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Les Médias sociaux, nouvelle frontière de la lutte hégémonique ?

Par Olivier Starquit

 

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Dans Médias contre Médias[1], Clément Sénéchal ex-community manager de Jean-Luc Mélenchon lors des élections présidentielles de 2012 analyse les rapports entre les médias traditionnels et les nouveaux médias sociaux. Dans un premier temps, il dresse un réquisitoire assez sévère à l’encontre des médias au fonctionnement vertical, en dénonçant tout particulièrement la concentration économique qui s’accompagne d’une déréliction démocratique. Il y décèle aussi les « facteurs structurants de la fabrique du consentement : la propriété, le contrôle direct, les dépendances financières et les intérêts croisés des médias avec les acteurs et les sources d’information[2] ». Ces quatre facteurs influent bien évidemment sur la manière dont l’information – qui est toujours une interprétation du monde – est fabriquée et transmise, notamment par la sélection et l’occultation de certains faits, l’angle choisi, les tris opérés, la sélection et l’agencement, ou encore le choix des locuteurs autorisés à commenter, à savoir ces éditorialistes qui se muent en « opinion publique auto-instituée, en gardiens de l’espace public, en locuteurs autorisés et autorisants[3] ». Dans un constat peu amène sur les conditions d’exercice du journalisme, l’auteur en conclut que dans notre monde pénétré de l’idéologie néolibérale, le journaliste n’a guère le temps, ni les moyens financiers d’investiguer, ce qui a un effet inexorable sur le regard induit sur le monde.

Éclaircie

En guise d’éclaircie dans ce paysage sombre, Sénéchal voit dans l’apparition des médias sociaux horizontaux – où les émetteurs ne sont pas des professionnels (ce qui leur permet d’échapper aux rapports de force capitalistes) – une bouffée d’oxygène propice à donner un second souffle à la guerre de mouvement sur le front médiatique : « la structure médiologique du web 2.0 et des réseaux sociaux relance la bataille culturelle jusqu’alors verrouillée par la densité des positions prises par les intérêts capitalistes dans les mass media. Le mouvement anticapitaliste a perdu la guerre de position dans le champ culturel, l’émergence des réseaux sociaux ouvre la perspective d’une guerre de mouvement possible susceptible de déstabiliser l’hégémonie médiatique néolibérale[4] ». Les autres avantages qu’il recense sont un « abaissement des coûts de production, une diminution drastique du rôle des intermédiaires, une réduction à néant des coûts de reproduction de l’œuvre, du contenu, du dit : le numérique transforme le champ culturel en une immense conversation ouverte à tous[5] ». Les nouveaux médias sociaux et leurs nouvelles pratiques ouvrent la voie à une réappropriation sociale du discours, voire à une réappropriation de la pratique médiatique par l’ensemble du corps social où chaque individu devient un producteur d’info en puissance : « la plasticité et l’annulation des coûts matériels dans la production de l’information sur le Net permettent ainsi à des associations d’individus de devenir de petits médias indépendants[6]. » Et dans le champ politique, les petits partis politiques dont l’accès aux médias dominants est restreint peuvent mettre en œuvre et en avant leur contre-récit, leurs propres narrations. Pour lui, Twitter constitue l’arme la plus efficace pour réagir dans le cadre d’une communication de crise puisque ce média social autorise une réaction en temps réel (pensons à la couverture d’une manifestation par exemple).

En somme, pour Clément Sénéchal, l’usage émancipateur du Web est un ouvroir de combat potentiel : « Internet n’est pas la promesse d’une victoire, mais simplement la possibilité de reprendre une bataille politique jadis étouffée par les positions hégémoniques prises par le capital dans les médias verticaux[7]. »

La réplique des dominants

Mais le pouvoir capitaliste perçoit de plus en plus les dangers, en témoignent les rapports de propriété oligopolistiques qui touchent l’infrastructure de la toile et également la tentative d’imposer sournoisement l’ACTA[8] venant remettre en cause la neutralité du réseau selon laquelle « tous les flux de données qui parcourent le web doivent recevoir le même traitement, quelles que soient leurs sources, leur destination ou leur contenu ; c’est un principe d’égalité absolue[9] » alors que la suprématie idéologique passe par le contrôle de l’espace public. Pour Clément Sénéchal, Internet doit absolument rester neutre afin que « la sélection et le classement des discours s’effectuent a posteriori, dans l’affrontement politique libre et non faussé[10] ». Dans ce cadre et à cette fin, deux pistes politiques permettant de garantir cette neutralité consistent à faire de la toile un commun inaliénable, voire un véritable service public indisponible à l’accumulation par dépossession mise en œuvre par le trust oligopolistique des opérateurs privés : « tout le monde devrait avoir accès à un ordinateur et à Internet de façon indiscriminée : ce qui suppose d’évincer le capital des réseaux de télécommunications[11] ». En somme, ces nouveaux médias sociaux opèrent un « changement des esprits et des façons d’être grâce aux solidarités latérales nouvelles et aux médias en ligne, et aux principes forts de l’égalité intellectuelle et de l’intelligence collective[12] ».

