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Opinion (Mots)

Par Henri Deleersnijder

           

AM79 p.10 Deleersnijder Assemblées des notables1787Dans un article de la revue Les Temps modernes (n° 318, 1973) repris dans son ouvrage Questions de sociologie[1], Pierre Bourdieu affirmait, un brin provocateur, que « l'opinion publique n'existe pas ». La télévision et les instituts de sondage ne se privent cependant pas depuis belle lurette de la saisir, cette pensée sociale dominante, sur telle ou telle question d'intérêt général et principalement en période de surchauffe électorale. Le tout à l'aide de techniques éprouvées, se voulant arrimées à une démarche scientifique rigoureuse.

L'ennui, c'est que la « volonté populaire » semble prendre en ce moment un malin plaisir à passer entre les mailles des questionnaires les mieux préparés et des enquêtes les plus rationnellement menées. Elle s'esquive volontiers, cette vox populi, prend la tangente plus souvent qu'à son tour, laissant pantois une cohorte d'experts en tous genres contraints d'expliquer après-coup ce qu'ils n'avaient pas vu venir. Il suffit de penser aux résultats du Brexit au Royaume-Uni, à l'élection de Donald Trump aux États-Unis et à la victoire de François Fillon à la primaire de la droite en France. Bref, les prévisionnistes patentés et autres politologues ayant pignon sur médias en ont été pour leurs frais : ils se sont littéralement plantés...

Comment expliquer ce décalage entre ce qui avait été initialement prévu par eux et ce qui est finalement advenu malgré eux ? Peut-être conviendrait-il de mettre un tant soit peu en cause la pratique systématique des sondages, ces nouveaux augures auxquels un certain manque de vigilance critique attribue trop facilement une quasi-infaillibilité. Il faudrait aussi s'interroger sur la pertinence des questions posées à des quidams d'un échantillon donné, en âge de voter certes mais qui ne pensent bien souvent que dalle de ce qui leur est demandé. Pire, le sujet de l'enquête proposé par les sondeurs, en plus de l'énoncé uniformisé de leurs phrases-types (« vous, personnellement, quel est votre avis sur... ? ») « permett[r]ait d'imposer progressivement leur vision de l'opinion publique[2] ». Il y aurait donc là des présupposés entachant quelque peu les résultats des sondages. Sans parler d'un constat tombant pourtant sous le sens : les sondés ne divulguent pas d'office le fond de leur pensée. Il fut une époque, pas si lointaine, où il était de bon ton de ne pas avouer qu'on allait voter FN...

Certains sociologues, comme Bourdieu déjà cité et Patrick Champagne, évoquent l'existence d'une « doxa médiatique » de nature à fausser la perception des enjeux sociétaux en cours. Trait marquant encore accentué par l'invasion de la com' et du spectacle dans le champ politique, lui-même gagné par la primauté de l'émotion et du divertissement. Mais il y a des spectateurs qui se rebiffent, qui se mettent littéralement en colère. Tel est l'enseignement qu'on peut tirer des derniers rendez-vous électoraux : les citoyens, dans plusieurs pays de l'Union européenne, semblent avoir fait leur le slogan « Dégage ! » qui fit florès lors des printemps arabes. D'où l'urgence d'être à l'écoute des préoccupations quotidiennes des populations en butte à un capitalisme financiarisé, sans états d'âme, et à une mondialisation anxiogène, en particulier pour quantité de laissés-pour-compte ou d'oubliés.

Significative à ce propos est une caricature datant de 1787, soit deux ans avant la Révolution française. Évoquant une « Assemblée des notables » de l'Ancien Régime, elle montre un singe trônant au buffet de la Cour et s'adressant à la basse-cour en ces termes : « Mes chers administrés, je vous ai rassemblés pour savoir à quelle sauce vous voulez être mangés. » Réponse des gallinacés : « Mais nous ne voulons pas être mangés du tout !!!!!! » À quoi le maître de céans répond : « Vous sortez de la question. »

Comme quoi, dans le domaine des statistiques et par conséquent des sondages, il est impératif de se mettre au préalable d'accord sur l'objet à investiguer. Dans la mesure où l'on veut éviter tout biais et se faire une opinion circonstanciée, en phase avec la société. Vue d'en bas, par exemple.

           

 


[1]    Paris, Les Editions de Minuit, 1980, p. 222 et sv.

[2]    Patrick Champagne, préface de son livre Faire l'opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, coll. « Le Livre de Poche », 1996.

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