Médias et réception par les classes populaires : entretien avec Vincent Goulet

S’arrêter sur la question de la réception des médias, c’est tenter de comprendre comment le message d’un émetteur est reçu et utilisé par le récepteur qu’il cherche à atteindre… ou comment il ne l’est pas. Le livre de Vincent Goulet, Médias : le peuple n’est pas condamné à TF1, propose une analyse des usages médiatiques par les classes populaires. En somme, les médias engagés à gauche semblent complètement passer à côté des catégories sociales dont ils prétendent défendre les intérêts.

Comment expliquer cet écart ? Constats et propositions pour repenser les médias comme levier possible d’une certaine émancipation... tout en restant populaires.

 

Entretien avec Vincent Goulet, ancien maître de conférences à l'université de Lorraine et chargé de cours à l'Université de Haute Alsace, à l'Université Albert-Ludwigs de Freiburg et à Sciences Po Strasbourg. Membre associé au laboratoire SAGE (Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe).

AM79 p.4 photoGouletGaëlle Henrard : Comment expliquez-vous que les médias commerciaux, qui véhiculent plutôt des idées de droite, parviennent largement mieux que les médias dits « progressistes » à capter les publics populaires ?

Vincent Goulet : Les classes populaires fréquentent plus volontiers les médias « commerciaux » que les médias engagés, quelles que soient d’ailleurs les positions politiques de ces derniers. Par exemple, le lectorat populaire (lecteurs employés ou ouvriers) de l’Humanité représentait 100 000 personnes en moyenne par jour en 2010, alors que le Parisien/Aujourd’hui en France en comptait presque un million. L’inclination populaire vers les télévisions privées (M6, TF1, BFMTV) au détriment des chaînes publiques est, elle aussi, assez nette (de l’ordre du simple au double). Il ne faut pas oublier qu’une partie de la classe populaire s’est toujours reconnue dans les idées de droite, par sa proximité aux petits indépendants (artisans, commerçant, exploitants agricoles). « Se mettre à son compte » reste une espérance d’ascension sociale pour beaucoup de salariés.

Mais ce désamour entre classes populaires et « médias de gauche » s’explique par des raisons plus profondes. S’informer est une pratique culturelle comme une autre, qui n’est pas uniquement focalisée sur la production d’une opinion ou d’une argumentation politique ou citoyenne. Les usages ordinaires des informations sont plutôt relationnels et proto-politiques : à travers les récits médiatiques et leurs discussions avec les proches (surtout la famille, les amis intimes, moins avec les collègues de travail), on se repositionne dans le monde social en fonction de schèmes de perception et jugement qui sont en-deçà des grilles politiques traditionnelles : le « schème hiérarchique », qui oppose les « Petits » et les « Gros » et engage les phénomènes de domination ; le « schème de la fragilité » qui s’étaye sur la précarité de l’existence (d’autant plus vive que l’on se situe au bas de l’échelle sociale) ; le « schème d’enveloppe » qui renvoie à la cohésion de soi-même et du groupe, et oppose « Eux » et « Nous » ; le « schème d’équité », fondé sur l’appréciation d’une juste répartition des charges et des biens produits.

Les médias commerciaux, dont l’objectif principal est de réaliser des bénéfices, ne se préoccupent pas d’accroitre le degré de conscience ou la pertinence de l’analyse de leurs récepteurs. Ils préfèrent rester à un niveau élémentaire, on pourrait dire de « sens commun », du traitement des événements qui interpellent ces catégories de perception très profondément incorporées et parfois inconscientes. Il est plus payant pour eux de remplir une fonction cathartique[1] ou de proposer des visions simplistes du monde et des responsabilités qui peuvent servir d’exutoire (quitte à produire des boucs émissaires) que d’entrer trop en avant dans une analyse politique qui de toute façon risque de diviser et, finalement, de mécontenter leur public.

