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Démocratie et fabrication de l’information : entretien avec Quentin Noirfalisse

Parmi le flot des médias tant classiques qu’alternatifs, agonisants, mutants ou émergents, la Belgique a vu la naissance d’un magazine soucieux d’expliquer le plat pays par un journalisme d’investigation exigeant, qui creuse, déterre et met en perspective. Voilà maintenant plus d’un an que le magazine indépendant Médor tient une place dans le paysage médiatique belge suivant un fonctionnement coopératif, démocratique et attentif aux conditions de travail de la profession.

Entretien-récit sur la fabrication d’une information de qualité qui met un point d’honneur au fond et à la forme, aux outils et aux moyens.

 

Journaliste indépendant, Quentin Noirfalisse est un des fondateurs du magazine belge Médor et travaille comme pigiste pour différentes publications. Il est aussi l’auteur du documentaire Le Ministre des Poubelles et du documentaire transmedia Geek Politics et est co-fondateur de la société de productions Dancing Dog Productions.

 

 

AM80 p.4 EntretienAide-mémoire : Pourriez-vous retracer l’historique de Médor ? De quels constats ou manquements l’idée de créer ce magazine a-t-elle émergé ?

Quentin Noirfalisse : Ce n’est une surprise pour personne, la situation de la presse en Belgique n’est pas brillante ; les chiffres de vente traduisent d’ailleurs clairement une forme de désaffection. D’un côté, les lecteurs sont assez désorientés face à une profusion d’information dans laquelle il est difficile de faire le tri. De l’autre côté, les journalistes, en particulier les indépendants (dont je suis), voient leurs conditions de travail se détériorer et doivent travailler à des tarifs qui ne permettent plus de s’investir à long terme dans le journalisme. Le nombre croissant de diplômés des écoles de journalisme crée une suroffre sur un marché qui se rétrécit sérieusement, si bien que les médias vont piocher de jeunes journalistes souvent corvéables à merci. Les revenus publicitaires et les abonnements tendent à baisser un peu partout de façon singulière et rares sont les journaux qui se maintiennent bien.

Dans ce contexte, beaucoup de jeunes diplômés pleins de rêves et de zones d’expertise débarquent dans un milieu professionnel où on va leur proposer 100 euros brut la journée comme pigiste en presse locale ou 15 euros la dépêche comme indépendant pour Belga. Du coup, on se retrouve à travailler énormément, sur des sujets qu’on ne maîtrise pas toujours, obligés de faire le grand écart entre les faits divers, la justice et la culture. Les journalistes doivent devenir hyper flexibles[1]. Et cette flexibilité, nous, les journalistes à l’origine de Médor, avons commencé à en avoir assez. D’une part en raison de l’incertitude professionnelle qu’elle engendre, ensuite par envie de pouvoir disposer du temps nécessaire pour travailler sur nos sujets de prédilection, des sujets d’investigation.

On voit d’ailleurs que l’investigation reprend un peu la main ces dernières années, notamment dans les magazines. Sur base de modèles étrangers sans doute, mais surtout, du constat que la presse doit conserver une réelle valeur ajoutée qu’elle a eu tendance à perdre avec l’explosion du numérique. Il existe aujourd’hui une foule de blogs spécialisés souvent plus intéressants à lire que le travail d’un journaliste qui fait 18h par jour et doit couvrir des rubriques très différentes. Ce genre de blogs, écrits par des passionnés sans contrainte de temps puisque ce n’est pas leur source de revenus, ont une valeur ajoutée que l’on ne retrouve plus vraiment dans la presse. Or l’investigation, ce n’est généralement pas une passion : du coup c’est dans ce domaine-là qu’à mon avis le journalisme peut encore avoir une valeur ajoutée… à travers la valorisation de nos compétences, de notre formation, de notre expérience, de notre carnet d’adresse, de la confiance de nos sources.

C’est l’idée qui a fait naître Médor : nous voulions refaire un magazine d’investigation qui soit aussi un lieu où l’on réfléchit aux conditions de travail et aux conditions de production autant formelles et esthétiques que purement financières, en trouvant des manières de rétribution, donc de reconnaissance, et une forme de pilotage qui manque parfois dans certains médias. De là a émergé l’idée de mettre la main à la pâte plutôt que de rester dans la plainte des conditions de production, et de tester un magazine papier, propice aux articles longs. Puis la mayonnaise a commencé à prendre entre les personnes, une quinzaine de journalistes au départ, et autour du projet de remise à l’honneur du journalisme d’investigation.

