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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Israël et l’antisémitisme

Doyen, André
n°52, avril-juin 2010

M. André Doyen, notaire et magistrat honoraire, nous a fait parvenir le texte d'une de ses conférences dont nous reproduisons un résumé ci-dessous.

Robert Brasillach, sous l'Occupation nazie, écrivit qu'il fallait « se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder les petits ». En mai 1944, il y eut en effet en ce sens, une mention sur le registre du camp de Drancy qui désignait ainsi un cœur innocent : « garçon, dix-huit mois, terroriste ». Ce jeune criminel a sans doute rejoint le million huit cent mille enfants parmi les six millions de victimes israélites de la « Solution finale » dont les modalités furent arrêtées dans le protocole de la Conférence de Wansee, le 20 janvier 1942. « Jamais je n'oublierai cette nuit, écrit Elie Wiesel, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n'oublierai cette fumée. Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet[1]. »

A l'occasion de douloureux anniversaires, les médias nous remémorent les visions dantesques de tumuli de cadavres aux yeux épouvantés et des bunkers où se distillait le zyklon B dans les cœurs des Enfants d'Israël. Le nazisme n'est cependant pas un archange satanique surgi ex-nihilo en notre XXe siècle. Cette barbarie extrême a été préparée, sécrétée, par ce que Jules Isaac a nommé « l'enseignement du mépris » vis-à-vis des Juifs. Je voudrais remonter avec vous le cours du temps et esquisser quelques étapes historiques de l'évolution progressive d'un anti-hébraïsme en anti-judaïsme pour aboutir à un antisémitisme.

Les exemples d'hostilité envers le peuple juif parsèment l'Histoire. Ainsi est-il pertinent de parler d'anti-hébraïsme dans le chef des Egyptiens lorsque ceux-ci, vers 1500 avant notre ère, réduisirent les populations hébraïques installées sur le Delta du Nil en quasi esclavage ou, du moins, en une classe prolétarienne aisément corvéable. Cette « xénophobie » se doublait en outre de la différence profonde des conceptions religieuses respectives.

Dans le monde hellénistique du troisième siècle avant notre ère, deux thèmes accusateurs se mettent en place : l'omniprésence de la Diaspora, et l'opposition d'Israël aux autres nations (de par, notamment, l'interdiction du mariage mixte afin de résister au syncrétisme polythéiste). Les témoignages historiques de l'antiquité hellénistique et romaine font état d'une part des réactions hostiles discontinues des foules vis-à-vis des minorités juives, d'autre part des calomnies et des critiques des lettrés du temps. Ainsi, Appion, sous Tibère, calomnia le peuple juif en récoltant les ragots anti-hébraïques des Egyptiens. La raison habituelle du mépris du Juif était sa pauvreté, comme l'écriront Juvenal et Martial, mais également – et surtout – les pratiques religieuses et la conception monothéiste. La circoncision, le repos du Sabbat, l'abstention de la viande de porc sont tournés en dérision. Parmi ces calomnies, celle du meurtre rituel fut la plus spécifique et la plus durable. L'antisémitisme médiéval et moderne, pour partie, se trouve répandu dans les lettres antiques. A l'exception du meurtre rituel, Tacite reprendra toutes les pernicieuses légendes d'un peuple ennemi des dieux et du genre humain.

J'en viens à présent aux racines cruciales de l'anti-judaïsme chrétien. Selon André Chouraqui, auteur d'une monumentale traduction commentée de la Bible : « Israël attendait le Messie de Gloire. Survint le Christ des douleurs. Son règne fut annoncé aux nations de la terre par l'Eglise naissante, juive en son chef, en ses apôtres. (...) Israël, cependant, refusa de reconnaître en Jésus crucifié l'ultime aboutissement de sa vocation messianique. » La polémique, hélas cruelle et sanglante, perdurera jusqu'à nos jours. Une véritable compétition mit aux prises Juifs et Chrétiens, avec enjeu et pour arbitre l'Empire romain. Constantin se convertit au Christianisme au IVe siècle de notre ère, non sans mobile politique. A partir de là, la religion juive verra peu à peu ses privilèges abolis, tandis que les prohibitions apparaissent. L'antisémitisme chrétien apparaît, donnant une nouvelle vigueur à l'anti-judaïsme païen, dans la mesure où les Juifs seront désormais considérés comme « meurtriers de Dieu », « déicides », donc maudits. Le Père de l'Eglise Jean Chrysostome, dénonçant le peuple juif, ira jusqu'à écrire au sujet de la Synagogue : « Lupanar, lieu de tous les méfaits, asile du démon, citadelle du diable, ruine des âmes, précipice et abîme de perdition : tout ce qu'on pourra dire encore restera au dessous de ce qu'ils méritent ». Ce texte illustre parmi d'autres combien la rancœur travaillant les deux religions était profonde.

Mais l'antisémitisme chrétien est également en germe dans les Evangiles, notamment par l'interprétation abusive qui a été faite de certains textes relatifs à la Passion et la condamnation à mort du Christ. Ainsi, par exemple, dans le texte de Matthieu, le préfet Pilate est-il absout de la responsabilité de la mort de Jésus. Il fallait que les premières communautés chrétiennes puissent démontrer leur appartenance loyale à l'Empire romain : en montrant que Pilate avait agi sous la pression des Juifs qui avaient choisi de libérer l'agitateur Barabbas, leur religion se montrait respectueuse de l'autorité.

Aux yeux des siècles, il demeure que l'opinion chrétienne du « peuple déicide », renforçant systématiquement l'antisémitisme antique aura laissé dans l'histoire du judaïsme le sillage de la Nuit et du Brouillard. La destinée du judaïsme était en effet tracée à partir de cette interprétation théologique, dans un Empire christianisé qui deviendra de moins en moins tolérant vis-à-vis des Enfants d'Israël, plus ou moins assimilés à des hérétiques, contraints de vivre dans un état de déchéance exemplaire pour le peuple chrétien car humilié de sa faute contre le Christ. C'est cet enseignement du mépris qui devait conduire, selon l'expression de Jules Isaac, au système d'avilissement jusqu'aux crématoires de notre temps...

[1] Wiesel, Elie, La Nuit, Editions de Minuit, Paris, 2005, p.58.
Mots-clés : Antisémitisme,Histoire
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