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Le commun comme pratique située (entretien)

Entretien avec Dominique Nalpas

Commoneur bruxellois, Dominique Nalpas participe au projet Commons Josaphat, coordonne les États Généraux de l’Eau à Bruxelles et est administrateur d’Inter-Environnement Bruxelles.

 

 

AM82 p.4 Friche de Josaphat Commons Josaphat webGaëlle Henrard : Vous participez depuis plusieurs années maintenant à l’action de Commons Josaphat[1], pourriez-vous retracer un peu cette expérience de terrain, la praxis qui s’y développe ?

Dominique Nalpas : Ce projet sur la friche de Josaphat a émergé grâce à la rencontre entre plusieurs collectifs agissant sur des thèmes variés (eau, alimentation, récupération des déchets, etc.) à l’occasion du Festival des Libertés vers 2013-2014. Nous voulions prolonger nos réflexions dans quelque chose de concret, d’agissant et le thème des biens communs constituait un lien entre nos actions respectives. On commençait à parler du commun sans pour autant savoir précisément ce que cela recouvrait. Nourris de réflexion et de lectures (Elinor Ostrom, Dardot et Laval, Bollier, etc), nous avons tenté de dégager ce que nos pratiques recelaient de l’ordre de ce commun.

Nous avons eu connaissance de l’existence d’une friche à Josaphat dont le foncier pouvait potentiellement être vendu au privé. Sans pour autant que cette friche nous appartienne, il était clair dans notre esprit que ce sol ne devait pas partir dans la sphère privée pour devenir un lieu de spéculations. Il y avait donc dans notre définition du commun quelque chose de l’ordre de ne pas se laisser déposséder. Très vite s’est posée ensuite la question des conditions d’une appropriation collective et le pragmatisme que cela présupposait. Les quelques contacts pris avec la Région ont montré qu’on ne devait pas en attendre une quelconque volonté de travailler dans ce sens.

Plusieurs manières étaient à envisager pour occuper la friche. On pouvait l’occuper physiquement, territorialement, par exemple en installant des potagers collectifs. Et puis il y avait le fait de l’occuper par l’imaginaire, virtuellement, ce qu’on a commencé à entreprendre par un appel à idées auprès des Bruxellois. La demande qui leur était faite était double : non seulement « comment occuper cet espace » mais aussi suivant quel mode d’organisation pour permettre la préservation du commun. Par exemple, s’il est question de logements, comment seraient-ils gérés de façon à ce qu’ils conservent ce caractère de bien commun ? On souhaitait que, là où tout le monde répond en général sur le plan programmatique, du design, c’est-à-dire sur l’objet et sa définition, nous proposions d’y ajouter les modalités d’organisation et de gestion pour en outre lier les différents objets qui composeraient le paysage urbain.

Il s’agissait vraiment de mettre en avant des processus, des manières de faire, afin de garder les choses en commun dans une appropriation collective. Le terme de praxis est central, cette notion d’expérimentation concrète mais mue par des principes, par une réflexion, par un regard tenace. À l’inverse, le capitalisme est un process économique et politique qui désapproprie, qui va vers la dépossession continuelle, jusqu’aux semences et à l’air qu’on pollue. Il faut donc expérimenter une praxis instituante qui soit l’affaire du collectif afin que celui-ci n’en soit pas dépossédé, afin qu'il n'y ait pas de mécanismes possibles de récupération par certains, de capacité à capitaliser sur le travail, le savoir ou les ressources présentes au détriment du collectif. Dès lors, de la même façon que le capitalisme a pu développer une pragmatique de l’extractivité, il faut inventer une praxis opposable, celle du commoning. Quelles sont nos capacités techniques, sociales, juridiques, économiques qui permettent de nous opposer pragmatiquement au pragmatisme du capitalisme ?

 

Gaëlle Henrard : Les gens doivent donc arriver à intégrer ces processus dont vous parlez et que ça leur vienne presque spontanément, de la même manière qu’aujourd’hui, la plupart d’entre nous adoptons presque naturellement un comportement de type capitaliste, de consommation...

Dominique Nalpas : C’est totalement ça : cette pragmatique qui doit devenir un état de culture et qu’on devrait intégrer, avec sa grammaire, comme pour une langue. Il s’agit d’une sorte de reformatage mais au cœur même des lieux et des situations où se joue cette capacité de conserver les ressources en d’en assurer la durabilité. C’est un mode d’autogestion qui va d’ailleurs à l’encontre de ce que Garrett Hardin avait défini dans les années 1960 comme étant « la tragédie des biens communs »[2]. Or, il est désormais bien reconnu, notamment par le monde universitaire qui s’est penché sur cette question, que son propos ne tient pas.

 

Gaëlle Henrard : Il doit donc y avoir un processus d’éducation pour accompagner la gestion du bien commun...

Dominique Nalpas : Mais c’est l’éducation de tous par tous. Une fois que les gens entrent là-dedans et qu’ils sont d’accord avec ce présupposé, on ne doit même plus parler d’éducation. On se co-éduque les uns et les autres par les contradictions, par le conflit et l'égalité des positions. Personne n’a à se placer en surplomb des autres en disant « maintenant, je vais vous éduquer ». Dans un commoning, tout le monde est en position de peer to peer, d’égal à égal, malgré tous les différents et désaccords. Pour autant, le groupe peut établir des sanctions. On peut imaginer que quelqu’un qui a trop utilisé la ressource à son profit, se verra sanctionné par le groupe.

Il y a quelque chose que j’ai découvert plus récemment avec les travaux de Serge Gutwirth et Isabelle Stengers[3] sur la question d’un droit adapté au common (ils utilisent le terme anglais). Il s’agit des notions d’extractivité ou de générativité. En effet, l’économie classique que nous connaissons, dominante, est une économie d’extractivité suivant laquelle nous puisons dans les ressources qu’elles soient matérielles, naturelles et humaines (force de travail, intelligence, etc). On puise chez l’autre ou dans la nature les éléments de notre richesse et de notre pouvoir et on capitalise dessus, on en tire un profit. Cette notion d’extractivité, on la retrouve aussi dans le droit, le droit extractif qui peut alors être opposé à un droit génératif. Le premier est le droit que l’on tire d’une loi sans l’adapter à des situations concrètes. On tire de la loi l’analyse que l’on doit faire d’une situation. D'une certaine manière, c’est la situation qui doit être adaptée à la généralité de la loi. En revanche, le droit génératif sera celui que les acteurs concernés par chaque situation se créent eux-mêmes à partir de leur positionnement, de leur capacité à dialoguer, à comprendre mutuellement les enjeux collectifs. Ce sont les gens qui se donnent des règles communes dans des situations concrètes et précises et qui les expérimentent.

Bon, personnellement, je ne fais pas de plan sur la comète à long terme, en disant que tout devrait être des communs. Mais cette idée de générativité, d'émergence des communs, me semble intéressante à observer et à tenter de comprendre, face à des manières de fonctionner qui se placent en surplomb de nos vies, dans des lieux de représentation qui ne sont pas des lieux concrets, qui sont des lieux d’abstraction. Je ne dis pas qu’il faut strictement opposer ces deux formes de droit mais on aurait avantage, je pense, à laisser s’exprimer ces expérimentations et à voir dans quelle mesure elles nous rendent plus humains, plus concernés, plus en capacité de rentrer en dialogue avec les autres par les actions pratiques, tout en engageant nos singularités, nos diversités.

 

Gaëlle Henrard : Vous parliez des acteurs, est-ce que dans tout ce processus, vous avez réussi à concerner, à inclure les gens ? N’est-ce pas une difficulté de rassembler autour d’un projet des gens de classes sociales très différentes, de faire comprendre à tous qu’il y a un intérêt partagé ?

