Médias : un écosystème en péril (éditorial)

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

AM80 p.1 Starquit cc Malopez21« Saccage managérial », « prime au médiocre », « extension du domaine de la servitude », ces mots extrêmement durs sont tenus par la journaliste Aude Lancelin, dans un entretien fleuve accordé à la revue en ligne Le Comptoir[1]. Ancienne directrice adjointe de la rédaction du Nouvel Observateur dont elle fut licenciée sans ménagement en 2016, celle-ci relate son expérience dans un livre intitulé Le monde libre (Prix Renaudot 2016, publié aux éditions Les Liens qui Libèrent) et dresse un portrait noir des réalités journalistiques contemporaines. Lucide, Lancelin fait surtout le constat terrible d’une « greffe de mœurs néolibérales violentes sur un écosystème journalistique vieillot et bohème ». Greffe qui, comme elle le rappelle par ailleurs, est loin d’être propre au seul milieu des médias.

Une ex-directrice de rédaction d’un des plus grands médias mainstream de Paris qui assène un réquisitoire d’une telle sévérité – mais sans aucun doute tristement juste ­– au monde de la presse, et ce dans les colonnes d’une revue en ligne dite « alternative »… voilà qui ne manque pas d’être symbolique ! Et qui ne manque pas d’interpeller quant à ce qui se trame réellement derrière les portes des rédactions des fleurons du 4e pouvoir.

Si la revue Aide-mémoire a entrepris de consacrer deux numéros de suite à la question des médias, elle le doit avant tout aux questionnements récurrents qui émergèrent à l’occasion des rencontres « Aide-mémoire fait débat » qu’elle organise avec ses lecteurs après chaque numéro. Consacrées initialement à la thématique du radicalisme et ses multiples déclinaisons, notamment religieuse, ces séances de conversation s’orientèrent toutes progressivement vers un questionnement critique – pour dire le moins – sur le rôle et l’impact des médias sur notre société.

Or force est de constater que ce questionnement est partout prégnant et qu’il n’est pas exempt d’inquiétude quant à l’état réel de notre démocratie au vu des réalités qui semblent petit à petit se faire jour au sujet de ce qui reste considéré, à juste titre, comme l’un des piliers de nos sociétés dites libres. Car si la critique est aisée (« médiacratie », presse de caniveau, fabrique du consentement) et souvent justifiée, il ne s’agit pas non plus d’oublier que le métier de journaliste se pratique dans des conditions de plus en plus précarisées socialement et culturellement, et qu’en-dessous des éditorialistes vedettes se démènent nombre de stagiaires et pigistes qui enchaînent les CDD dans la soute du navire Info.

Le 15 mars 1944, à la veille de la Libération, le Conseil National de la Résistance adoptait à l’unanimité son Programme, intitulé dans sa première édition « Les Jours Heureux par le C.N.R. ». Parmi les mesures à appliquer dès la libération du territoire et aux fins d’assurer l’établissement de la démocratie la plus large, le CNR plaidait pour « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ».

À la lumière du récit d’Aude Lancelin, le programme précité semble se réduire à un vœu pieux… surtout en ce qui concerne l’indépendance vis-à-vis des puissances d’argent.

 


[1] https://comptoir.org/2017/01/20/aude-lancelin-la-presse-actuelle-est-soumise-a-un-management-par-la-terreur-assume/