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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

L’Histoire comme démystification (éditorial)

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

AM81 p.1 Médiocrité webÀ l’heure d’écrire ces lignes, la vague « Emmanuel Macron » a déferlé sur le paysage politique de l’Hexagone. La France se retrouve « en marche » vers l’extrême centre, par-delà le clivage gauche-droite traditionnel, enjambant au passage les ruines du Parti Socialiste et des Républicains. Décrit comme le candidat du « flou », le nouveau président de la République française ne fait pourtant pas mystère de ses penchants idéologiques profonds. Ainsi, Frédéric Lordon prévenait-il : « C’est pourtant en Emmanuel Macron que s’expriment le mieux les affres d’une époque mourante mais qui ne veut pas mourir. Il était certain en effet qu’un monde pourtant condamné mais encore bien décidé à ne rien abandonner finirait par se trouver le porte-voix idoine, l’individu capable de toutes les ambivalences requises par la situation spéciale : parler et ne rien dire, ne rien dire mais sans cesser d’“y” penser, être à la fois parfaitement vide et dangereusement plein[1]. »

Un monde pourtant condamné ? Cela reste à voir, tant le « ni droite, ni gauche » de Macron rappelle la fameuse « Troisième voie » de Tony Blair ou l’« agenda 2010 » de Gerhard Schröder en leur temps, et confirme une tendance déjà observée de dissolution des grands partis traditionnels au nom d’une reconfiguration annoncée tambour battant du paysage politique et d’un renouvellement supposé de son personnel et de sa « gouvernance ». Or, nous rappelle Alain Deneault cité dans l’article d’Olivier Starquit ci-contre, « entre Justin Trudeau et Stephen Harper, entre Hillary Clinton et Donald Trump, entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, on n’a pas tant eu le choix entre des options politiques fondamentales sur la façon dont le lien social et économique doit être institué à travers des structures publiques, qu’à un plébiscite forcé portant strictement sur le degré de violence que peut s’autoriser l’État pour faire valoir des règles socio-économiques ne relevant plus de lui, mais de puissances privées qui l’ont vassalisé. »

In fine, le bouleversement proclamé ressemble à s’y méprendre à une forme de statu quo. Cette politique de l’extrême centre, comme la qualifie Deneault, avec sa toute puissance managériale, son discours de normalisation qui exclut tout ce qui s’éloigne d’elle et sa tendance naturaliste à se présenter comme inéluctable, semblerait bel et bien devoir être considérée comme plus dangereusement pleine que parfaitement vide.

Dès lors, que faire ? Face à cette course vers le centre qui tend à court-circuiter le débat politique – jusqu’à le faire disparaître –, nous avons déjà évoqué les propositions de Chantal Mouffe de radicaliser la dimension conflictuelle de la démocratie et des rapports politiques (voir Aide-mémoire n°78). Ici, c’est un voyage au pays des communs qui est proposé. Qu’est-ce que le commun ? Une « utopie pragmatique » fondée sur un usage ancien et séculaire organisant collectivement l’exploitation des biens et ressources communs à tous, et donc n’appartenant à personne. À l’instar des anciennes communautés médiévales, il s’agirait, en réponse à la confiscation des leviers de décision, d’introduire, partout où c’est possible, des formes d’autogouvernement, de codécision et de co-obligation entre les acteurs engagés dans une même activité.

Ressusciter une tradition du Moyen âge à des fins de progrès démocratique peut sembler paradoxal à première vue. Mais ce serait oublier que le recours au passé, proche ou lointain, permet également de relativiser notre présent et ses vérités instituées. Ainsi, l’histoire du commun nous rappelle, entre autres choses, que la notion de propriété privée n’a pas toujours été toute-puissante, mais aussi que toute doctrine se présentant comme naturelle et inéluctable est elle-même le produit d’une construction historique. Comme l’écrivait Castoriadis : « Nous avons besoin tout d’abord de comprendre et d’interpréter notre propre société. Et cela, nous ne pouvons le faire qu’en la relativisant, en montrant qu’aucune des formes de l’aliénation sociale présente n’est fatale pour l’humanité, puisqu’elles n’ont pas toujours été là (…)[2]. »  

Le travail de mémoire sert aussi à cela : permettre, par la généalogie des concepts, de contribuer à démystifier les discours du présent.

 


[1] Frédéric Lordon, « Macron, le spasme du système » : http://blog.mondediplo.net/2017-04-12-Macron-le-spasme-du-systeme, 12 avril 2017.

[2] Cornélius CASTORIADIS, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, coll. « Points », 1999 [1975], p.42.

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