Les églises médiatiques seraient-elles en train de se vider?

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

AM79 p.6 7 Starquit2L’élection de Donald Trump le 8 novembre 2016, la victoire du « Leave » lors du référendum britannique sur le Brexit le 23 juin de la même année, sans parler de celle des opposants au projet de réforme de la Constitution italienne de Matteo Renzi le 4 décembre ou – pour prendre un exemple plus lointain – celle du « Non » au référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe en 2005… Tous ces évènements ont en commun d’avoir constitué des surprises, non seulement pour les instituts de sondages mais aussi pour la majorité des grands médias qui, d’une manière ou d’une autre et à des degrés de subtilité divers, avaient pris position dans les débats et vécurent les résultats précités comme autant de « défaites » qu’ils se mettaient ensuite en devoir d’analyser afin de comprendre pourquoi le message n’était « pas bien passé ».

Et certains, dans une démarche critique qu’on était pourtant en droit d’espérer plus entreprenante, de se perdre en conjectures faites, tour à tour, de « plombiers polonais », de xénophobie populaire (notamment, en Grande-Bretagne récemment, à l’égard de… Polonais) ou de « déplorables » vis-à-vis desquels on finit par se demander s’il ne faudrait pas être un peu plus sélectif dans l’attribution du droit de vote.

D’autres, et c’est tout à leur honneur, pratiquent plus volontiers le mea culpa. Ainsi en était-il, le 9 novembre, du médiateur du New York Times qui, dans un long texte, reconnaissait les carences et les manquements de son journal dans la couverture et la compréhension des réalités du peuple américain qui venait d’élire Donald Trump à la tête du pays. Il écrit : « Le fiasco de mardi soir est bien plus qu’un échec des sondages. Il s’agit de l’incapacité à saisir la colère bouillonnante d’une large partie de l’électorat américain qui se sent laissée de côté par une reprise économique sélective, trahie par les accords de commerce que les gens voient comme une menace pour leurs emplois et déconsidérée par l’establishment de Washington, Wall Street et les médias dominants[1]. »

Selon Hegel, la lecture quotidienne du journal était devenue la prière du matin de l’homme moderne. Celui-ci serait-il en train de changer de religion ou de perdre la foi dans son oraison matinale et sa grand-messe de 20 heures ? Car un phénomène concomitant à la faillite des grands médias et des instituts de sondage est sans conteste l’arrivée en force de médias dits « alternatifs » qui ont puissamment accompagné les évènements mentionnés plus haut, jusqu’à constituer de solides leaders d’opinion. Encore obscures il y a quelque temps, des personnalités conservatrices comme Steve Bannon de Breitbart News ou Alex Jones d’Infowars ont acquis une grande notoriété à l’occasion de la campagne présidentielle américaine, ce qui tendrait à confirmer l’appétit grandissant de l’homme moderne pour un nouveau type d’information. D’autres sites d’information comme Zerohedge, Counterpunch ou Consortiumnews, pour prendre d’autres exemples américains, de gauche ou de droite, ont également le vent en poupe et commencent à se faire un nom.

Que faut-il en conclure ? Dans un livre commun avec Noam Chomsky, le professeur Robert W. McChesney qualifie les géants des médias de « menace pour la démocratie » et, au sujet du journalisme professionnel, déplore le fait que « pour éviter les controverses relatives au choix entre les informations à mettre en lumière et celles qu’il vaut mieux ne pas souligner, ce journalisme en est arrivé à accepter comme légitimes les sources officielles d’information […]. Cela a orienté l’information en fonction des pouvoirs établis, puisque toute déclaration faite par des représentants du gouvernement ou par des personnalités du milieu des affaires était une nouvelle intéressante par définition. Ce choix ne faisait courir aucun risque aux journalistes et offrait aux éditeurs un moyen très économique de combler l’absence de nouvelles[2]. »

Pour le meilleur ou pour le pire, une partie de plus en plus grande du public semble délaisser ce type de journalisme et tend à se tourner vers les nouvelles sources d’information qu’Internet permet de dénicher. Est-ce dès lors la fin de la « presse de papa » et l’émergence d’un nouveau rapport aux médias ? Difficile à dire à l’heure actuelle. Mais quoi qu’il en soit, ne perdons pas de vue l’adage selon lequel « il ne faut pas croire tout ce qu’on lit dans les journaux ».

 

  

 


[1] RUTENBERG, Jim, « A ‘Dewey Defeats Truman’ Lesson for the Digital Age » : http://www.nytimes.com/2016/11/09/business/media/media-trump-clinton.html?Smprod=nytcore-iphone&smid=nytcore-iphone-share (nous traduisons)

[2] McCHESNEY W., Robert, “Les géants des médias, une menace pour la démocratie » in CHOMSKY, Noam et McCHESNEY W., Robert, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2004, pp. 113-114.