Sans prétention. Information et engagement : des Youtubeurs à l’assaut de la gazette de papa

Par Jenifer Devresse

 

AM79 p.1 Devresse ccJacek HalickiLes dernières années ont vu fleurir des médias d’un type nouveau, plus engagés, plus personnels, portés par des Youtubeurs, bloggeurs et autres podcasteurs, boostés par les potentialités du net. Leur succès croissant semble narguer la décadence de médias « dominants » – mais est-ce toujours bien le cas ? – en mal de public. De quoi remettre en question les méthodes de nos bonnes vieilles gazettes : le support ne suffit pas à expliquer leur déclin. À quelle infidélité attribuer ce divorce entre médias et public et, peut-être, ce remariage ? Quelques soupçons, sans prétention.

 

« Salut ! C’est évidemment Donald Trump le nouveau président des États-Unis… Là, au moment où je tourne, c’est J -3, mais comme j’en suis sûr à 100 % je me permets de faire cette vidéo. Par contre je me suis dit que c’était plus facile d’en parler après. C’est pour ça que vais uploader la vidéo… j’imagine lundi ou mardi, et vous la mettre en ligne seulement après le résultat officiel[1]. »

On s’en doute, il ne s’agit pas de l’ouverture du J.T. du 8 novembre dernier. Impensable ! Ce serait avouer que l’élection de Donald Trump ne constitue pas en soi un « événement ». Et plouf, voilà que « les infos » ne livreraient pas d’information. Impensable… Mais non, il s’agit juste de l’entame vidéo d’un quelconque Youtubeur français à 650 000 abonnés, Kriss Papillon.

 

Une impudique transparence

Les médias dits « dominants » ou « traditionnels » tournent eux aussi parfois leurs sujets à l’avance, y compris les nécrologies… Mais pour que la fiction tienne, mieux vaut ne laisser aucune trace des recettes de fabrication… J’ai dit « fabrication » ? Non, non, l’information, la vraie, est autonome et le journaliste un observateur plutôt qu’un bâtisseur. Tout l’inverse des interventions intempestives de ces Youtubeurs qui révèlent si volontiers leurs secrets de cuisine. Sans aucune pudeur, ils explicitent leurs choix, livrent les dessous de leur pratique, étalent leur financement, répondent aux critiques, confient leurs doutes et les failles de leur argumentation : « je vais essayer de te donner un exemple. J’ai pas de chiffres, mais bon, ouvre les yeux, ça semble vérifiable ».

Youtubeurs et autres bloggeurs vont même, souvent, jusqu’à avouer les intentions obscènes qui guident leurs choix, humeurs vulgaires dont l’arbitraire insulte la pureté du « devoir d’informer » : « j’avais envie de refaire un ‘je comprends rien’ sur ce sujet [l’élection de Donald Trump] ». « J’avais envie » ?!!? Au même moment, France 2 brasse pour nous « l’essentiel de tout ce qu’il faut savoir » puisque « le monde entier est suspendu à ce résultat[2] ». Voilà un impératif autrement supérieur, dont l’intérêt collectif contraste impitoyablement avec le parti pris de Kriss Papillon. Tant de subjectivité ne peut, à coup sûr, être nommée « information ». Alors, pourquoi la crédibilité du Youtubeur ne semble-t-elle pas en pâtir ? Comment se fait-il que la supercherie révélée du tournage à « J -3 » ne suscite aucune indignation ? Quel est ce tour de passe-passe ?

 

Ce ne serait pas de l’info, mais du commentaire ?

Si c’est du commentaire, tout s’explique. On est dans un genre secondaire, une sorte de sous-info. On peut se permettre. Prendre position, évaluer, s’accorder le droit d’être, pour une fois, subjectif. Mais pas trop déborder des espaces réservés, pas risquer de contaminer. Pourtant, à bien regarder la vidéo… De l’info, il y en a. On en apprend sensiblement autant, sinon plus, que dans d’autres médias, respectables ceux-là. « Toute l’équipe est sur place à New York », assure France 2. Mais en substance, on ne dit pas grand-chose. À J -3, je ne suis pas sur place, avoue Kriss Papillon, mais « je me permets » d’en dire quelque chose. L’expression révèle l’incartade, l’écart par rapport aux normes de l’authenticité journalistique.

