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Au-delà du capitalisme : voyage au sein des communs (2e partie)

Par Jérôme Delnooz 

 

AM82 p1 Thephoneboxlibrary SebastienHandleyDans le précédent article, notre remontée du temps en compagnie des communs nous avait transportés du Moyen Âge au présent, en quête d’autres imaginaires mobilisateurs. On a pu y voir fleurir, certes timidement, des modèles alternatifs au capitalisme : transition, décroissance, économie du partage, communs, etc. Des mouvements qui convergent tout en étant très singuliers. Sans chercher à les mettre en perspective avec ces autres semences de « mondes possibles », nous allons essayer ici de définir les principales caractéristiques et acceptions des communs tels qu’ils sont expérimentés aujourd’hui. Exercice peu aisé : le commun est en effet un terme polysémique et fuyant, peu prompt à se laisser enfermer dans une seule case, se déclinant tant sur le fond que sur la forme (le commun, les communs, les biens communs, le bien commun). Alors, au final, qu’est-ce qui est commun aux communs ?

 

Tentative de définition

Habituellement considérés comme un type de ressources particulières, les communs pourraient être regroupés en trois catégories principales :

  • Les biens matériels /physiques : les ressources naturelles et espaces tels que les forêts, les champs, les montagnes, les cours d’eau, les océans, le climat, l’écosystème mais aussi l’espace public, l’énergie, ainsi que ce qui en qui en émane (légumes, gibier, etc.).
  • Les biens immatériels : les ressources qui relèvent du domaine du savoir, de la culture, de l’information (dont les fameux « biens communs de la connaissance » tels les brevets de semences), les informations génétiques, la composition des médicaments, les langues, les publications scientifiques, les œuvres artistiques, les connaissances numériques, l’Internet, etc.
  • Les biens publics sociaux et les services publics : l’accès à la santé, à l’éducation, à l’enseignement, à la démocratie, etc.[1]

En parallèle, certains voient plutôt dans les communs un ensemble de principes, d’idées voire de valeurs qui se couplent généralement à des pratiques spécifiques. Pour y voir plus clair, Étienne Verhaegen propose une typologie générale[2], un état des lieux reprenant les quatre principaux axes autour desquels s’articule ce concept, soit les « communs comme un système de ressources partagées » :

  • Une approche socio-économique (logique plus économique) : elle propose une visée utilitariste des communs, les inscrivant dans une logique productrice de biens et services, qui entretient en alternance des liens d’interdépendance avec les institutions existantes (État ou marché) ;
  • Une approche morale (logique juridique) : elle défend « un droit pour tous » d’accéder et d’utiliser des ressources globales, fondamentales, bien souvent naturelles ou intellectuelles, et de les gérer de manière collaborative, avec une finalité universelle ;
  • Une action collective (logique plus sociale) : elle représente une force de changement qui se traduit par la combinaison, d’une part, d’un engagement individuel dans son quotidien immédiat, et d’autre part, d’une construction collective reposant sur des valeurs de solidarité, de vivre ensemble, et sur un renforcement de l’autogouvernement (émancipation par rapport au marché, mais aussi aux pouvoirs publics). Court-circuitant ainsi, à la fois le mécanisme du profit privé, et celui du subventionnement public ! Cette dynamique peut servir de matrice à une économie sociale, un mode de production et de distribution qui ne se limite pas à l’aspect matériel et qui inclut des dimensions relationnelles, d’inclusion sociale et participatives dans son accès et sa mise en place.
  • Une approche de l’action politique (logique plus sociétale) : elle constitue une tentative d’introduction des principes et des pratiques des communs dans toutes les sphères publiques, et leur expansion à l’échelle d’une société. Cette lame de fond s’opère à partir de la base du corps social. Il donne une dimension davantage démocratique et participative à l’élaboration des instruments de gouvernement politique.

Plus précisément, que cela implique-t-il ? Rappelons que les communs du XXIe siècle se veulent une réaction contre la privatisation mondiale des ressources et, à travers elle, une critique radicale du capitalisme (en tout cas pour de nombreux « commoneurs »), de ses injustices et inégalités, ainsi que de son idéologie tendant à restreindre les relations sociales au marché ou à la concurrence. Dès lors, loin de se limiter à la question centrale de la propriété, ils constituent une alternative crédible en proposant la création de nouvelles logiques et modalités d’appropriation, mais pas uniquement.