Les faits divers sont ainsi traités sous un angle émotionnel, ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, mais les réponses proposées sont les plus immédiates : plus grande sévérité envers les délinquants, enfermement préventif des récidivistes, etc. Ce « populisme pénal », selon l’expression de Denis Salas, n’est bien sûr pas efficace mais répond directement à l’angoisse liée au schème d’enveloppe, mentionné plus haut. Ce n’est pas une fatalité. Les faits divers peuvent être politisables et servir de support à une réflexion sur la violence des dominants ou les inégalités sociales. C’était le projet de Jean-Paul Sartre quand il a fondé le journal Libération au milieu des années 1970 : « On peut éveiller la conscience des gens à partir de n’importe quel événement, si on le prend dans sa totalité. Les faits les plus quotidiens sont susceptibles d’une interprétation en profondeur. […] Il ne faut pas bannir un certain type d’information sous prétexte que d’autres s’en servent d’une façon répugnante. Il faut trouver le moyen de bien s’en servir, c’est-à-dire de faire, à partir des faits divers, une analyse sociologique de la société[2] ». Mais ce travail délicat demande beaucoup de ressources en temps d’enquête et en compétences pédagogiques (il s’agit d’expliquer sans trop faire le « prof » ou le donneur de leçon).

Autre exemple, la dénonciation des écarts des puissants (le fils de Sarkozy nommé président de la Défense, l’affaire DSK, l’affaire Cahuzac) est un registre très populaire, il permet de renverser la situation, de se moquer des « Gros » tout en recourant à l’humour qui est une façon de « garder la face » quand on est dans une position dominée. Ici aussi, nul besoin d’aller trop loin dans l’analyse de la distribution des responsabilités et des causes structurelles de ces infractions normatives pour faire de l’audience, alors qu’on dispose d’un formidable levier de conscientisation politique.

AM79 p.4 CoverGouletGaëlle Henrard : Pourquoi le discours de la gauche, notamment radicale, est-il si imperméable aux classes populaires qu’il prétend pourtant défendre ? Comment expliquer ce grand écart entre un émetteur et son récepteur cible ?

Vincent Goulet : Les propos des différentes gauches radicales, fondés sur l’exploitation économique du capitalisme et la lutte des classes, ne sont pas en soi inaudibles par les classes populaires. Mais pour les diffuser plus largement la difficulté est double : d’une part, il faudrait éviter de recourir à un vocabulaire trop daté et encore marqué par le communisme ouvriériste des années 1960 ; d’autre part, il est difficile de déconstruire et dépasser l’autre système d’explication des difficultés sociales, fondé sur les « origines ethniques », qui s’est progressivement imposé à partir des années 1980.

Le schème hiérarchique (l’opposition entre « Petits » et « Gros ») qui pouvait servir de support à une formulation politique en termes de lutte des classes est passé au second plan, derrière le schème d’enveloppe (l’opposition en « Eux » et « Nous »), qui a pris une forte connotation ethno-racialiste ou religieuse. Nous vivons là les effets d’un cadrage politique et médiatique systématique depuis une trentaine d’années qui a placé les immigrés au cœur de tous les problèmes. Les effets de la mondialisation économique et financière, le déclin social qui en résulte pour les fractions les plus fragiles de la population européenne, ont accentué ce phénomène de reformulation. Produit en partie par le FN et une fraction de la droite qui a tenté de reconquérir cet électorat, ce discours hégémonique a progressivement saturé l’espace public et médiatique, les attentats terroristes durcissant encore cette grille de lecture. Il me semble qu’on ne peut plus faire l’économie d’un affrontement directe avec ces thèses, de façon à provoquer un clivage sur cette thématique ethno-racialiste de façon à dégager de l’espace pour les questions formulées en termes d’exploitation et de redistribution.

Une autre difficulté tient au fonctionnement du champ médiatique à gauche : pour être reconnus dans leur microcosme, les acteurs de gauche qu’ils soient journalistes ou militants (et parfois les deux) doivent se rattacher au pôle intellectuel et montrer leur capacité d’analyse, la profondeur de leur vues, la pertinence de leurs arguments. Du coup, il est structurellement difficile de garder un langage clair et accessible, cette « langue fraîche » dont parlait Jules Vallès et qui fait la saveur de l’expression populaire.

Gaëlle Henrard : Pourriez-vous expliquer cette idée de « langue fraîche » à déployer dans un média populaire ? Que serait-elle aujourd’hui ?

Vincent Goulet : Comme je le dis dans mon livre[3], il s’agit d’adopter une langue qui soit proche de la discussion à bâtons rompus, celle du troquet, des réunions de famille ou du hall d’immeuble, mais qui dans le même temps désigne un projet à long terme. Cette façon de dire le monde n’est pas scolaire, pas toujours très contrôlée, elle apparaît plutôt saccadée, comme si elle se cherchait elle-même. Elle ne rejette pas l’émotion et ses brusques aléas mais elle ne s’oppose pas forcément à l’abstraction. Elle ne s’inscrit pas dans une dichotomie propre aux « catégories sociales supérieures » spécialisées dans les fonctions de gestion et d’encadrement, et qui savent si bien refouler leurs sentiments.