Reste toutefois que la vision développée par Clément Sénéchal semble parfois trop optimiste et qu’il ne faut également pas oublier que les narrations toxiques et liberticides et le Web peuvent tout aussi bien faire très bon ménage[13] : pour reprendre le concept de Pharmakon cher à Jacques Derrida, force est de constater que la Toile est à la fois un poison et un contrepoison. À nous d’être attentifs et de prendre soin de la démocratie en ne cédant ni à la paranoïa, ni à l’extase : l’esprit critique et la raison des Lumières doivent survivre aux bouleversements technologiques et civilisationnels que nous traversons.

Brève présentation de quelques protagonistes sur les réseaux sociaux

Usul est un vidéaste, chroniqueur et vidéopodcasteur français qui réalise sur Youtube des vidéos à caractère politique, notamment à travers ses chroniques Mes chers contemporains. Usul présente son activité en ces termes : « J’ai l’impression, vu l’état de l’opinion, que nous n’avons pas le choix : il y a toute une grille de lecture à partager et cette exigence nous oblige à revenir sur le fond des choses, à intervalles réguliers, ne serait-ce que pour éviter les malentendus[14]. »

Osons causer se présente comme un « blabla d’intérêt général » : Il s’agit d’un vidéoblog qui veut réconcilier les citoyens avec la politique. Leur recette : un plan simple, des mots simples pour réfléchir sur un truc complexe et sérieux. Ils essaient donc de ne prendre personne pour un con et, surtout, de ne pas embrouiller avec un lexique artificiellement trop pompeux pour être entendu. La parole doit lier et non exclure, elle doit susciter et non interdire, elle doit ouvrir et non pas clore.

Le Fil d’Actu, pour sa part, diffuse chaque semaine un JT très marqué à gauche d’une dizaine de minutes, où l'on n'hésite pas à donner son avis, sur la crise financière ou le scandale Volkswagen. Devant la caméra, on trouve Tatiana Jarzabek, en charge il y a encore quelques mois de la communication du Parti de Gauche, et traductrice en France du livre de Pablo Iglesias, Les Leçons politiques de Game of Thrones (2015, Post-Éditions).

Le Stagirite : réalisateur et comédien, ce jeune homme propre sur lui crée des vidéos Youtube engagées. Pourquoi ce nom barbare ? Tout simplement car c’est l’un des surnoms du philosophe grec Aristote, né à Stagire dans l’ancien Royaume de Macédoine. Il aimait également souligner les sophismes, c’est-à-dire les argumentations qui se voulaient honnêtes et sans failles mais qui étaient en réalité volontairement manipulatrices et fallacieuses. Ceci explique par conséquent cela, aurait dit Victor Hugo. Les émissions du Stagirite se disent en guerre contre les idées reçues.

Liste (non exhaustive) alimentée par la rédaction

Mr Mondialisation, L’indigné du canapé, Le Comptoir, Bonjour Tristesse de Mathieu Longatte, J’suis pas content de Greg Tabibian, Débat d’idiots de Duval MC, Hacking Social avec Horizon-gull, Raptor Dissident, Mathieu Sommet avec Salut les geeks, Minute Papillon de Kriss Papillon, Nota Bene, Histoire Brève, Fokus, Dany Caligula, DataGueule, Buffy Mars, Un odieux connard…

(La liste ci-dessus ne reflète pas forcément les opinions de la revue Aide-mémoire)

 


[1] Clément SÉNÉCHAL, Médias contre Médias, la société du spectacle face à la révolution numérique, Paris, Les Prairies ordinaires, 2014.

[2] Idem, pp.41-42.

[3] Idem., p.62.

[4] Idem, p.22.

[5] Idem, p.97.

[6] Idem, p.122.

[7] Idem, p.134.

[8] L’ACTA (soit L'accord commercial anti-contrefaçon – ACAC –, plus connu sous l’acronyme ACTA pour Anti-Counterfeiting Trade Agreement), est un traité international multilatéral sur le renforcement des droits de propriété intellectuelle (touchant notamment Internet) négocié de 2006 à 2010 par une quarantaine de pays et recalé par le Parlement européen.

[9] Clément SÉNÉCHAL, op. cit., p.134.

[10] Idem, p.184.

[11] Idem, p.195.

[12] François CUSSET, La droitisation du monde. Analyse du grand virage mondial à droite, Paris, éd. Textuel, 2016, p.150.

[13] NdlR : voir à ce sujet la chronique de Julien Dohet, p. 11.

[14] http://www.revue-ballast.fr/usul-militantisme/

 

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