Les communs reposent sur l’organisation d’une communauté qui induit de multiples principes, parmi lesquels : une préservation des ressources sur le long terme ; un esprit d’ouverture et une équité dans l’accès et l’usage de ressources ; un partage et une diffusion libre renvoyant à la notion de réciprocité (principe de l’échange plutôt que de la marchandisation, à l’instar, par exemple, du troc) ; une gestion collective reposant sur la coopération équitable, la transparence et l’établissement par le groupe lui-même de règles et normes (parfois tacites) favorisant la responsabilité individuelle[3] (ce qui préfigure un cadre, prolongé parfois par des « sanctions » toujours élaborées selon un processus de consensus) ; une création, une production ou un enrichissement collectif de ressources, sur le principe de la co-activité et des pairs.

Dans les faits, certains « commoneurs » ont déjà transcendé ces visées théoriques ou méthodologiques et ont traduit le concept en un ensemble de pratiques ou moyens correspondant à autant de pistes vivifiantes pour des utopies concrètes : coopérative, habitat partagé, trust dans la gestion des ressources naturelles, jardin collectif, AMAP en France (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), GASAP (Groupe d’achats solidaires de l’agriculture paysanne) ou GAC (Groupe d’achat en commun) en Belgique, Fab lab (« laboratoire de fabrication »), association de mutualisation, monnaie locale, banque coopérative, logiciel libre (Linux), encyclopédie libre (Wikipédia), licences d’utilisation informatique GPL et ODBL, licences Art Libre et Creative Commons, domaine public, Open source, etc.

Potentiel révolutionnaire

Cet élan pragmatique s’exprime majoritairement sous la forme d’expériences microsociales répondant à des besoins locaux propres. Pour autant, comme mentionné plus haut, plusieurs promoteurs des communs ont une conception différente et désirent aller plus loin en les sortant de leur isolement, mais surtout en les instituant dans toutes les strates de la société grâce à une approche plus globale et totalisante[4] .

Notre tentative de définition laisse entrapercevoir l’étendue de ce que recouvrent les communs. Ce champ des possibles serait pourtant encore à débroussailler. Frédéric Sultan, qui s’investit activement dans leur diffusion, explique combien les communs « recouvrent en même temps la substance du bien qu’il faut souvent préserver d’un accaparement, les règles qui en permettent le partage, et enfin l’organisation collective et démocratique qui les gouverne. Une part de la complexité de cette notion vient de cette imbrication. Une autre est liée à la diversité et l’ampleur des domaines concernés[5] ».

Au regard de ce constat, le caractère hétérogène des communs peut constituer un obstacle dès lors que l’on souhaite justement insuffler un changement de plus grande ampleur dans le système. Chaque conception du commun mentionnée ci-dessus est l’objet de tensions et peut conduire à des contradictions, des difficultés de mise en œuvre, voire des impasses. La cause principale de ces écueils réside probablement dans le fait de les appréhender de manière isolée et cloisonnée. Comme piste de solution, Étienne Verhaegen propose de faire de cette faiblesse une force, de dépasser la segmentation en articulant les différents aspects. Une combinaison nouvelle qui conduirait « à considérer les communs à la fois comme une visée, une stratégie globale et des stratégies locales, contextualisées, individuelles et collectives[6] ». En somme, une symbiose inédite pour incuber d’autres manières de faire du social, de l’économique, du juridique, du politique.

Petit à petit, tout le potentiel du commun se cristallise. En dépit du fait qu’il pourrait n’être qu’une composante d’un nouveau paradigme, ce modèle porte d’emblée, intrinsèquement, les germes d’un profond changement social et structurel. Dans cette optique, sa dimension protéiforme lui permettrait, par exemple, d’activer graduellement les différents « interrupteurs » de la théorie « co-révolutionnaire » de David Harvey : les rapports à la nature, la conduite de la vie quotidienne et les activités de reproduction sociale, les formes technologiques et organisationnelles de production, d’échange et de consommation, les agencements institutionnels et légaux, etc.[7]

Nous le voyons, pour tendre vers cet idéal systémique et global, le recours au vecteur politique devient incontournable. Telle l’action politique des communs théorisée par Etienne Verhaegen, il convient que cette dynamique adopte plusieurs visages et entremêle des politiques citoyennes plus informelles à la politique institutionnelle (le politique et les organes traditionnels de décision).

Public, privé… commun : une troisième voie ?

