Propriété, usages et perspectives (éditorial)

Par Julien Paulus, rédacteur en chef 

320px No trespassing by Djuradj Vujcic« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : “Ceci est à moi”, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : “Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne”. »

Souvent citée, la phrase est connue ; elle est de Rousseau et ouvre la seconde partie de son Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes, publié en 1755. Ainsi extraite de son contexte, cette citation peut laisser entendre que, bien qu’il la juge fort dommageable à l’humanité, l’auteur considère la propriété privée (ici l’enclosure) comme un fait inévitable et fondateur de nos sociétés. Or ce serait ignorer les quelques lignes qui suivent, plus rarement citées, selon lesquelles : « cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature ».

L’exploration de l’histoire des « communs » entreprise dans le numéro précédent de la revue Aide-mémoire avait permis justement de resituer dans la continuité historique le point de basculement – quasi contemporain de Rousseau, justement – qui vit la logique de cloisonnement au nom de la propriété individuelle prendre le pas sur une logique de gestion plus collective des ressources. Dès lors, si la notion de propriété privée remonte sans doute à la nuit des temps, la mise en perspective historique permet cependant de se rendre compte que la sacralité qui l’entoure aujourd’hui – au point d’en faire notre totem ultime – ne remonte pas plus loin que deux ou trois siècles.  

Par ailleurs, ces deux ou trois siècles sont également parcourus de tentatives de gestion alternative des ressources communes, et ce jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, Maite Molina Mármol (voir p.5) nous retrace notamment les diverses initiatives, dont certaines très abouties, mises en place par les mouvements anarchistes espagnols pendant les années 30 et la guerre d’Espagne, dans le but de créer une société radicalement différente, égalitaire et autogérée. Nous voyons également fleurir, çà et là, de nouvelles pratiques de gestion commune des réalités quotidiennes, que ce soit sur des problématiques touchant à l’eau, aux espaces et à leur(s) usage(s), tant en milieu urbain que rural (voir entretien page 4). De même, cela fait un moment maintenant que de nouvelles pratiques issus d’Internet (voir pp. 8-9) questionnent les principes de propriété artistique, intellectuelle, des droits de reproduction, de l’usage libre, etc.  

Sans doute, et c’est encourageant en ces temps de périls écologiques et donc politiques et sociaux, serait-il vain de vouloir citer la multitude d’exemples d’alternatives qui foisonnent à travers le monde, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à la EZLN du Chiapas, en passant par le combat des Amérindiens de Standing Rock et la petite ville andalouse de Marinaleda. Ces initiatives, l’Histoire le démontre, sont certes fragiles mais elles n’en constituent pas moins de réels contre-exemples au système médiocratique brillamment dépeint par Alain Deneault. Car, de fait, pour reprendre l’auteur de L’Émile, comment trouver normal que, lentement mais sûrement, « une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire » ?

Souvent citée, la phrase est connue ; elle est de Rousseau et ouvre la seconde partie de son Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes, publié en 1755. Ainsi extraite de son contexte, cette citation peut laisser entendre que, bien qu’il la juge fort dommageable à l’humanité, l’auteur considère la propriété privée (ici l’enclosure) comme un fait inévitable et fondateur de nos sociétés. Or ce serait ignorer les quelques lignes qui suivent, plus rarement citées, selon lesquelles : « cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature ».

L’exploration de l’histoire des « communs » entreprise dans le numéro précédent de la revue Aide-mémoire avait permis justement de resituer dans la continuité historique le point de basculement – quasi contemporain de Rousseau, justement – qui vit la logique de cloisonnement au nom de la propriété individuelle prendre le pas sur une logique de gestion plus collective des ressources. Dès lors, si la notion de propriété privée remonte sans doute à la nuit des temps, la mise en perspective historique permet cependant de se rendre compte que la sacralité qui l’entoure aujourd’hui – au point d’en faire notre totem ultime – ne remonte pas plus loin que deux ou trois siècles. 

Par ailleurs, ces deux ou trois siècles sont également parcourus de tentatives de gestion alternative des ressources communes, et ce jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, Maite Molina Mármol (voir p.5) nous retrace notamment les diverses initiatives, dont certaines très abouties, mises en place par les mouvements anarchistes espagnols pendant les années 30 et la guerre d’Espagne, dans le but de créer une société radicalement différente, égalitaire et autogérée. Nous voyons également fleurir, çà et là, de nouvelles pratiques de gestion commune des réalités quotidiennes, que ce soit sur des problématiques touchant à l’eau, aux espaces et à leur(s) usage(s), tant en milieu urbain que rural (voir entretien page 4). De même, cela fait un moment maintenant que de nouvelles pratiques issus d’Internet (voir pp. 8-9) questionnent les principes de propriété artistique, intellectuelle, des droits de reproduction, de l’usage libre, etc.  

Sans doute, et c’est encourageant en ces temps de périls écologiques et donc politiques et sociaux, serait-il vain de vouloir citer la multitude d’exemples d’alternatives qui foisonnent à travers le monde, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à la EZLN du Chiapas, en passant par le combat des Amérindiens de Standing Rock et la petite ville andalouse de Marinaleda. Ces initiatives, l’Histoire le démontre, sont certes fragiles mais elles n’en constituent pas moins de réels contre-exemples au système médiocratique brillamment dépeint par Alain Deneault. Car, de fait, pour reprendre l’auteur de L’Émile, comment trouver normal que, lentement mais sûrement, « une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire » ?