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Au-delà du capitalisme : voyage au sein des communs

Par Jérôme Delnooz

 

AM81 p.1 ccAmanderson2« There is no alternative »… Depuis « les années Thatcher », la litanie néolibérale sonne, lancinante, et nous berce de certitudes, non sans effets dévastateurs... Pourtant, non, ces louanges ne doivent pas se faire prophéties autoréalisatrices. Un changement de modèle est possible et devient même urgemment nécessaire. Et si, pour se distancier de cette doxa capitaliste, de cette manière de percevoir, de penser et d’agir qui paraissent « comme allant de soi », il était vivifiant d’effectuer un important bond temporel en arrière dans la grande Histoire ? Et si, paradoxalement, « pour assister à des matins qui chantent », il était salutaire d’explorer un aspect relativement méconnu du Royaume-Uni médiéval …Trouver des halos de Lumière dans l’« obscurantisme » moyenâgeux, avant l’essor même du capitalisme, en s’inspirant du système des « communs » et en l’actualisant pour contribuer à l’établissement d’un nouveau paradigme de société. Dans cette réflexion déclinée en plusieurs parties, pour nous, point d’apologie sacralisante et fantasmée. L’analyse de cette « utopie pragmatique » se voudra intéressée et critique à la fois.

Les communs, ces ressources diverses qui n’appartiennent à personne à proprement parler, et qui appartiennent donc à tout monde, régies la plupart du temps par un droit coutumier, sont l’expression d’un usage juridique oral spécifique, consacré par le temps et accepté par la population d'un territoire déterminé. Historiquement, on retrouve déjà leurs traces durant l’Antiquité, mais c’est dans l’Europe médiévale que les communs connaissent leur plus grande phase d’expansion. Dès le XIIe siècle, en Angleterre particulièrement, ils prennent la forme d’espaces naturels (forêt, prairie, champ, rivière…), de biens adossés (légumes, bois, animaux…) et d’autres qui sont partagés au sein d’une communauté (comprenant paysans, artisans…). Leur exploitation est organisée collectivement par cette dernière. Tout un chacun, même le plus pauvre, bénéficie ainsi des bienfaits garantis par ces modes de gestion locaux qui perdurent, mais se heurtent, d’abord à l’autoritarisme monarchique, puis surtout à l’arrivée de la Modernité[1].

En effet, le tournant du XVIIIe siècle voit émerger et triompher une idéologie « propriétaire ». Consacrant la liberté individuelle au détriment du « communautarisme » des sociétés dites traditionnelles, celle-ci s’attèle à verrouiller l’accès à ces communs et à permettre à certaines élites de se les approprier. Il s’agit du premier phénomène d’enclosure de grande envergure (littéralement de « mise en clôture », par exemple, de terrains). Ce moment de transition est fondateur dans la formation du capitalisme[2] : d’une part, en érigeant comme valeur maîtresse la propriété absolue qui consacre un individualisme possessif et privé ; et d’autre part, en préfigurant la Révolution industrielle, notamment parce qu’il induit de facto le déplacement d’une partie de la paysannerie vers les villes ainsi que sa reconversion prolétaire. Au cours du temps, ce modèle voit ses effets renforcés. Il se concrétise, porté et reproduit par deux institutions qui deviennent centrales et inféodent les autres dynamiques structurantes : le couple propriété privée/marché. Sous l’impulsion de ce dernier, un processus de commodification, de monétarisation, se met en branle et tend à marchandiser l’ensemble des ressources sociales, naturelles, culturelles et politiques. Depuis lors, et de manière diachronique, ces logiques imprègnent et façonnent notre système politique et économique. Au nom de l’accaparement et de l’extension du profit privé, dans une visée court-termiste, elles consacrent le droit d’exclure le collectif de la jouissance des biens et de ses utilisations.

Dès lors, durant le XXe siècle, la parcellisation ne cesse de croître et gagne encore en intensité à partir des années 1980. Avec l’avènement du néolibéralisme, une « nouvelle » vague de privatisation, toujours en cours en ce début du troisième millénaire, tente de rendre capitalisable toute les sphères de la société. 