 

Aide-mémoire : Justement, on sait que l’investigation coûte cher, pourriez-vous nous dire quelques mots sur le mode de financement de Médor ?

Quentin Noirfalisse : Médor est organisé en coopérative, car nous ne voulions pas d’une société anonyme ou d’un modèle d’organisation pyramidale. Au départ, nous avons lancé une campagne de pré-abonnement en organisant des soirées « médorware », qui a permis de réaliser les deux premiers numéros. En comptant que sur base de ces deux numéros nous pourrions financer le reste. Nous avons aussi été épaulés par le CREDAL (organisme de financement tourné entre autres vers les coopératives). Mais nous avons tout de même dû opérer des choix par la suite, et tailler dans certains postes. Même si dans le paysage actuel on ne paie pas mal, de notre point de vue notre modèle n’est pas encore idéal car nous ne pouvons pas encore rémunérer suffisamment les journalistes en regard du travail demandé.

 

Aide-mémoire : Peu de magazines survivent sans les revenus générés par la publicité. Quel est votre rapport à la pub ?

Quentin Noirfalisse : On consacre six pages maximum à la pub par numéro. Nous ne refusons pas les pubs par principe dans la mesure où elles représentent un dixième de notre budget. Cependant on les filtre : il s’agit principalement de partenariats culturels, coopératives, écoles, etc. Mais avec certaines limites : on tâche de sélectionner les pubs visuellement intéressantes, et on n’accordera jamais par exemple une page juste avant le sommaire comme cela se fait dans la plupart des magazines.

 

Aide-mémoire : Peut-on considérer Médor comme un projet économiquement viable ?

Quentin Noirfalisse : Pour le moment oui, le projet est économiquement viable. Médor se vend bien mais on ne peut pas non plus compter sur une viabilité à 5 ans avec des possibilités d’investissement. Or, justement en matière d’investigation l’idéal est de pouvoir lancer des enquêtes au long cours. On commence tout doucement à le faire, mais ce n’est pas évident dans la mesure où il n’y a pas énormément de sources de financement. Il y a bien le Fonds pour le journalisme, financement privilégié pour l’enquête en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais son financement est principalement tourné vers l’international, alors que Médor se consacre exclusivement à la Belgique. On se trouve donc sur un petit territoire avec un public-cible plus restreint. Cela présente l’avantage de ne pas se trouver noyés dans l’offre comme en France mais cela signifie aussi qu’il ne faut pas manquer ce public-cible.

 

Aide-mémoire : Quel est justement le public que vous tentez de cibler ?

Quentin Noirfalisse : À l’origine, l’idée était de créer un magazine généraliste avec des sujets qui intéressent l’ensemble de la société, qui propose des enquêtes de qualité dans tous les secteurs, aussi bien en sport qu’en culture, à destination du public le plus large possible. Mais le public cible s’impose aussi par les critères du magazine, notamment son coût (60 euros par an et 17 euros par numéro en librairie). Ce qui signifie que Médor, malgré une volonté d’ancrage populaire, touche un public plutôt aisé, plutôt éduqué, bien qu’on ait lancé des initiatives comme le prix de 5 euros pour les articles 27. On a bien conscience de cette inadéquation entre la volonté de s’adresser à un public très large et la capacité d’assumer les coûts du magazine qui ne sont pas compressibles. C’est un peu l’équation impossible à résoudre… Mais on tâche de faire découvrir le magazine à d’autres publics, en le présentant dans des lieux ou des médias populaires comme la radio, dans les bibliothèques, les ASBL, les centres culturels, etc.

L’autre aspect de la question, c’est comment rendre le contenu accessible d’autres manières : on tâche par exemple de produire des textes pas trop ennuyeux ou trop compliqués. On propose aussi une rubrique « Le moment flamand » qui traduit un article issu de la presse flamande en recontextualisant pour les lecteurs moins avertis. Mais rendre le magazine moins cher pour le rendre plus accessible, cela veut dire immanquablement rogner sur nos principes : l’imprimer en Pologne, ou gagner sur des marges qui justement déforceraient notre message.

 

Aide-mémoire : Qu’en est-il de votre mode de fonctionnement participatif et de la tournante de la rédaction en chef ?

Quentin Noirfalisse : Sur cette question on n’a pas encore vraiment trouvé de solution idéale. On ne voulait pas d’un fonctionnement hiérarchique et fixe avec un rédacteur en chef, un rédacteur en chef adjoint, des chefs de rubrique, etc. Nous visions un système souple, d’une part parce qu’on était pour la plupart freelance et que personne ne voulait être rédacteur en chef de manière permanente et d’autre part pour éviter le phénomène d’usure lié à un rédacteur en chef qui reste longtemps en poste. Nous voulions miser sur le renouvellement du regard, particulièrement important dans le cadre d’un magazine trimestriel. C’est l’avantage d’une rédaction en chef tournante : des aspirations différentes, des envies de genres journalistiques différents. Certains adorent l’investigation pointue, d’autres préfèrent le reportage. Et cela reflète probablement la diversité des goûts de notre lectorat : tout le monde n’a pas envie de lire un article d’investigation de 30.000 signes.

Quant à notre mode de fonctionnement collaboratif, chaque numéro est toujours mené par deux personnes : un pilote et un copilote. Le pilote peut être amené à trancher lorsqu’on ne parvient pas au consensus. On travaille avec quatre ou cinq graphistes freelance et ce que nous appelons des « pilotes punk » : ce sont les directeurs artistiques qui vont donner une identité graphique au numéro. Ensuite, il y a des porteurs de rubriques, parfois récurrents, qui sont plutôt des journalistes externes freelance. Enfin, le gros du magazine est réalisé par les fondateurs mais pas exclusivement. On est ouverts à tout type de collaborations. À la seule condition que cela reste du journalisme non éditorialisant : on ne publie ni éditorial ni carte blanche.

 

Aide-mémoire : Dans quelle mesure votre mode de fonctionnement constitue-t-il une garantie d’indépendance par rapport à d’autres médias ? Fonctionnement participatif et démocratique ?

Quentin Noirfalisse : À la différence des autres médias, nos actionnaires, ce sont nos coopérateurs. Un homme égal une voix. Un coopérateur à un million d’euros (même si on n’en a pas) aura le même poids qu’un coopérateur à 20 euros (équivalant au coût d’une part dans la coopérative). Cela garantit que tout ce qui est rédactionnel reste indépendant du conseil d’administration et des coopérateurs. Ceux-ci se réunissent une fois par an et peuvent s’ils le souhaitent participer à des choix plus stratégiques tels que le poids de la publicité, le passage à la version numérique, etc. Ils participent également à la gestion : approuver les comptes, décider de l’attribution des bénéfices éventuels... Le coopérateur n’est jamais investi dans le rédactionnel, à la différence d’une coopérative laitière par exemple où les coopérateurs sont investis dans la qualité du lait. Et c’est cela qui garantit notre indépendance. Quant au CA, il est principalement consulté sur des questions de gestion quotidienne, et les journalistes y demeurent majoritaires.

 

Aide-mémoire : Concrètement, en quoi les conditions de travail diffèrent-elles à Médor par rapport à d’autres médias, type Le Soir par exemple ?

Quentin Noirfalisse : Il est difficile de dresser un portrait-robot, cela dépend entre autres du statut, salarié ou freelance. Un freelance chez Médor sera sans doute mieux payé qu’au Soir. Mais ce n’est pas le même genre de journalisme. Au Soir, il faut être réactif, se rendre très vite sur le terrain et être capable de boucler une page, soit 12.000 signes, sur une journée. Médor, c’est une démarche plus lente, du slow journalism. D’abord réfléchir à ses sources, lire en profondeur sur tel sujet, dresser la liste des sources potentielles, fixer des rendez-vous préliminaires… Médor réclame plus de travail d’écriture, puisqu’on a plus de temps, et il n’est pas rare qu’on fasse jusqu’à cinq aller-retour entre le journaliste et l’éditeur. Notre journaliste doit aussi penser son article en collaboration avec un auteur graphique, dessinateur ou photographe : un sujet de treize pages a intérêt à tenir la route visuellement ! Et puis le rapport est un peu plus proche, on a davantage de temps pour discuter et plus de liberté dans les sujets ou en tout cas dans leur traitement. Il y a toujours plein de bons journalistes aujourd’hui, mais souvent les conditions de travail font qu’ils n’ont pas forcément la place pour s’exprimer.

Entretien réalisé par Jenifer Devresse et Gaëlle Henrard

 


[1] Voir à ce sujet la thèse d’Olivier Standaert sur le journalisme flexible.

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