D’un point de vue plus contemporain, j’aime bien l’exemple des « Grandes Gueules » de RMC, émission plutôt de droite et qui marche bien au niveau de certaines catégories populaires. On y pratique une langue sans « politiquement correct », tout en restant bien sûr dans le cadre de la loi. Il y a un côté injurieux, familier, rugueux. Quand on dit que quelqu’un est un con, c’est un « con », on ne cherche pas à euphémiser. Ce qui est important aussi, c’est qu’il doit y avoir du débat, de la contradiction, que les gens s’opposent, sans avoir peur de l’excès ou de la caricature. Ça donne une sorte de discussion entre personnes qui se connaissent bien, qui quelque part s’aiment bien et qui vont se taquiner pour essayer d’emporter la conviction et surtout pour « épater la galerie ». Il y a un côté scène de théâtre et de comédie dans la discussion politique qu’à mon sens, il faut assumer pour arriver à ses fins tout en ayant, derrière, des idées intéressantes. Et ça, souvent, le discours de la gauche progressiste peine à le faire. Je pense à quelqu’un que j’aime bien, Benoît Hamon, dont le discours est novateur mais très sérieux, très technocrate et un peu compliqué. Même si dans le fond, les gens pourraient s’y reconnaître, dans la forme, quand il s’explique par exemple sur l’économie sociale et solidaire ou la mise en place du revenu d’existence, c’est difficile. Jean-Luc Mélenchon arrive souvent mieux à faire la synthèse entre un verbe haut et parfois familier et des perspectives politiques progressistes.

Gaëlle Henrard : Pourrait-on dire que les médias de gauche manquent d’une certaine dose de populisme ?

Vincent Goulet : Les médias de gauche n’oseraient pas être assez populistes en quelque sorte… Je pense qu’il y a deux manières d’expliquer les choses. La première, c’est en termes de champ. On est quand même dans un milieu très intellectuel où il faut avoir une analyse assez précise des choses avec une culture de gauche d’analyse des rapports de production et de l’histoire assez poussée, ce qui fait que c’est difficile pour ces gens-là de pratiquer un populisme que l’on peut qualifier de vendeur, de marketing, pour concurrencer la droite. Mais peut-être que la contradiction la plus importante, c’est que, tout de même, le projet de la gauche se veut un projet émancipateur dans la mesure où il cherche à augmenter le degré de conscience des citoyens. Or, si justement on utilise les ficelles du populisme le plus épais, ça entre en contradiction avec ce projet où les individus devraient parvenir à s’épanouir, à s’organiser, à s’auto-organiser, à reprendre la main sur leur existence mais de manière autonome, indépendante et réflexive, et pas du tout comme des « masses » simplement mises en mouvement.

Gaëlle Henrard : Vous pensez que le populisme est incompatible avec cette prise de conscience du sujet autonome ?

Vincent Goulet : Disons que c’est difficile. Je n’aime pas trop ce terme de « populisme » qui discrédite immédiatement la personne qu’il qualifie. En revanche, faire appel à des catégories émotionnelles mais en les retravaillant de façon à pouvoir créer un support ou un levier vers des prises de conscience ou d’auto-organisation, ça oui, bien sûr. C’est un peu ce qu’ils font en Amérique Latine. Des hommes politiques comme Lula [Luiz Inácio Lula da Silva, ancien président brésilien] qui est fort dans l’émotionnel, fort du côté des pauvres mais quand même avec un discours derrière, pas forcément de classes parce que là-dessus il n’est pas très clair, mais qui consiste à redonner un pouvoir d’agir aux milieux populaires. Mais la marge de manœuvre est assez étroite et il faut être très malin, si j’ose dire, pour pouvoir à la fois être complètement en phase avec le côté émotionnel tout en gardant cette exigence de renforcer les capacités d’autonomie et de raisonnement. Et cela n’est pas facile. Quand les personnes sont plutôt dans des situations de déclin, de manque, le discours bien plus rugueux de l’extrême droite ou de la droite passe beaucoup plus facilement puisqu’il n’y qu’à identifier le « fauteur de troubles » et tout semble réglé.

Gaëlle Henrard : Peut-on observer un changement dans les usages qui sont faits des médias notamment par la jeune génération actuelle ?

