am28

Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

C’est arrivé près de chez nous (Mémoire brute)

Jamin, Jérôme
n°28, avril-juin 2004

am28 cest_arrive_pres_de_chez_nousDe prime abord, l’ouvrage de Paul Brusson, rescapé de Mauthausen, pourrait donner l’impression d’un témoignage supplémentaire, un de plus, sur les camps de concentration et d’extermination et sur la barbarie nazie en général. Si ce constat n’est pas faux, il occulte néanmoins des caractéristiques propres à la plume de Brusson et à ses origines qui justifient, qui obligent même à considérer cet ouvrage comme un apport fondamentalement nouveau dans ce domaine malgré l’imposante littérature qui existe sur l’histoire des camps.
"J’habite Sclessin, dans la banlieue liégeoise, à quelques centaines de mètres du stade de football du Standard de Liège1". C’est avec ces mots que Brusson commence son témoignage, c’est avec ces mots que le lecteur comprendra que désormais nous sommes devant l’expérience d’un homme qui ne vient pas de France, d’Allemagne ou d’Italie mais bien de Belgique, près de Liège, et que tout au long de ce texte, c’est par rapport au cadre liégeois et wallon, un cadre familier pour certains, qu’il faudra pénétrer l’expérience terrifiante d’un rescapé de Mauthausen. Qu’on le veuille ou non, assister au décès d’un proche ou d’un voisin sera toujours plus émouvant, plus difficile que de constater pendant le repas du soir que des centaines de personnes sont mortes dans un tremblement de terre en Inde ou dans un attentat en Espagne. Ainsi, il est difficile de lire Brusson sans imaginer à quel point tout cela aurait pu nous arriver, à quel point tout cela est finalement si proche de nous. Arrêté brutalement et enfermé dans une Volkswagen, Brusson remarque : " Nous traversons à vive allure des quartiers sclessinois que je connais si bien, pénétrons dans Liège et nous arrêtons au siège de la Gestapo, Boulevard d’Avroy2". Près des Territoires de la Mémoire…
Ce sentiment de proximité et de connivence avec l’auteur ne cesse de revenir au fil des pages qui sont autant de vécus douloureux et dramatiques. Ainsi, après 20 mois d’incarcération, et toujours sans nouvelles de sa famille, Brusson réalise que : " presque tous les camarades d’Ougrée-Sclessin arrivés à Gusen ont disparu3".
A côté de ce sentiment d’identité avec l’auteur qui fait de cet ouvrage une contribution indispensable, Brusson cultive également l’art d’expliquer les choses platement, avec juste quelques détails, une manière de parler qui témoigne du caractère léger, fragile et précaire de la vie dans un camp. Ainsi, dans la semaine qui suit un match de football organisé avec plusieurs de ses camarades contre des Allemands, des prisonniers de droit commun, " survient alors un événement dramatique (…), 9 équipiers disparaissent (…) morts d’épuisement. Le travail, le manque d’alimentation adéquate et peut-être les efforts consentis pendant le match de football ont hâté leur fin4". Certains meurent, d’autres se dégradent jour après jour. Evoquant une vieille connaissance, Brusson constate : " il est en piteux état : ses pieds sont couverts de plaies qui ne guérissent pas. J’éprouve beaucoup de peine à le voir marcher - ou plutôt se traîner5".
Et puis il y a les scènes plus connues de la littérature concentrationnaire, mais encore une fois, le style et la sincérité font trembler le lecteur : " L’inquiétude fait place à l’angoisse puis, rapidement, à la peur, celle qui vous noue l’estomac, raidit les membres et baigne votre corps d’une suée qu’il est impossible de contrôler… C’est une sélection ! Elle va nous séparer en deux groupes : les ‘forts’ resteront en place et les ‘faibles’ seront écartés6".
Poussé avec ses camarades sous des jets d’eau glacée, Brusson ne laisse aucun mystère sur l’expérience vécue : " Nous sommes sous l’emprise d’une douleur inimaginable, qui va crescendo, et provoquée uniquement par ces projections de liquide. Chaque fois que nous voulons nous y soustraire en quittant les douches, nous sommes reçus à coups de matraque et repoussés. (…) Pour la première fois depuis mon incarcération, je crois vraiment que je vais mourir… mes blessures, mes plaies et mes furoncles suscitent des souffrances intolérables qui me laissent littéralement effondré, anéanti7… ".
S’il nous offre une multitude de détails sur ses années d’emprisonnement, la vie concentrationnaire et les moyens indispensables pour survivre, Brusson n’hésite pas à rappeler que la mort et la souffrance sont votre quotidien : " J’ai dû plusieurs fois assister, impuissant, à d’impitoyables bastonnades qui envoyaient les détenus au Revier8 ou à la morgue… Je pense souvent à ces moments abominables et je revis les exécutions auxquelles nous avons dû assister certaines nuits9". Même si parfois, on sent une envie chez l’auteur de faire triompher l’humour ou l’ironie sur l’horreur : " Les militaires sont commandés par ‘Fernandel’ : c’est ainsi que ce SS a été baptisé par les Français tant ses traits rappellent ceux de l’artiste comique. Malheureusement, ce sosie, n’est guère aussi amusant que son modèle10".
A travers un récit riche en anecdotes propres à la vie concentrationnaire, un texte plein d’informations sur l’homme et sur son comportement dans des situations extrêmes, Brusson offre au lecteur wallon une occasion rare de revivre l’horreur à partir d’un ensemble de référents qui lui seront forcément familiers étant donné la place importante que l’auteur consacre à ses origines, à ses habitudes et à ses amis avant et pendant la vie concentrationnaire, des amis qui pour la plupart ne connaîtront pas la libération.

Notes :
1 Brusson P., (2003), De mémoire vive, Liège : Editions du Céfal, p.17.
2 Ibidem, p.21.
3 Ibidem, p.103.
4 Ibidem, p.59.
5 Ibidem, p.68
6 Ibidem, p.85
7 Ibidem, p.73.
8 Sorte d’infirmerie (ndlr).
9 Brusson P. , op.cit., p.97.
10 Ibidem, p.115.
Mots-clés : Biographie,Camps de concentration et/ou d'extermination,Recension
© Les Territoires de la Mémoire- Belgique

Rejoignez-nous !

En savoir plus...

Soutenez nos actions

Soutenez les Territoires de la Mémoire en effectuant un don via Paypal

Plan d'accès

Contactez-nous

  • Territoires de la Mémoire asbl
  • Siège social
    Boulevard de la Sauvenière, 33-35
    4000 Liège
    accueil@territoires-memoire.be
    Téléphone : 04 232 70 60
    Fax : 04 232 70 65
  • N° d'entreprise
    453099470
453099470