Du commentaire, donc. De fait, des prises de position, on en repère un paquet. Par exemple : l’élection « risque de mettre à mal le hashtag droits de l’homme et la lutte pour l’égalité des sexes ». Tiens, le contenu ne semble pas si divergent du discours médiatique ambiant… Alors quelle différence ? Dans les médias respectables, on trie, on classe, on évalue, on angle, on hiérarchise inévitablement… mais sans le dire, avec pudeur, et un trois-pièces dont l’impersonnalité reflète admirablement celle d’un discours sans auteur ni responsable.

Du côté de notre Youtubeur, on trouve un point de vue engagé, assumé, qui cadre et donne son sens à l’information, plutôt que de se cacher dans ses jupons : « moi je pense que… » ; « je me suis même demandé… ». « Je ». Si le battage médiatique anti-Trump a pu paraître déplacé à certains, rien de tel ici. Sans prétention à nous « informer », à dire la « vérité », Kriss Papillon ne peut nous décevoir. Nulle supercherie à dévoiler, nulle rupture de confiance avec le public, qui conserve le droit d’avoir un point de vue différent.

 

Qui est-il pour s’exprimer de la sorte ?

« Kriss Papillon », ça ne fait pas sérieux. Pas comme « Le Monde » ou « France Info ». De fait, ce n’est personne, un simple citoyen. Ou plus exactement c’est une personne identifiable, qui prend la parole en son nom, sans adopter une posture de légitimité ou de savoir a priori. « Je n’y comprends rien », affirme-t-il avant de dégager les enjeux de l’élection tels qu’il les perçoit. Sans prendre la parole en notre nom, sans prétendre représenter qui que ce soit. Sa légitimité, elle s’installera (ou non) au gré des partages et autres « like ». Libre à ses followers de se sentir représentés dans son discours ou non.

Nous voici à mille lieues de la gazette de papa, dont la voix sans visage s’égrène d’autorité au nom de tous, tirant sa légitimité de sa prétendue représentativité – malheureusement confondue avec « représentation ». À mille lieues de ces médias qui, à vouloir trop rassembler, ont perdu leur capacité à nous représenter en s’extrayant du registre de l’opinion – des opinions. À mille lieues de ces discours désincarnés dans lesquels, à défaut de savoir qui parle, l’on croit parfois percevoir les ombres du pouvoir en place.

 

Il me parle ! Je lui réponds ?

Fruits ou témoins de ce divorce des médias « dominants » avec le public, des médias « citoyens » émergents semblent se réapproprier une parole par le peuple et pour le peuple (j’ose ?) à la place d’une parole au nom du peuple qui s’énonce sans lui.

Sans prétention à représenter une masse indistincte voire universelle, notre Youtubeur peut s’autoriser à s’adresser directement à « son » public, identifiable, presque tangible. Il l’interpelle, le tutoie même, cherche son approbation, sa complicité : « Nan mais t’as vu le cinéma qu’ils ont fait, sérieux ? C’est pas abuser ? ». Dans un langage oral qui est le vôtre, le mien. Sans supériorité, sans emphase, il s’adresse à moi et me regarde, dans une relation apparemment symétrique. Me voilà autorisée à lui répondre, il m’invite à prendre part à la discussion, à m’y engager personnellement. À participer et à critiquer jusqu’au choix du sujet ou à son traitement : « hésitez pas à me dire si ça vous plaît, ou si j’abandonne ce concept ». Sans prétention à refléter mon opinion ou à me livrer ce qui est censé m’intéresser.