Dominique Nalpas : Attention à cette notion de « faire comprendre à tous », on se retrouve dans cette position de surplomb, de type « nous on sait et les autres ne savent pas et il faut qu’on les éduque ». C’est une vraie difficulté et le langage lui-même peut nous mettre dans cette position de surplomb au-dessus de la situation que nous contestons. Les mots qu’on va utiliser font transparaître des reliquats de ce vers quoi justement on ne veut pas aller. Maintenant comment être inclusif ? Tu ne peux l’être qu’à partir du moment où ça fait sens pour l’autre.

Dans le cadre d’un projet de recherche sur le commoning (en dehors de Commons Josaphat), nous sommes en lien avec des collectifs de sans-papiers et de gens issus de l’immigration, qui sont eux-mêmes insérés dans des projets de commoning qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Il ne s’agit donc pas d’aller « imposer » notre réalité mais de partager en tant que pairs sur ce que nous faisons respectivement et de voir en quoi cela a une portée qui dépasse les situations particulières. Il s'agit de voir en quoi ton projet, ton histoire, va me permettre d'élaborer des savoirs dont j’aurai besoin, ou d’autres, et vice versa. Ce qui va générer des espaces que j'appelle les communs de nos communs.

 

Gaëlle Henrard : Comment se passent les échanges avec les pouvoirs publics pour expliquer votre démarche ?

Dominique Nalpas : Il y a eu plusieurs occasions de débattre avec le politique, notamment un débat avec les gestionnaires de la friche mais qui a été très violent parce qu’on a d’office été dénigrés. À côté de ça, on voit que parfois, pour des raisons purement pragmatiques, parce que les pouvoirs publics n’ont pas toujours les moyens de gérer un certain nombre de biens dont ils ont la propriété, ils se montrent intéressés qu’on prenne le relais. Et, ceci dit, ça peut nous intéresser aussi puisque cela permet d'avancer concrètement. Cela montre aussi que le commoning n’est pas seulement un idéal, pour une ville idéale, elle-même placée en surplomb de nos imaginaires, mais que cela répond à des attentes purement pragmatiques, et c’est ce qu’on veut. C’est presque dans l’ordre des choses. Certains sont critiques par rapport à ce point parce que cela pourrait amener à légitimer le fait que le pouvoir public se défait de ses prérogatives, de ses devoirs surtout, alors qu’il pourrait chercher les moyens concrets pour financer ces prises en charge. Il y a un débat sur ce point.

Personnellement, je pense que l’un n’empêche pas l’autre et qu’il ne s’agit pas d’un opportunisme négatif mais de quelque chose qui va devenir une culture à partager et dans lequel l’État ne doit pas se désengager. La réelle difficulté dans les interactions avec l’État, c’est d’abord le manque de culture du commun, le dénigrement a priori de ce « truc citoyen » qui ne serait pas crédible, comme si d’office nous n’allions pas pouvoir répondre aux exigences des cahiers des charges, etc. La question de la légitimité est également constamment posée. Qui êtes-vous pour prendre un tel rôle ?

Et puis, il y a d'autres aspects qui dévoilent les faiblesses de « leur » propre système institué. Par exemple, quand on touche à la question financière, ils attendent qu’on leur prouve la validité de nos modèles de gestion. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on nous dit que le problème n’est pas tant sur les chiffres, mais que, en réalité, c’est la prise de risque de travailler selon des habitudes et des modalités pragmatiques qui ne sont pas les leurs qui est en jeu. On retombe donc précisément sur la question qui est que c’est bien par l’expérimentation que la culture du commun va pouvoir s'élaborer. C’est vraiment une question culturelle. On sort de décennies d’enferment de la culture. Or la culture et le pragmatisme économique doivent être reliés sur le terrain même des expérimentations. C’est assez fondamental je pense. On doit repenser nos catégories et le paradigme dans lequel on évolue culturellement.

