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Les sept journaux clandestins de Terezin (Mémoire brute)

Par Raphaël Schraepen

AM80 p.5 Schraepen« Jadis, j'étais un enfant. Il y a deux ans de cela... »

Il est évident que ce n'est pas là moi qui parle. Il ne s'agit pas non plus de la déclaration d'un adolescent mal dans sa peau, dont la jeune âme n'aurait pas encore assimilé les aspects les plus mélodramatiques de la poésie romantique. Non, il s'agit bien là d'un constat amer et réaliste. Ces mots qui font mal, c'est pourtant bien un jeune garçon de 14 ans, Hanuš Hachenburg, qui les a écrits au début de la deuxième strophe de son poème Terezin, écrit en 1943 pour et dans l'hebdomadaire Vedem, l'un des sept journaux clandestins qui ont été créés à la ville-prison de Terezin (en allemand : Theresienstadt) par des auteurs pour la plupart à peine sortis de l'enfance.

Le moins spectaculaire, mais peut-être le plus émouvant, est Hlas půdy, c'est-à-dire « La Voix du Grenier », créé par les jeunes mamans du bloc Q306. Sur des feuilles de cahier ou du papier de récupération, elles ont principalement écrit des conseils d'hygiène, conseils non seulement utiles mais aussi indispensables dans un milieu favorable à la maladie, première cause de mortalité à Terezin dès que les exécutions sommaires y furent supprimées. Hlas půdy comportait beaucoup d'illustrations réalisées non seulement par les prisonnières mais aussi par leurs jeunes enfants, fiers de participer à cette entreprise. Il y eut aussi Noviny, « Le Journal », tout simplement, dont on a conservé quelques couvertures illustrées, entre autres, à la gouache. Noviny fut créé par des garçons et connut 12 numéros en 1944. Un dessin, particulièrement, montre un avion et un parachutiste alliés. Un dessin dangereux – rien que ce dessin pouvait conduire son auteur au « transport » pour Auschwitz ! –, porteur de sens et de résistance, parmi des dizaines d'autres, répartis sur les sept magazines. Deux autres journaux réalisés par des garçons : Domov, « le Foyer », dont on ne sait pratiquement rien. Dix numéros entre décembre 1943 et mai 1944. On a davantage de traces en ce qui concerne Rim Rim Rim. Ce sont les premiers mots d'une chanson populaire chez les jeunes qui commençait plus ou moins comme ceci : « Rim rim rim volent les aigles. » On compte 24 numéros de février 1944 jusqu'au dernier, inachevé, en septembre de la même année. Âge des participants : de 10 à 15 ans.

Viennent maintenant trois périodiques plus ambitieux, et par là-même, plus dangereux pour leurs auteurs. Kamarád, d'abord. Déjà le nom donne une indication sur le contenu engagé du journal. Ce sont les garçons du dortoir A du bâtiment 609 qui l'animent et ils créeront 22 numéros échelonnés entre octobre 1943 et le 15 septembre 1944. C'est à peine 13 jours plus tard que commenceront les « transports » de 18000 habitants juifs de Terezin vers Auschwitz, pour la plupart gazés et parmi lesquels la quasi-totalité des artistes et intellectuels, mais aussi nombre de jeunes, de la ville-prison. C'est dire que Kamarád aura tenu et résisté jusqu'au bout – tout comme Rim Rim Rim.

C'est un jeune éducateur né en 1919, Karel Berman, qui parrainera en quelque sorte ce journal. On ne sait si c'est lui qui trouva son nom – probablement pas. Ce militant, résistant, homme de gauche, n'aurait sans doute pas voulu mettre en danger de mort ces adolescents âgés de 12 à 14 ans à peine. Karel Berman illustre à merveille le fait que les actes destinés au maintien ou à la restauration de la dignité humaine ne se faisaient pas indépendamment les uns des autres. En effet, outre sa tâche officieuse mais assumée d'éducateur, Berman participait à la vie artistique et musicale de Terezin. Il y a composé deux œuvres, Terezin Suite pour piano et Poupata, cycle de sept mélodies pour voix et piano qu'il a chantées lui-même sur place.