En réaction à cela, comme de nombreux autres l’ont fait avant eux, des courant d’opposition se forment dans la société civile pour voir prédominer l’intérêt général. Nombre de ses défenseurs mobilisent la propriété publique comme rempart, et se tournent assez naturellement vers les dépositaires légitimes de celui-ci, les pouvoirs publics et l’État. Malheureusement, dans les faits, la portée de leur capacité à changer les choses semble limitée… Pire, il est possible d’énoncer plusieurs constats critiques à leur encontre. Il convient d’emblée de souligner que les phénomènes d’enclosure ne sont pas l’apanage du domaine privé. La sphère publique, à titre d’exemple, peut, au moyen d’une politique 2013 Dry stone walls by Carlton 02de nationalisation, favoriser l’accessibilité à une ressource, mais également la restreindre… De surcroît, la dichotomie entre les modes opératoires de l’État et du Marché est elle-même à relativiser… Les deux institutions paraissent « enchaînées dans une relation de symbiose[3] ». À travers le modèle d’« économie mixte » reposant notamment sur les partenariats public/privé, le fonctionnement public, par effet de contagion néfaste, semble avoir été subordonné à l’idéologie économique capitaliste. Par conséquent, les secteurs publics usent de plus en plus de normes marchandes (retour sur investissement…), et embrassent de plus en plus une dynamique économique de recherche de profit. En outre, au nom du dogme néolibéral, beaucoup d’États en arrivent à vendre (voire à brader) à des acteurs privés des patrimoines publics pour « équilibrer leurs finances » et contribuer à une libéralisation massive.

Un rapprochement supplémentaire entre État et Marché, plus « ontologique » celui-là, réside dans la hiérarchisation et le fonctionnement vertical, descendant (parfois autoritaire), qui les sous-tendent. Ces caractéristiques induisent une concentration du pouvoir qui est en inadéquation avec une approche réelle du commun telle que celle envisagée dans ces articles. Qui plus est quand viennent s’ajouter une importante bureaucratisation et une centralisation administrative ne garantissant pas encore la disponibilité de ces services publics pour tous, particulièrement dans les localités périphériques… Au regard de ceci, et en saluant les garde-fous démocratiques existants (mais non suffisants) de nos États sociaux, force est de reconnaître que les pouvoirs publics ne jouent pas nécessairement leur rôle de gardiens de l’intérêt général…Face à ces constats, un postulat a doucement germé dans plusieurs esprits : et si les personnes étaient plus à même de gérer certaines ressources correctement et efficacement que le Marché et l’État ?

En plein contexte de démantèlement de l’URSS et de déliquescence des espoirs suscités jadis par le communisme, en pleine globalisation économique dessinée à grands traits par l’action des multinationales et des grandes bureaucraties transnationales (FMI, OCDE, accords de libre-échange entre unions de pays …)[4]; à une période cruciale où le monde devient témoin du réchauffement climatique, de ses conséquences environnementales, et réfléchit à ses causes — particulièrement la surexploitation et la raréfaction des ressources naturelles — ; mais également dans une situation d’inégalités croissantes, un paradigme alternatif va s’ériger contre la commodification à tout va. Cette autre conception, cet autre rapport au commun[5], dénommée commonification, se traduit par une revendication, par un renouveau des « biens communs » puisant librement son origine dans les pratiques médiévales des communeurs. Ce mouvement se construit autour d’une multitude d’agents hétérogènes et connaît successivement plusieurs phases de développement à des moments clés.