 

Gaëlle Henrard : Serait-ce une piste d’explication pour la résurgence des communs aujourd’hui ? Êtes-vous optimiste par rapport à ça ?

Dominique Nalpas : Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je ne fais pas de plan là-dessus. J’ai mes convictions, mes compétences et mes capacités et le sens que je donne à ça. Je vois un sens là-dedans et j’agis en fonction. Mais surtout, je ne veux pas laisser au politique la responsabilité de décider seul de ce que sera le sens de l’Histoire puisque par définition, ils sont enfermés dans un système politique et donc incapables de redéfinir ce que serait le politique. C'est tout l'enjeu du rapport entre l’institué et l'instituant... Pour intégrer des nouvelles figures structurantes, il faut aussi pouvoir sortir du système et cesser de prendre le politique institué comme l’alpha et l’omega du sens de l’Histoire. C’est nous tous qui allons le décider, le dire, l'expérimenter. À l’inverse d’un positionnement cherchant la stabilité à tout prix (la nation, la Belgique, etc.), je me situe plutôt dans une approche qui se centre sur le devenir, sur ce qui est émerge et qui va trouver à s’instituer – peut-être comme Castoriadis le disait avec la praxis instituante – dans des formes que l'on ne connaît pas encore.

Pa exemple, prenons la question des réfugiés, des sans-papiers et inscrivons-la dans le temps long de l’Histoire. Le sociologue Robert Castel parlait des vagabonds du XVe siècle. C’est alors le début du mouvement des enclosures. Enclore les troupeaux permettait notamment une gestion plus intensive, de façon à augmenter les rendements. Du coup l’extractivité pouvait être plus grande pour le seigneur. On est alors sortis d’une économie vivrière à valeur d’usage pour entrer dans une économie extractive à valeur d’échange. Dans ce processus, énormément de gens ont perdu leurs terres, leur « travail », leur moyen de subsistance. Beaucoup se retrouvèrent sur les routes, ceux que Robert Castel appelle les « désaffiliés ». Tous ces errants qui se retrouvent dans les forêts, les robins-des-bois, les mal vus, hors système, qui vont vivre de la rapine, du pillage, de la maraude, vont être requis par les seigneurs pour travailler de manière forcée, dans le servage. Sans faire le lien avec les enclosures (c’est moi qui le fait ici), Robert Castel voyait ces vagabonds comme l’avant-garde du prolétariat, comme les cohortes des futurs ouvriers employables et corvéables dans l’industrie naissante, artisanale puis industrielle. C'est aussi le phénomène qui va permettre l'émergence de que Marx a appelé l’accumulation primitive du capital.

À mon sens, la question des sans-papiers et des réfugiés aujourd’hui, c’est la même. Je ne vois pas de différence entre le vagabond d’autrefois et le sans-papier d’aujourd’hui, qu’on va criminaliser et enfermer ou qu’on va retrouver ailleurs dans les arrière-cuisines, les chantiers, etc. Je pense qu’il y a une filiation dans le temps long de l’histoire et que le mouvement actuel de « commonalisation » tente de traiter cela, cette énorme tache aveugle dont le mouvement a commencé au XVe siècle.

 

[1] Commons Josaphat est une plate-forme indépendante d’habitants de quartier, de militants et d’associations réunis autour de l’idée que la ville peut être gérée comme un bien commun. Un de leurs objectifs est que le site Josaphat, une friche à cheval sur Schaerbeek et Evere, soit développé suivant le principe du commun. Pour en savoir plus : https://commonsjosaphat.wordpress.com/commons-josaphat/

[2] Du titre de son article « The Tragedy of the commons », paru dans le magazine Science, en 1968.

[3] Serge GUTWIRTH et Isabelle STENGERS, « Le droit à l’épreuve de la résurgence des commons », dans Revue Juridique de l’Environnement, Vol. 2, 2016.

 

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