Vincent Goulet : Le web et les réseaux sociaux numériques ont transformé les modes d’information et de communication de nos contemporains, en particulier les « jeunes ». Cependant, à part l’enquête Médiapolis de 2009, il n’existe pas à ma connaissance de travaux scientifique très poussés qui rendent compte, du point de vue des récepteurs, des nouveaux rapports au politique et à l’actualité rendus possibles par le numérique. On observe des usages conversationnels privés de l’Internet, qui viennent compléter les interactions en face-à-ce avec une tendance à l’homophilie, phénomène qui consiste à fréquenter ses « semblables ». Les pratiques numériques sont à l’image de nos pratiques sociales. Tournées vers le groupe des pairs quand on est adolescent, orientés vers les sorties et les rencontres quand on est jeune adulte, recentrées sur la famille quand on se met en couple et que l’on a des enfants[4]. Les individus qui fréquentent le plus les sites d’informations en ligne ou alternatifs sont très souvent des gros consommateurs de médias traditionnels, déjà politisés, plutôt diplômés et appartenant aux couches moyennes et supérieures.

On parle pour les sites d’information d’extrême droite de « fachosphère ». Cette nébuleuse est à la marge du champ médiatique (ils ne sont ni reconnus ni repris par les journalistes mainstream) et elle touche des personnes qui ne se reconnaissent plus dans les médias dominants. Mais quelle que soit la taille de leur public de fidèles, il reste à mesurer la circulation de ces messages dans les conversations ordinaires, sans doute en augmentation, les « verrous normatifs » de la parole raciste ou islamophobe sautant les uns après les autres. Les sites de gauche radicale, que l’on pourrait qualifier de « gauchosphère », sont eux aussi dans une position périphérique, avec peut-être plus de mal à sortir du cercle de leurs partisans.

Ce qui est perceptible sur ce Net alternatif, c’est l’expression d’une colère, d’un fort ressentiment contre les élites, la protestation contre une société qui semble bloquée.

AM79 p.4 photoGoulet2Gaëlle Henrard : À cet égard, comment percevez-vous la figure des youtubeurs et blogueurs (non journalistes de formation) qui se multiplient actuellement et diffusent des informations et contenus politiques critiques sans faire l’économie d’un langage et d’un style populaire, humoristique et souvent moqueur (Usul, Osons causer, Bonjour Tristesse de Matthieu Longatte, etc.) ?

Vincent Goulet : Ces prestations sont extrêmement bavardes ! Et les procédés filmiques tout à fait sobres : quelqu’un qui parle en plan fixe devant la caméra. Tout tient sur la force du verbe, on se rend compte que faire de la politique, c’est d’abord produire de l’intelligibilité par une mise en discours. On est bien loin de la com’ politique marketing et cynique des communicants professionnels et c’est très stimulant. Ces chaînes Youtube, très personnalisées, sont une façon de résister en créant de nouveaux espaces discursifs dans lesquels les téléspectateurs puissent se reconnaître. En Espagne, à partir de 2010, un des leaders de Podemos, Pablo Iglesias, avait utilisé ce procédé du « monologue » pour se faire connaître. Avec ses amis, ils avaient créé sur une chaîne locale de Madrid une émission de débat politique, la Tuerka, avec l’idée que si les médias ne venaient pas à eux, alors ils pouvaient devenir eux-mêmes un média. Aujourd’hui, dans le cadre de la campagne présidentielle, Mélenchon tente de faire de même avec sa « revue de presse » sur Youtube. Néanmoins, en termes d’audience, la force de frappe reste bien inférieure au média télévisuel traditionnel. Toutes ces émissions en restent aussi à un « journalisme de commentaire » qui n’a pas les moyens d’apporter des éléments factuels originaux et de participer au cadrage initial de la réalité sociale comme peuvent le faire les « médias dominants ».

Gaëlle Henrard : Quelles sont vos pistes et/ou conseils pour réinventer de véritables médias de gauche qui soient populaires ?