Dès la présentation, on voit que Kamarad est mû par la volonté de ses créateurs de présenter un « vrai » journal : mise en page soignée, un sommaire, alors que – comme tous les périodiques clandestins – chaque numéro n'existe qu'en un seul exemplaire. Son rédacteur en chef, c'est Ivan Polak, né en 1929, donc âgé de 14 ans lors des débuts du journal. Qu'y trouve-t-on ? Beaucoup de feuilletons d'aventures, des westerns, des héros qui parcourent l'Amérique du Sud ou la Laponie. Il y aussi une bande dessinée « à suivre », une histoire de course automobile, créée par le rédac-chef, Ivan Polak, qui signe du pseudonyme de Zgebanina, c'est-à-dire « cadavre ». Mais il y a plus : on y trouve aussi des articles sur l'économie, la médecine – écrits par certains éducateurs –, un des jeunes crée des mots croisés, et il y a aussi la rubrique « Les Garçons du Foyer » qui fournit des conseils utiles à cette vie anormale, et sert aussi de forum destiné à amenuiser les tensions.

AM80 p.5 Schraepen2Le sort de ces garçons sera tragique. Ivan Polak sera déporté à Birkenau, pour revenir à Dachau où il mourra en 1945, peu avant ses 16 ans. L'éducateur Karel Berman participera aux tristement célèbres marches de la mort. Il y survivra. Ce qu'il écrivit plus tard sur cette période glace les sangs[1]. Dans le même temps, ce témoignage est une leçon de vie. Berman fera finalement une carrière de chef d'orchestre et de chanteur lyrique, interprétant des rôles, notamment celui de Leporello dans le Dion Giovanni de Mozart. Il s'éteindra en 1995, 50 ans après sa libération.

Après Kamarad, voici Bonaco! On connaît moins les rédactrices de ce périodique qui ne connut que six numéros entre janvier et juin 1944 – le numéro 5 est perdu, sans doute à tout jamais. J'ai bien dit : rédactrices ! Jusqu'il y a peu, on pensait que seuls les garçons avaient résisté de cette façon. Il n'en est donc rien. Bonaco a été rédigé et illustré par les adolescentes du foyer XI du bâtiment L414. Bonaco est un acronyme qui signifie « Bordel na kolečkách », c'est-à-dire « Bordel à roulettes ». Ah, elle est loin de Terezin, l'imagerie d'Épinal des jeunes filles aux joues roses et en socquettes blanches. Ce nom, Bonaco, illustre certainement la perte de l'innocence enfantine dans ce contexte suffocant, mais il induit aussi une forme réelle de résistance. De tous les journaux de Terezin, Bonaco est de loin le plus soigné. Les jeunes filles montrent un talent graphique incroyable pour leur jeune âge. Les couvertures réalisées à l'aquarelle sont d'une beauté et d'une maturité saisissantes. On y rencontre aussi un véritable leitmotiv : quitter Terezin et retourner à Prague ! Et ce, même si l'enfance et surtout l'innocence sont à jamais perdues. Souvenez-vous de cette phrase de Hanuš Hachenburg : « Jadis, j'étais un enfant... il y a deux ans de cela... ». Hanus fut un rédacteur de Vedem, le septième et dernier journal clandestin évoqué ici.

Vedem, qui pourrait se traduire par « On mène » ou « On est en tête », constitue le témoignage le plus riche de cette résistance par le crayon ou le pinceau et, on va le voir, son importance dépasse la simple notion de journal. Vedem n'aurait pas pu exister sans deux êtres humains qui ne se seraient peut-être pas rencontrés dans un autre contexte. Le plus jeune, c'est Petr Ginz, né en 1928. Il provient d'une famille juive de Prague, aisée et cultivée. On y parle volontiers l'espéranto lors des dîners vespéraux. Il est le fils aîné d'une petite fratrie puisqu'il n'a qu'une sœur cadette, Chava. Très tôt, Petr se réalise dans la littérature et dans le dessin. Il dévore les romans de Jules Verne, les illustre pour son propre plaisir et écrit des nouvelles dans ce style alors qu'il n'a pas encore atteint l'adolescence. Il tient également un journal intime[2]. En août 1942, toute la famille Ginz est enfermée à Terezin et ses quatre membres séparés. Petr sombre alors dans un profond abattement. Il a 14 ans.

L'autre être humain est un adulte, jeune encore, né en 1913 : Valtr Eisinger. C'est un intellectuel inscrit dans la société, professeur de littérature dans un lycée, fortement marqué à gauche. Mais c'est néanmoins en tant que juif qu'il aboutit à Terezin en 1942. Il a alors 29 ans. Le Conseil juif à moitié fantoche de Terezin – il a été imposé par les nazis dans un but de propagande et de contrôle, ses membres ayant été choisis parmi les plus dociles et les plus conservateurs – confie à des adultes le soin d'encadrer les adolescents dans chaque bloc. Eisinger a en charge le bloc I du foyer L417, là où se trouve notamment Petr Ginz.