Ainsi, dès le début des années 1980, des communautés d’intellectuels[6], d’altermondialistes (ONG, NMS ou nouveaux mouvements sociaux), d’écologistes, de paysans indignés et/ou indigènes (portant le combat dans « la guerre de l’eau » en Amérique du sud[7]…), de syndicalistes, d’informaticiens… exhument le « modèle des communs » ou du moins en appellent explicitement à lui dans leur discours d’accompagnement. Elles le théorisent, l’expérimentent concrètement, souvent localement, et misent sur un effet de « contagionisme » démocratique pour l’essaimer partout dans le monde[8]. Néanmoins, du milieu des eighties au milieu des années 1990, la logique du mouvement, communautaire par essence, et des décalages structurels conduisent les différents groupes militants à œuvrer de manière séparée, ce qui déforce l’ampleur de son action. Il faut attendre la fin des années 1990, mais surtout les années 2000, pour que les champs commencent véritablement à se décloisonner et à s’articuler. Plusieurs marqueurs rendent compte de cette cristallisation des énergies, comme le « Manifeste pour la récupération des biens communs » présenté à l'occasion du Forum social mondial à Belèm en 2009, ou l’International commons conference en 2010 à Berlin. À l’échelle francophone, l’Association française VECAM et des penseurs comme Philippe Aigrain, lancent un appel qui débouche sur la constitution du Réseau francophone autour des biens communs. Les objectifs poursuivis par ces coalitions sont de réaliser des campagnes de mobilisation pour la préservation, la reconquête et la création des biens communs[9], mais également de rendre visible et relier entre elles les multiples initiatives locales et internationales. L’attention pour ce projet d’alternative n’a, depuis, cessé de grandir.

Dans cette optique, notre mise en perspective historique était un préalable indispensable pour appréhender ce que sont les communs et d’où provient leur philosophie. Elle laisse entrapercevoir l’éventail de réalités que ce terme recouvre. Le prochain article tâchera de se pencher plus en profondeur sur ses différentes acceptions contemporaines, mais également sur leur traduction tangible dans le magma sociétal.

 

 


[1] Pour le cas spécifique outre-Manche, voir Edward Palmer Thompson, La guerre des forêts : luttes sociales dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.

[2] Étienne Verhaegen énonce ce bouleversement dans « La révolution des “communs” », in Politique, n°90, mai-juin 2015, pp. 41-45.

[3] Cité par Pablo Servigne, dans « Redécouvrir les “communs” : repenser la politique sans les marchés ni l’État », in Échos Bruxelles laïque, n°77, 2012, pp. 15-18.

[4] En cela, pour Pierre Dardot et Christian Laval, théoriciens des communs, c’est le néolibéralisme qui paradoxalement – et douloureusement – met en évidence qu’il ne faut évidemment pas compter sur le Marché, mais pas plus sur l’État « pour contrer les effets désastreux du capitalisme » et défendre le commun. Quant au communisme, tel qu’il a été appliqué dans un communisme d’État (qui plus est totalitaire…), il n’est pas la voie à suivre non plus. Voir Pierre Dardot, Cristian Laval, Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014, p. 14.

[5] Même si ce modèle donne la primauté à la propriété de l’individu, il l’inscrit dans un rapport aux autres et tend à réguler les dimensions relationnelles collectives et leur lien aux produits par le moteur du Marché.

[6] Une fraction d’universitaires anglo-saxons pionniers se rassemblent déjà lors d’une conférence internationale fondatrice à Annapolis en 1983. L’International association for the study of the commons en émanera. De nombreux chercheurs contribueront à la légitimation des communs comme plus tard Elinor Ostrom, qui reçoit de la Banque de Suède le « Prix Nobel » d’économie. Mais aussi, dans une perspective internationale, des personnalités comme Garret Hardin, Ugo Mattei, Benjamin Coriat, Pierre Dardot, Christian Laval…

[7] Il faut rappeler que la conception de « commun » est européo-centrée, et qu’une étude de pratiques historiques similaires serait bénéfique.

[8] Pour David Graeber, cet idéal promu essentiellement par le mouvement altermondialiste était tout autant solidaire que révolutionnaire, en partant du principe que l’exercice de la démocratie directe serait « contagieuse ». Voir David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, Lux, 2014, coll. « Instinct de liberté », p. 37.

[9] Par exemple, le festival francophone « Le Temps des communs » (dont un volet s’est déroulé à Bruxelles du 5 au 18 octobre 2015) et « Villes en bien commun ».

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