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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Le Vlaams Belang et l’islam : En français dans le texte...

Alves Dos Santos Batista, Jessica
n°33, juillet-septembre 2005

L’inégalité des races, après avoir été théorisée, étudiée et utilisée politiquement a été formellement démentie par les scientifiques. Le terreau sur lequel l’extrême droite avait basé son raisonnement se dissolvait pour laisser place aux affirmations égalitaristes du monde scientifique. Pour maintenir une crédibilité auprès de son public, le Vlaams Belang1, dont le manifeste revendiquait l’inégalité des races, devait trouver un autre créneau. Et c’est dans la logique de l’antiracisme qu’il l’a trouvé. En effet, la mouvance antiraciste avait fait du «droit à la différence » son cheval de bataille, il ne restait plus au Vlaams Belang qu’à le revendiquer à son tour mais dans l’optique de démontrer l’incompatibilité entre les cultures, et de justifier le racisme. Parler de culture au lieu de race revient à faire allusion à la «véritable identité» au lieu de la pureté raciale. Parler de différence plutôt que d’inégalité c’est remplacer le mépris pour les êtres jugés inférieurs par une phobie du mélange et par une hantise de contact avec les autres cultures. Parler de «droit» à la différence permet de ne pas parler en termes de rejet des différences. Tout l’argumentaire va donc être basé sur l’implicite, le sous-entendu. Montrer la communauté musulmane du doigt se révèle dès lors bien pratique: c’est une communauté visible, qui revendique son identité, qui est globalement plus précarisée, et dont la religion pour différentes raisons peut être présentée comme un écran qui cristalliserait toutes les incompatibilités. Sous couvert de critique de la religion, c’est toute une communauté qui est stigmatisée, renvoyée à son «identité» musulmane, une identité qui serait selon le Vlaams Belang «naturelle » et «biologique».
L’islamophobie (la peur de l’islam), est une réaction à une certaine perception de l’islam, à une menace ressentie, qu’elle soit objective ou non. Ce rejet est alimenté par des préjugés et des stéréotypes qui amalgament allègrement islam, arabe, musulman, islamisme, intégrisme, terrorisme, et qui font la confusion entre culture et religion2. Le terme «islamophobie», rarement utilisé jusqu’au 11 septembre 2001, est devenu d’usage courant. Il semble donc répondre à une conjoncture nouvelle3.
En effet, dans les publications francophones du Vlaams Belang à Bruxelles, l’islam est un thème central. Outre le fait de refuser de reconnaître l’islam comme une religion: «[...] L’islam n’est pas une religion comme le catholicisme, le judaïsme ou l’hindouisme, c’est une religion-droit-culture-civilisation, intrinsèquement ‘intégriste’ [...] » 4. L’islam est aussi systématiquement infériorisé: c’est «[...] une religion rétrograde [...] » 5, «qui maintien les femmes musulmanes sous un statut de quasi-esclavage » 6, avec des «[...] mentalités aussi primitives que barbares [...]», et des adeptes «[...] fanatiques ignorants et barbares [...] »7. Les symboles de l’islam sont systématiquement attaqués. Tout d’abord au niveau des mosquées dont le Vlaams Belang veut la fermeture au profit d’un seul et unique lieu de culte, en dehors de Bruxelles. Ensuite au niveau du ramadan et de la fête du mouton pour lesquels des campagnes de dénigrement sont menées chaque année en mettant en avant des «pratiques inacceptables», et des «souffrances atroces » 8. Même le rite d’inhumation est prétexte à justifier l’incompatibilité: «[...] Pour eux, toute cohabitation avec nous, chrétiens, juifs, hindouistes, bouddhistes, agnostiques ou athées, est impossible, même après la mort. [...] Comment voulez-vous, dans ces conditions, que les vivants puissent coexister si les morts ne le peuvent? N’est-ce pas la preuve qu’entre nous et eux, se dressera toujours la barrière de la religion, ou, plus exactement de leur religion. [...] » 9. Quant à la question du port du voile, elle est toute tranchée: «[...] S’opposer au ‘foulard’, c’est un acte de combat pour la survie de notre civilisation. Il convient de poser les bornes, des ‘limites à ne pas franchir’, de sorte de mettre un terme aux empiètements de plus en plus fréquents et larges de l’islam sur notre vie quotidienne. [...]»10
Le Vlaams Belang ne fait pas de distinction entre islam et fanatisme: «[...] Il n’y a pas un islam modéré et un islam fanatique et dévoyé, il n’y a qu’un islam, qui, là, dort (au sens ‘d’espion dormant’), et qui là, agit. » 11. Et lorsque l’article fait référence à ce qui préoccupe le plus les citoyens, c’est-à-dire leur sécurité, qu’elle soit physique ou financière, cela aboutit encore et toujours à parler de l’islam et des musulmans comme cause unique de tous les maux.
En effet, tout d’abord, selon le Vlaams Belang, la délinquance est le fait de l’immigration: «[...] les agresseurs appartiennent dans la grande majorité des cas à quelques groupes ethniques déterminés et les victimes sont, dans la grande majorité, des autochtones. [...]12» Les étrangers sont présentés comme violents et irrespectueux, mais surtout, comme si cette violence était inhérente à leur personne, leur qualité d’hommes est reniée : «[...] On a tous plus ou moins fait des bêtises dans la vie, mais la manière de procéder de ces barbares n’est pas humaine. Cette bestialité leur est propre. [...]13 ». Ensuite, il est fréquemment question d’un « racisme» à l’égard des «autochtones». Car c’est bien en victimes que le Vlaams Belang présente les « autochtones» subissant une «politique systématique de discrimination 15»: « [...] Des jeunes Belges qui désespèrent de trouver un emploi puisque d’autres jeunes, ceux d’outre-Gibraltar sont scandaleusement privilégiés par le gouvernement» 16.
Enfin, la question du chômage, de l’abus du système et les problématiques financières occupe une place centrale dans les publications du Vlaams Belang, et toujours pour opposer les difficultés vécues par les autochtones à l’opulence dans laquelle vivent les musulmans. Car le Vlaams Belang aime à faire croire que les musulmans ont trouvé les moyens les plus faciles pour se faire beaucoup d’argent sur le compte de l’Etat et surtout à moindre effort. D’abord en faisant beaucoup d’enfants et en bénéficiant dès lors d’importantes allocations familiales. Ensuite en abusant du chômage: «La Région bruxelloise, qui est la plus touchée par le chômage en Belgique, compte 30% d’allochtones. En 1999, 41% des chômeurs étaient étrangers (12,7% de l’Union européenne et 28,3% non UE) avec prédominance de Marocains et de Turcs. [...]»17. La démonstration est assez simple, c’est dans la région de Belgique où la proportion d’étrangers est la plus grande que le chômage est le plus présent. On peut donc en déduire une corrélation: s’il y a beaucoup de chômage, c’est parce qu’il y a beaucoup d’étrangers (cfr le Front national en France: «Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop» 18). Enfin, pour compléter le tableau des fonds perdus de l’Etat, il y a le CPAS. Pour expliquer l’injustice du système qu’a mis en place l’Etat belge, le Vlaams Belang oppose systématiquement la précarité subie par les «autochtones» à l’assistance choisie par les personnes d’origine étrangère.
Quel que soit le thème abordé, le fond du message du Vlaams Belang dans sa propagande tend toujours à signifier l’incompatibilité de la culture musulmane avec la culture occidentale et de rendre responsables les musulmans de tous les maux de la société. Alors qu’hier c’était l’immigré qui venait prendre le travail des Belges, aujourd’hui c’est le musulman, même si les incohérences poussent aussi le Vlaams Belang à dire que les musulmans aspirent uniquement à vider les caisses du chômage. Les incohérences sont d’ailleurs légion, d’un côté l’intégration est impossible, de l’autre il n’y a rien de plus simple; parfois toutes les civilisations se valent, parfois les musulmans sont un peuple «non civilisé»; l’islam est accusé de faire exploser la Belgique alors que par ailleurs c’est le but avoué du Vlaams Belang; les musulmans ne veulent pas s’intégrer mais les femmes musulmanes rêvent d’adopter le mode de vie occidental; le Vlaams Belang revendique le droit à la différence mais il refuse d’accepter celles des musulmans…
Il est possible que ces contradictions trahissent un manque de sérénité dans l’idéologie, mais plus certainement elles démontrent que peu importe la justification, le but doit toujours être le même: accuser, blâmer, désigner, rabaisser, criminaliser le monde musulman. Chaque fois qu’un délit est relaté, il est l’œuvre d’un musulman, chaque fois que de la violence gratuite est constatée, elle est l’œuvre de musulmans, chaque fois que l’Etat fait un geste envers des membres de la société, il s’agit de musulmans et chaque fois qu’un musulman est jugé, c’est la communauté toute entière qui l’est, le «il» n’est jamais dissocié du «eux». Et lorsque c’est le musulman la victime, son bourreau est par contre compris pour son geste, considéré comme victime, presque excusé. L’intégrisme, le terrorisme, la délinquance, l’antisémitisme, la rébellion, le mépris pour la femme, tout cela est assimilé à l’islam. Tous les musulmans sont coupables, tous les musulmans sont des terroristes potentiels!
L’arme principale du Vlaams Belang, c’est la peur. Le Vlaams Belang extrapole des faits mineurs, prédit un avenir sombre pour la Belgique sur fond de djihad. Il joue également sur la colère des gens, leur offrant de la réalité une vision manichéenne où, à tous les niveaux de la société, le musulman abuse, vole, méprise, refuse de s’intégrer, menace la stabilité de la société, et ne respecte que sa communauté. Et ça marche! Ce parti est le deuxième parti en Flandre et il est devenu dans le nord du pays un interlocuteur politique comme un autre. A Bruxelles il est le premier parti flamand. C’est devenu un parti incontournable, il est impossible de l’ignorer, à tel point qu’il a une influence sur les discours des médias, et aussi sur les décisions prises par le gouvernement.
Il faut se méfier de cette influence, même chez les personnes qui se défendent d’avoir la moindre sympathie pour les thèses de ce parti. A titre d’exemple, lors de l’enterrement de Raymond Goethals, le journaliste qui commente la cérémonie sur RTL-TVI parle de «Belges pure souche» présents sur les lieux! La stratégie avouée par Filip Dewinter fonctionne donc bien : « Savez-vous que le Front national (français) a un véritable lexique de mots à utiliser ? Il essaie de faire entrer ces termes dans les médias. Nous n’avons pas de liste aussi pratique que celle du FN, mais nous avons introduit des mots dans l’usage politique. Les journalistes finiront par les utiliser sans qu’ils ne se rendent compte qu’il s’agit de mots que nous avons quasiment créés et que nous employons intentionnellement pour les insérer dans le langage courant.»

1 Nous parlons du Vlaams Belang qui, au moment de notre mémoire à l’ULB, s’appelait encore Vlaams Blok. 
2 Lire l’entrée racisme dans le lexique du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme à l’adresse internet suivante: http://www.agenda-respect.be/fr/lexique/racisme.htm 
3 Alain Gresh, «A propos de l’islamophobie», article disponible à l’adresse suivante: http://lmsi.net/article.php3?id_article=224 
4 Vérités Bruxelloises, le journal des amis du Vlaams Blok, N°24, juin 2003, p.12. Cité par la suite: VB. 
5 VB, N°15, septembre 2002, p.10. 
6 Ibid, p.7. 
7 VB, N°21, mars 2003, p.18. 
8 VB, N°20, février 2003, p.11. 
9 VB, N°35, mai 2004, p.14. (Les caractères gras sont de l’initiative du rédacteur de l’article). 
10 VB, N°31, janvier 2004, p.17. 
11 VB, N°17, novembre 2002, p.16. 
12VB, N°30, décembre 2003, p.10. 
13 VB, N°28, octobre 2003, p.6. 
14 VB, N°26, août 2003, p.11. 
15 VB, N°14, août 2002, p.6. 
16 VB, N°22, avril 2003, p.11. 
17 VB, N°4, octobre 2001, p.2. 
18 Jean-Christian PETITFILS, L’extrême droite en France, collection Que sais-je?, PUF, France, septembre 1983, p. 102. 
VAN DEN BRINK Rinke, L’Internationale de la haine - Paroles d’extrême droite, Belgique, Editions Luc Pire, 1996, p.136.
Mots-clés : Extrême droite (Belgique),Religion
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