Il a alors une idée incroyable pour fédérer ces jeunes ados et aussi les empêcher de sombrer dans le désespoir : avec eux, il fonde une « république » clandestine, une république indépendante du reste du monde. Son nom : la République de Škid. « Škid » est l'acronyme de ce qu'on pourrait traduire en français par « École d'éducation sociale et individuelle Dostoïevski », expérience soviétique de 1927. Škid était aussi le nom d'une république imaginaire de romans populaires destinés à la jeunesse dans les années 1920. Le côté en apparence ludique de l’initiative dissimule donc en fait une entreprise de réappropriation de soi. Cette république aura son organe de presse, Vedem, périodique hebdomadaire ! Et ce dès décembre 1942. Le président élu de la République de Škid, le jeune Walter Roth, y écrit dans le n°2 la « Déclaration officielle de notre auto-administration ». Il dit notamment ceci : « Nous ne voulons plus être quelques garçons que le hasard a groupés et qui vivent passivement le destin qu'on leur a imposé. Nous voulons créer une communauté active et consciente de jeunes et, à l'aide de notre travail et par notre discipline, transformer notre sort en une réalité joyeuse et consciente. »

Petr Ginz sera un des rédacteurs les plus enthousiastes et les plus prolifiques de Vedem et, très vite, son rédacteur en chef. On y trouve des nouvelles, des poèmes, des aquarelles, des feuilletons, mais aussi des articles techniques, une rubrique de conciliation (« Louanges et reproches »), et également des cours normalement interdits puisque certains éducateurs mettent la main à la pâte. L'humour est loin d'être absent, comme le montre ce quatrain d'un jeune rédacteur, Josef Taussig :

 

L'amour sous les trombes d'eau

Ma chérie, j'aimerais tant t'embrasser

Mais tu es emmitouflée des cheveux aux orteils

Cinq culottes, deux robes, une cape et un chapeau

Comment est-ce qu'un gars peut enlacer tout ça ?

 

Le jeune Petr Ginz était tellement impliqué dans Vedem qu'il imposait même à ses camarades les moins doués de participer au journal. « Mais, Petr, dit l'un, je sais pas écrire, moi, je veux être apprenti en menuiserie. » « Eh ben, t'écris sur la menuiserie, et moi je corrigerai tes fautes. Allez, hop ! ». Les jeunes rédacteurs de Vedem réalisaient aussi des interviews de certains détenus ou s'introduisaient en cachette dans des zones plus ou moins interdites. Cela nous vaut des documents très précieux sur ce qui se passait vraiment à Terezin. Ainsi, SidneyAM80 p.5 Schraepen4 Taussig a réalisé un dessin « technique » du crématoire !

Ce Sidney Taussig vit toujours, et c'est grâce à lui que TOUT Vedem a été sauvé de l'oubli. Il y eut en tout 79 numéros ! Le journal a donc été écrit et dessiné chaque semaine, sauf une ! En contrepartie, le numéro suivant fut double ! Sidney Taussig est un des rares jeunes à être resté jusqu'au bout à Terezin. Quand le chaos nazi fut à son comble, au printemps 1945, il eut l'idée d'empiler les 79 numéros – 800 pages ! – et de les enterrer. Peu après sa libération, Sidney est revenu sur place avec son père et ils ont exhumé le tout. Seule la page 1 du numéro 1 a été endommagée ! Les 79 numéros de Vedem sont conservés au musée de Terezin qui est redevenue une ville « normale » depuis 1946.

« Jadis, j'étais un enfant... » C'est donc un extrait d'un poème écrit par Hanuš Hachenburg pour Vedem. En consultant les numéros du journal, la metteuse en scène française Claire Audhuy eut la stupéfaction de voir dans un des numéros une pièce de théâtre, complète, écrite par Hanus : On a besoin d'un fantôme[3]. Une amie tchèque la lui traduisit et Claire Audhuy la mit en scène à Strasbourg en 2014 avec uniquement des adolescents dans la distribution. C'est une fable macabre et absurde qui montre une maturité incroyable chez un auteur qui n'avait pas 14 ans. Elle présente le dictateur Analphabète 1er, un roi fou qui veut former un fantôme à partir des ossements des vieillards afin d'épouvanter et soumettre la population. Analphabète 1er bombarde ses sbires de distinctions honorifiques bouffonnes, comme « Sur-commandant en chef supérieur de la sous-section ». Dans cette pièce, on rencontre également l'ambassadeur du Vatican qui déplore qu'on ait profané la « Basilique de la Vierge Marie Possédée » et parle du « reliquaire argenté représentant la Vierge Marie qui lave les caleçons de Saint-Joseph ».

Hanuš Hachenburg n'était donc plus en enfant lorsqu'il fut assassiné à Auschwitz en 1944, à l'âge de 15 ans. Petr Ginz et sa famille y furent également déportés. Tous assassinés en 1944, sauf sa petite soeur Chava qui vit toujours, a permis la publication du journal de son frère et maintient la mémoire de Vedem. Valtr Eisinger, le protecteur de la République de Škid, est décédé le 15 janvier 1945 près de Buchenwald, lors d'une marche de la mort. Sur la centaine de rédacteur de Vedem, seuls 15 ont survécu et quatre sont encore parmi nous, dont le « sauveur » des pages , Sidney Taussig, et George Brady qui, en 2014, a écrit une émouvante préface à l'édition française de la pièce de son camarade « škidiste » (le terme est de lui) Hanuš Hachenburg : On a besoin d'un fantôme.

AM80 p.5 Schraepen3Un projet liégeois est en cours, la pièce de Hachenburg serait jouée par des élèves de l'enseignement secondaire. J'ai pu me réjouir de leur enthousiasme à l'idée de participer à cette expérience. Une brève esquisse biographique de l'auteur de me paraît du coup pas inutile. Hanuš Hachenburg naît le 12 juillet 1929 à Prague dans une famille aisée. Il écrit de lui dans Vedem, en 1943 : « Enfant, je fus assez gâté, avec des idées et un comportement étranges, je dédaignais la piètre populace et je grandis dans le luxe. » Orphelin de père à l'âge de huit ans, et en dépit d'une situation financière décente, il est placé par sa mère dans un orphelinat en 1937, probablement l'orphelinat juif HaGibor où les enfants recevaient une éducation de haut niveau. Se liant peu, passionné de littérature, il lit beaucoup et se met à écrire des poèmes.

Le 24 octobre 1942, avec sa mère, il est enfermé à Terezin. Valtr Eisinger le remarque et l'encourage à participer au projet « Vedem ». Ses poèmes, noirs et parfois volontairement grotesques, indiquent une maturité artistique étonnante. C'est dans ce journal également qu'il « publie » sa pièce de théâtre On a besoin d'un fantôme, laquelle ne sera jamais jouée sur place, mais lue en soirée. Le 18 décembre 1943, il fait partie d'un convoi de déportés vers Auschwitz et le camp d'extermination de Birkenau. Il y survivra quelques mois, bénéficiant d'un sursis assez particulier. En effet, une partie de ce camp était réservé aux familles juives tchèques, dont le sort était suspendu, plus pour des raisons tactiques qu'humanitaires. Il continue d'y écrire. Des survivants parlent d'un poème, Gong, qui eut un énorme succès par le bouche à oreille. Il n'existe à ce jour aucune trace écrite de cette œuvre. En 1944, le « camp des familles » est liquidé et ses 7000 occupants envoyés en chambre à gaz. Hanuš Hachenburg meurt assassiné le 10 juillet 1944, soit deux jours avant son quinzième anniversaire.

J'aimerais terminer en citant Petr Ginz qui évoque le logement du sculpteur aveugle Berthold Ordner. La dernière phrase ne peut que nous interpeller. « Une pièce dans les entrailles d'un bastion avec une puanteur de latrines, peu de lumière, un cloaque physique et mental. L'on peut à peine y manger, dormir, et que peut-il y avoir d'autre ? Une vie intellectuelle ? Peut-il exister dans ces recoins souterrains autre chose qu'un simple instinct animal ? Oui, cela est encore possible. La graine de la pensée créative ne périt pas malgré la boue et la fange. Là-même, elle germe et fleurit comme une étoile brillant dans les ténèbres. »

 


[1] Voir Joža Karas, La Musique à Terezin – 1941-1945, Paris, Gallimard, 1993, pp.172-177.

[2] Petr Ginz (et Chava Pressburger), Journal (1941-1942), Paris, Seuil, 2010.

[3] Hanuš Hachenburg, On a besoin d'un fantôme, Strasbourg, Rodéo d'âme, 2015.

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