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Wilhelm Brasse : le photographe d’Auschwitz

Par Jean-Louis Rouhart

 

AM82 p.10.Rouhart Czeslawa Kwoka Brasse WEBQuels sont les points communs entre Wilhelm Brasse et Francisco Boix, dont on vous parle ailleurs[1] ? Tous deux ont été détenus dans des camps de concentration nazis, l’un à Auschwitz-Birkenau, l’autre à Mauthausen, et ont réalisé pour le service d’identification, dans lesquels ils travaillaient, de nombreuses photographies de prisonniers. Ils sont également les auteurs de clichés illustrant des scènes et des évènements saillants qui se sont passés dans les camps.

Ayant refusé, malgré ses origines autrichiennes, de signer la Volksliste, signifiant le ralliement à l’occupant allemand, Wilhelm Brasse s’enrôle dans l’armée polonaise. Arrêté par les Allemands en 1940, alors qu’il tentait de passer la frontière hongroise, il est envoyé dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Il y restera cinq ans. Il survit grâce son activité au service d’identification (Erkennungsdienst) où il dirige, sous la surveillance d’un Oberscharführer SS, une équipe de photographes chargés de photographier les milliers de prisonniers arrivant de toute l’Europe au camp d’Auschwitz-Birkenau. Il sera également forcé de traiter des clichés réalisés par le personnel nazi et de documenter, entre autres, les premiers tests du zyklon B effectués sur des prisonniers russes et polonais ainsi que les expériences sordides menées par les médecins Clausberg, Mengele et Wirths.

Lors de l’évacuation précipitée du camp d’Auschwitz-Birkenau en janvier 1945, Wilhelm Brasse n’obtempère pas aux ordres de son supérieur qui lui a ordonné de détruire toutes les photographies avant l’arrivée des troupes soviétiques. Dès que son chef a le dos tourné, il éteint l’incendie qu’il a dû allumer, sauve les pellicules et barricade le local de son service. Forcé de quitter le camp, il ne peut emporter les photos et est transféré au camp de Mauthausen. À la libération du camp, des survivants ramassent des photographies qui se sont échappées du local et sont disséminées sur les chemins du camp ; certains se saisissent de leurs cartes d’identification. La plupart des photos et des négatifs (38.916 sur un nombre estimé entre 40.000 et 50.000) sont alors mis en sureté ; ils sont désormais conservés au Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau ainsi qu’au Mémorial de Yad Vashem.

À la différence du prisonnier espagnol Francisco Boix qui put réunir après la guerre un certain nombre de photos qu’il avait prises pour étayer son témoignage lors du procès principal de Mauthausen, Wilhelm Brasse s’efforça pendant des années d’oublier son passé concentrationnaire et ses documents photographiques. Ce n’est que bien plus tard, en 2004, qu’il accepta de se prêter à des interviews et de commenter les circonstances dans lesquelles il avait réalisé les clichés.

Mort en 2012 à un âge très avancé, Wilhelm Brasse a fait l’objet de deux biographies traduites en plusieurs langues et d’un film documentaire (Portrecista d’Anna Dobrowolska, TVP1, Pologne, 2005).

Dans l’un des ouvrages qui lui sont consacrés[2], le lecteur peut, au-delà de la description romancée des épreuves que le prisonnier a subies durant son internement au camp, suivre avec intérêt et émotion les circonstances dans lesquelles certaines photographies, devenues célèbres, ont été immortalisées sur la pellicule.

On pense au cliché représentant des déportés de confession juive devant le train qui les a amenés à Auschwitz, à une autre photographie saisissant le moment où un groupe subit une « sélection » après son arrivée ou à cette photo fixant des détenues parcourant le chemin de la gare vers leur block. On visualise le tri des objets personnels abandonnés par les nouveaux arrivants au « Kanada » et l’attente des familles dans un petit bois situé à côté de la chambre à gaz n°4 peu de temps avant leur assassinat. On découvre avec horreur l’état d’amaigrissement avancé dans lequel se trouvaient deux groupes de jumelles victimes des expériences pratiquées par les médecins nazis et obligées de poser nues devant le photographe Brasse. On lit avec curiosité le déroulement du seul mariage qui fut célébré dans un camp de concentration, puis fixé sur la pellicule au service d’identification (celui du résistant autrichien Rudolf Friemel et de Margarita Ferrer). Enfin, c’est avec des sentiments partagés que l’on apprend comment ont été réalisées les photos du souriant Josef Mengele, de l’auto-suffisant Carl Clauberg ainsi que celle représentant Maximilian Grabner, le chef du département politique, à qui le photographe Brasse parvient, grâce à des retouches, à donner un aspect un peu plus humain.

Grâce à cette documentation, on réalise à quel point les documents authentiques produits au moment de la détention des prisonniers, tels que les photographies, les dessins, les journaux intimes non réécrits ou encore les lettres illégales, nous aident, quand ils sont reconstitués dans leur contexte historique, à mieux restituer les véritables conditions dans lesquelles ont vécu les concentrationnaires.

[1] Cf. l’ouvrage récemment paru aux éditions des Territoires de la Mémoire : Le photographe de Mauthausen, l’histoire de Francisco Boix et des photos dérobées aux SS, par Benito Bermejo.

[2] Luca CRISPA, Maurizio ONNIS, Wilhelm Brasse. Der Fotograf von Auschwitz, München, Blessing Verlag, 2014 (traduit de l’italien).

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