Néanmoins, là-aussi, les communs pourront se heurter à certains murs. En termes de mode de possession, les biens communs constituent « une troisième voie », qui ne s’apparente ni à la propriété publique, ni à la propriété privée stricto sensu. Une partie des commoneurs (en tout cas la fraction la plus modérée) relativisent cette affirmation. Pour eux, leur modèle n’est « pas contre l’État ou le marché, mais à côté » et « s’articule avec eux de façon poreuse[8] », à des degrés divers de collaboration. Pour autant, ce jeu relationnel à géométrie variable induit des rapports de pouvoir, et par conséquent des prises de position politiques et idéologiques. L’enjeu majeur qui en découle est de savoir quelles options choisir et avec qui les envisager. Là encore, ce n’est pas chose aisée puisque déjà, idéologiquement, les communs sont difficiles à cerner et brouillent les repères politiques classiques. Dans leurs fondements, ils pourraient être en partie libéraux et en partie socialistes, donc dans l’absolu ni de gauche, ni de droite. Cette identité équivoque peut être perçue comme un avantage. Or, dans ce cas-ci précisément, il nous semble important d’apporter un bémol, et de mettre en garde contre une conception politique des communs trop malléable, marchepied probable vers une « politique d’extrême centre », synonyme de conservatisme et à terme de statu quo.

Les modérés soutiennent que les communs permettent d’envisager « des ponts et des coopérations, et de construire des modèles mixtes et stables » autant avec l’État qu’avec le(s) marché(s). Cependant, ce postulat peut être battu en brèche car il présuppose un équilibre structural entre les forces respectives de ces institutions. Or, comme nous l’avons vu dans le précédent article, depuis le XIXe siècle, la « commodification » (la logique de marchandisation et de privatisation) n’a cessé de subordonner l’intérêt général à l’intérêt privé d’une minorité dirigeante. Une accélération de ce processus a même lieu depuis les années 1980 à travers l’instillation de l’idéologie néolibérale, prédatrice des collectifs[9], jusque dans les esprits de nombreux sociaux-démocrates. Pour maintenir le cap du commun et s’opposer au courant historique d’enclosure privée ainsi qu’à l’individualisme possessif exacerbé, des positionnements politiques, si pas tranchés du moins clairement orientés, doivent être pris. Selon nous, ils doivent aller dans le sens du progrès social, et s’opposer à un modèle d’inspiration trop libérale[10], de droite, qui verrait dans les communs un instrument commode pour vider complétement l’État social de sa substance en faisant notamment disparaître les services publics. En cela, les commoneurs ne doivent pas rester sourds aux critiques et veiller à ne pas devenir les « idiots utiles » du néolibéralisme et voir leurs idées insidieusement récupérées par le capitalisme.

En dépit de leur quête d’autonomie, beaucoup de défenseurs des communs sont conscients de cette question centrale des rapports avec l’État avec lequel il reste préférable d’interagir, à l’inverse du marché (même si les frontières entre les deux s’estompent fortement). Nombre d’entre eux réfléchissent aux conditions à mettre en place pour activer le levier de la politique institutionnelle tout en préservant les valeurs des communs. Dans notre prochain écrit, nous verrons ainsi que si celle-ci doit indéniablement s’incarner dans une politique sociale, il s’agit d’œuvrer également au niveau de la politique économique. Et qu’enfin, au-delà des institutions, la dimension politique des communs doit reposer sur des alliances avec d’autres composantes de notre société : elle peut être du ressort du plus grand nombre… c’est-à-dire de nous, les citoyens !

 


[1] Pour plus d’exemples : voir Philippe AIGRAIN, « Coalition pour les communs », in http://paigrain.debatpublic.net/?page_id=57 (blog consulté le 14/07/2017).

[2] Étienne VERHAEGEN, « La révolution des ‘’communs’’ », in Politique, n°90, mai-juin 2015, pp. 41-45.

[3] Dans cette perspective de gouvernement collectif, certains privilégient la dénomination « communs » à celle de « biens communs », notamment afin d’atténuer les références à la « possession » et à la « propriété ».

[4] Ce modèle, cette « politique du commun », est notamment porté par les intellectuels Pierre Dardot et Christian Laval. Voir Pierre DARDOT, Christian LAVAL, Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014.

[5] VECAM (coord.), Les biens communs de la connaissance : produire collectivement, partager et diffuser les connaissances au XXIe siècle, C&F édition, 2011, p.23.

[6] Etienne Verhaegen, Op cit., p. 44.

[7] David HARVEY, « S’organiser pour la transition anticapitaliste », in ContreTemps, n° 7, 2010, ou http://www.contretemps.eu/sorganiser-transition-anticapitaliste/ (site internet consulté le 14/07/2017).

[8] VECAM (coord.), op cit., p.17.

[9] Pierre Bourdieu avait défini ces caractéristiques à l’époque. Voir Pierre BOURDIEU, « L’essence du néolibéralisme », in Le Monde diplomatique, mars 1998, p.3.

[10] À ce titre, plusieurs pionniers des communs, particulièrement dans les communs numériques (logiciel libre, etc), sont des libertariens convaincus, voire… des anarcho-capitalistes.

 

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