Vincent Goulet : Il n’y a malheureusement pas de recette miracle ! Depuis Gabriel Tarde, beaucoup de travaux en sciences sociales insistent sur l’importance des conversations dans la formation des opinions (W. Gamson, D. Boullier, etc.), lesquelles sont plus vives quand elles s’appuient sur des réalités vécues. À mon avis, les médias populaires progressistes doivent être le plus possible au contact de leur public, ce qui les suppose ancrés dans des territoires concrets, de façon à produire une information locale factuelle et vigoureuse. Le goût populaire du débat pourrait provoquer des prises de conscience intéressantes quand il s’appuie sur des expériences concrètes et des possibilités d’action réelle. Une difficulté actuelle est que le champ médiatique, en France en tout cas, est structuré au niveau national, ce qui encourage les polémiques abstraites ou idéologiques (comme on l’a vu cet été avec l’affaire du maillot de bain couvrant). Il nous faut reconquérir la maîtrise du périmètre du débat.

Il reste ensuite la question cruciale du financement : faire un média populaire de qualité coûte cher et aujourd’hui le consentement à payer pour être informé diminue. Je préconise souvent d’introduire une dose de financement publicitaire dans ces médias populaires de gauche mais la proposition passe mal auprès des militants alternatifs qui refusent toute compromission avec le système marchand. La publicité est pourtant bien supportée par les membres des classes populaires, elle est même rassurante en quelque sorte. À gauche aussi, il y a des marqueurs qui deviennent des barrières idéologiques qui nous séparent du peuple !  

Gaëlle Henrard : Vous terminez votre ouvrage en évoquant l’idée d’un média qui « reste dans sa classe » et questionnez « la tension entre émancipation collective et mobilité sociale ascendante individuelle, la contribution à l’"embourgeoisement" des classes laborieuses », etc. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

Vincent Goulet : J’ai effectivement parlé dans mon livre de ce problème de la sortie de classe parce que j’aime bien mettre des contradictions et ne pas avoir un discours trop univoque. C’est vrai que quand on dit qu’on veut une expression populaire, un parti populaire, des médias populaires, etc., et que, dans le même temps, on poursuit des visées émancipatrices qui sont quand même d’augmenter le niveau de conscience, de développer le capital culturel pour permettre à quelqu’un d’accéder à des positions sociales plus avantageuses, on travaille, en quelque sorte, au dépassement et donc à la destruction des classes populaires. Donc quelque part, on défend, au contraire de Marx, non pas la dictature du prolétariat (où une sorte « d’élite du prolétariat » prendrait le contrôle de l’ensemble de l’organisation sociale), mais la construction d’une grande classe moyenne qui serait du coup plus apte à se donner des outils d’autogouvernement. Quand le bourgeois travaille à la domination de la bourgeoisie, il cherche aussi à perpétuer son groupe, avec ses privilèges. Quand un ouvrier, ou quelqu’un qui se dit de gauche, travaille à l’émancipation populaire, il cherche de fait à transformer de manière assez importante le groupe qu’il veut représenter. Et il n’est pas sûr qu’en rejoignant d’une manière ou d’une autre ces catégories intermédiaires, les classes populaires gardent leur potentiel de mobilisation. Peut-être, mais peut-être pas. Les groupes et les cultures dominés sont dans une position complexe, vite contradictoire. C’est pourquoi on a un travail à faire pour essayer de comprendre les particularités des classes populaires, de les revaloriser aussi, sans vouloir en faire des intellos ou des cadres, d’autant qu’il y a toujours un rapport au commandement qui fait qu’une grande partie de la population ne se reconnaît pas dans ces tâches d’organisation, de contrôle et de classification, et heureusement d’ailleurs. Il s’agit au fond d’une lutte contre la domination mais qui garderait les valeurs des dominés, sans les remplacer par celles des dominants : transformer des gens frustrés, démotivés, opprimés, en acteurs de leur propre existence sans qu’ils doivent renier ce qu’ils sont, leurs valeurs et leurs modes de vie. Et ça, c’est vraiment l’enjeu de la gauche de gauche.

 


[1] Ndlr : La monstration des faits divers permettrait de circonscrire l’angoisse du malheur qui pourrait frapper par le récit du malheur vécu par d’autres. « L’image et le récit permettent, malgré leur violence, de donner forme et corps à ce qui, sinon, resterait tapi dans l’impensé, le non-dit, le refoulé et qui, pour cela même, peuvent entraîner un malaise psychique, un trouble persistant. » (Vincent GOULET, Médias : le peuple n’est pas condamné à TF1, Paris, éd. Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 2014, p.49.)

[2] Situations, vol. VIII, Paris, Gallimard, 1972.

[3] Vincent GOULET, op.cit., pp. 112-113.

[4] Voir Olivier DONNAT, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : enquête 2008, éd. La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009.