La liberté de ton reflète celle des prises de position et tranche avec la langue de bois médiatique du politiquement dicible : « dans notre Europe de merde… euh, pardon ». Avec de l’humour dans tous les recoins, et même beaucoup d’ironie : « Hillary Clinton avait des gros défauts aussi hein… la corruption, tout ça… Mais bon ! Pour nous, Français, ça fait partie du package homme politique ; on est habitués. Rien de choquant. » Adresse et humour se conjuguent pour chatouiller la connivence du public. Une complicité impensable ailleurs : s’allier une partie du public serait prendre le risque de se mettre l’autre à dos. De ne plus s’adresser au plus grand nombre.

Pourtant, voilà que la relation entre un média et « son » public prend des couleurs, qu’elle se personnalise, qu’elle revêt un intérêt humain. Sans intérêt humain, il n’y a pas d’information qui vaille. Et si l’intérêt humain est introuvable dans la relation média/public, ne risque-t-il pas de se dégrader et de se réfugier dans la personnification douteuse de ses objets ? Cela justifierait-il dès lors qu’un pays, une institution ou une grève mue sous la plume du journaliste en un être vivant, pensant, souffrant, histoire de donner vie et corps à l’info ? Cela me paraît bien plus irrationnel, sinon dangereux.

Serait-ce aller trop loin, surtout, d’imaginer qu’un discours personnel, assumé et engagé, adressé, qui livre les aspérités de ses réflexions, stimule à son tour un engagement du mal-nommé « récepteur », des questionnements, du débat ? Qu’à l’inverse un discours anonyme, lisse, désengagé, objectiviste et sans destinataire précis n’appelle que passivité, relativisme et désintérêt ? On pourrait sans doute le démontrer par une simple expérience en laboratoire, dans une salle de classe par exemple.

 

Je t’aime – Moi non plus

Mon objectif n’est pas de souligner la qualité de cette vidéo de Kriss Papillon en particulier. Il en est de plus brillantes, de plus informatives, de plus engagées. Mais cet exemple pêché au hasard de l’actualité témoigne parmi tant d’autres de l’émergence de nouveaux modèles d’information assez éloignés des critères de pertinence traditionnels. Des modèles fondés sur des points de vue, des éclairages engagés, assumés, portés par des auteurs identifiables (comment d’ailleurs concevoir un engagement anonyme, dont on percevrait mal les allégeances) ? Des modèles qui puisent leur légitimité dans la participation plutôt que la représentation. Dans une subjectivité plus ou moins étayée, à partager, plutôt qu’une objectivité froide hors de discussion.

Impensable pour un journalisme qui, depuis l’affaire du Watergate, repose sur une série de mythes indépassables à moins de scier la branche sur laquelle il est assis : objectivité, indépendance, impartialité, pluralisme, représentativité… Ce sont les termes mêmes de son contrat avec « le » public, même si la confiance est rompue depuis belle lurette. Voilà qui laisse un large champ à exploiter pour des médias émergents, qui proposent à leurs publics une relation sensiblement différente.

Loin des récepteurs passifs et dociles censés avaler sans grimace « ce qu’il faut savoir » du monde et rassemblés devant la grande messe du 20 heures, ce type de contrat sollicite des publics multiples, mouvants, invités à s’engager, participer, discuter, adhérer, critiquer, commenter, comparer, partager, liker, relayer… Et libres de sauter les repas aussi bien que de se resservir inlassablement les mêmes plats dans un monde où le menu se compose à la carte et à volonté. Agaçant, non ?

 


[1] Kriss Papillon, « Je comprends rien à l’élection de Donald Trump », 08/12/2016, https://www.youtube.com/watch?v=Gb05S1wgdyg. Tous les exemples cités sont extraits de ce cette vidéo.

[2] Franceinfo, « JT de 20h du mardi 8 novembre », 09/11/2016, http://www.francetvinfo.fr/replay-jt/france-2/20-heures/jt-de-20h-du-mardi-8-novembre-2016_1900371.html