir (réel) à être et à discuter ensemble détourne de l’action portée à l’extérieur, dans l’espace public – où on ne discute pas avec des amis, mais où on combat des adversaires ! Les initiateurs ont tenté de secouer cette torpeur en appelant à ne pas oublier la contestation en cours – sans grand succès… Le fait est qu’agir, surtout de façon autonome, exigerait des choix, parfois difficiles, entre les paroles et les projets, donc d’exercer du pouvoir, de l’asymétrie, au sein du mouvement – au risque d’en marginaliser certains pans. Peut-être même serait-il utile d’accepter une forme limitée de représentation pour faciliter l’émergence d’un discours commun – qui, même temporaire et lacunaire, reste nécessaire à l’action politique.

 

Gaëlle Henrard : La démocratie radicale ne serait-elle d’une certaine manière que l’acceptation de l’instabilité et de l’impermanence d’un ordre social toujours en mouvement ? Est-ce là une conception si anxiogène pour nos sociétés ?

Audric Vitiello : C’est cela, mais pas que cela. La démocratie radicale pose qu’aucun ordre institutionnel, aussi démocratique soit-il, ne sera jamais parfait, n’épuisera jamais le phénomène « démocratie ». Elle affirme qu’il existera toujours des contestations, des demandes de changement, dans et hors des institutions ; et ce phénomène semble positif, car c’est de la contestation que naissent la démocratie et la dynamique sociale. Mais il ne faut pas la réduire au « bougisme », ni au « mouvementisme », au mouvement pour le mouvement. Elle dispose d’un horizon normatif : celui de la démocratie, avec ses principes fondamentaux de liberté et d’égalité, en fonction desquels évaluer les contestations et les propositions de changement – selon qu’elles semblent ou pas susceptibles de faire avancer la liberté et/ou l’égalité des êtres humains.

Affirmer que la démocratie est contingente, fragile, perfectible, peut être source d’anxiété. Mais est-ce vraiment une mauvaise chose ? D’un point de vue démocratique, tout dépend de la forme qu’elle prend. Si l’anxiété c’est l’inquiétude, l’intranquilité, l’impossibilité de se reposer sur ses lauriers, la nécessité ressentie d’agir et de changer notre société, alors elle peut être un stimulant efficace de la politique démocratique. En revanche, si l’anxiété vire à l’angoisse, ou, pour reprendre Arendt, à la terreur qui « détruit l’espace entre les hommes », atomise la société et paralyse les individus isolés et impuissants, alors elle est anti-démocratique, et favorise, l’histoire l’a prouvé, les solutions autoritaires. Aujourd’hui, nos sociétés sont plus dans l’angoisse que dans l’inquiétude ; mais c’est surtout à cause de changements socioéconomiques (inégalités, précarité, individualisation) que combat la démocratie radicale, du fait de ses principes égalitaires, et parce que la concurrence généralisée engendre l’atomisation, non la politisation du social.

La démocratie radicale est avant tout un message d’espoir : la démocratie est contingente, fragile, incertaine, mais elle est aussi possible – à condition que nous la voulions, et que nous agissions pour la réaliser. Assumer l’historicité de la démocratie, c’est pouvoir s’appuyer sur tous les exemples historiques où la démocratie l’a emporté alors que rien n’était gagné, non pour s’en satisfaire ou pour en faire des modèles, mais pour s’en inspirer, et pour à notre tour agir pour approfondir la démocratie. Comme disait déjà Thucydide, « il faut choisir : se reposer ou être libre »…