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Une option raisonnable : la démocratie radicale…

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

Syzyfki the forever working dwarfs 3732394133« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent », aurait affirmé Albert Einstein. Si la paternité de cette sentence, attribuée au grand physicien, peut s’avérer discutable, elle recoupe néanmoins parfaitement les travaux bien réels, eux, d’une autre sommité scientifique américaine d’origine autrichienne : Paul Watzlawick. Membre fondateur de l’école de Palo Alto à l’Université de Stanford, avec notamment Don Jackson et Gregory Bateson, Watzlawick fut un éminent théoricien de la communication et, en particulier, de son application dans les champs sociologique, psychologique voire psychanalytique, et ceci à des fins thérapeutiques.

Pour résumer l’approche de Watzlawick, une thérapie doit viser principalement un changement vis-à-vis d’un problème. Mais ce changement doit impérativement revêtir une nature thérapeutique, c’est-à-dire être construit dans la relation psychothérapeutique et la position décentrée que celle-ci adopte pour permettre un éclairage différent du problème. Il s’agit ici de sortir le problème de son cadre de déploiement habituel afin de pouvoir le remanier, le renommer et le solutionner. Sans ce « recadrage », la tentative de changement ne se réduira qu’à appliquer continuellement de vieilles recettes qui ont perdu leurs effets depuis longtemps, soit toujours « plus de la même chose ».

Dans un amusant petit livre parodique des manuels de développement personnel, Watzlawick exprime la chose avec humour : « Cette formule apparemment toute bête : “il suffit d’insister”, est l’une des recettes les plus assurément désastreuses mises au point sur notre planète sur des centaines de millions d’années. Elle a conduit des espèces entières à l’extinction. (…) Pour des raisons encore mal élucidées, l’homme (…) a tendance à considérer ces solutions comme définitives, valides à tout jamais. Cette naïveté sert seulement à nous aveugler sur le fait que ces solutions sont au contraire destinées à devenir de plus en plus anachroniques. Elle nous empêche de nous rendre compte qu’il existe – et qu’il a sans doute toujours existé – un certain nombre d’autres solutions possibles, envisageables, voire carrément préférables. Ce double aveuglement produit un double effet. D’abord, il rend la solution en vigueur de plus en plus inutile et par voie de conséquence la situation de plus en plus désespérée. Ensuite, l’inconfort croissant qui en résulte, joint à la certitude inébranlable qu’il n’existe nulle autre solution, ne peut conduire qu’à une conclusion et une seule : il faut insister. Ce faisant, on ne peut que s’enfoncer dans le malheur[1]. »

Quel rapport avec le thème de ce numéro portant sur la démocratie radicale ? En ceci qu’en cette époque de crise mondiale et de bouleversements politiques et géopolitiques, il n’est pas absurde de considérer des mouvements tels que Nuit debout, les Indignés et bien d’autres encore, innombrables, comme autant de tentatives d’apporter un éclairage différent au problème « démocratie », en lieu et place du sempiternel « plus de la même chose » infligé ad nauseam au corps social : plus d’austérité, plus de guerres, plus de mesures sécuritaires, etc. Ces ébauches de propositions de changement résonnent comme une volonté manifeste de « sortir du cadre » actuel afin de remanier nos pratiques politiques, leurs fondements et leurs finalités, mais surtout de repenser notre rapport à la société et au projet que nous souhaitons pour elle.

Par opposition aux fous décrits par Einstein s’imaginant qu’appliquer inlassablement la même formule au même problème finira par produire des effets différents, les tenants d’une démocratie radicalisée désireux de tester de nouvelles recettes apparaissent finalement davantage comme des personnes raisonnables que comme des utopistes révolutionnaires.

 


[1] Watzlawick, Paul, Faites vous-même votre malheur, Paris, Seuil, coll. « Points », 1984.

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