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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Démocratie et laïcité

Entretien avec Anne Morelli
Directrice du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité (CIERL) de l’ULB

À l'heure où le monde arabo-musulman reste secoué par ce qui continue à être nommé le « printemps arabe », d'aucuns s'inquiètent d'une possible montée en puissance d'un islamisme radical à la faveur des premières élections libres dans les pays récemment libérés du joug de leur dictateur. Quelle place pour la laïcité au sein des régimes politique à venir ?

Gaëlle Henrard : La vidéoconférence que vous avez organisée s’intitulait « Quelle laïcité possible au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? ». Pourquoi avoir organisé une vidéoconférence sur ce sujet aujourd’hui ?

Anne Morelli : Il s’agissait d’offrir à des journalistes et à des médias la possibilité de dialoguer en direct avec une série de témoins privilégiés de l’actualité dans ces pays. Nous avons ainsi été, grâce à une technologie qui fort heureusement s’est avérée sans faille, en contact avec Tunis, Beyrouth, Istanbul, Le Caire et aussi Rome, Paris et Harvard. Le poids de la religion après les révolutions de 2011 au Moyen-Orient et en Afrique du Nord n’a fait qu’augmenter et les craintes de voir ces pays livrés aux islamistes s’avèrent de plus en plus fondées. Il nous semblait donc utile de faire le point sur la situation avec des observateurs locaux de premier plan. Le but d’une université étant de transmettre et diffuser le savoir, une vidéoconférence recueille ces informations pour les mettre à disposition d’un plus large public via des sites ou des médias traditionnels (presse écrite, radios…).

 

Gaëlle Henrard : Quelle est la situation de la laïcité dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ?

Anne Morelli : Dans tous ces pays la situation de la laïcité est inquiétante. Même ceux qui étaient présentés jusqu’il y a peu comme des « modèles » ont fait des marches arrières significatives. La Tunisie, avant 2011, se proclamait officiellement musulmane mais en réalité ne l’était pas entièrement. Sa constitution affirmait que l’islam était la religion du pays mais la Tunisie avait interdit la polygamie, pourtant reconnue dans le Coran. La Tunisie avait aussi accordé aux femmes sur de nombreux points leur égalité avec les hommes. Ce pays avait dépénalisé l’avortement bien avant la Belgique. Ceux qui enfreignaient publiquement le jeûne du Ramadan (le président Bourguiba en tête !) n’étaient pas pénalisés.

AM63_Anne_MorelliPour la Turquie, Kemal Atatürk avait imposé une laïcité contrainte, interdit le voile, octroyé aux femmes turques le droit de vote vingt ans avant les femmes belges mais il n’a pas éradiqué les comportements religieux de la majorité musulmane, qui n’a cessé de rêver d’une revanche. Mais, même dans ce cas, le pouvoir politique n’était pas équidistant des différentes convictions religieuses. L’État turc valorisait déjà, bien avant Erdogan, les musulmans sunnites hanafites au détriment des autres cultes (alévis, alaouites, Grecs orthodoxes, catholiques, juifs, Arméniens…). C’est le cours de religion et morale musulmane qui était obligatoire (sauf dispense acquise par les minorités). Les officiers supérieurs, les gouverneurs de provinces étaient des musulmans sunnites et Atatürk avait fait fermer les confréries alévies. Il n’y a toujours pas de mariage civil en Turquie et la mention de votre religion doit obligatoirement figurer sur vos documents d’identité ce qui est évidemment le départ d’une série de discriminations possibles.

Récemment, l’influence religieuse s’est accrue dans ce pays tant dans le code vestimentaire que pour obliger tout le monde à suivre les préceptes de l’islam. Par exemple, les subsides aux théâtres ont été supprimés, la bière a été interdite dans un festival étudiant sur pression des intégristes et un projet de loi veut criminaliser à nouveau l’avortement (autorisé par la Turquie avant la Belgique). Ce « modèle » turc ne présente donc plus qu’une laïcité en trompe-l’œil.

Gaëlle Henrard : Quelles sont les différentes acceptions du mot « laïcité » ?

Anne Morelli : Les définitions de la laïcité sont multiples, comme l’a rappelé Jean Baubérot qui était sur place notre invité dans le cadre de cette vidéoconférence. Une définition minimaliste de l’État laïque voudrait que celui-ci se maintienne à équidistance de toutes les religions et convictions, n’en favorise aucune, qu’il garantisse à tous ses citoyens, quels qu’ils soient, des droits et devoirs égaux et empêche que certains d’entre eux soient discriminés en fonction de leur sexe, croyance ou incroyance, ethnie, couleur de peau ou tendance sexuelle. Aucun pays à majorité musulmane ne répond aujourd’hui à cette définition.

Gaëlle Henrard : À quelles conclusions êtes-vous arrivés sur la forme que pourrait prendre la laïcité dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient ?

Anne Morelli : Il y a eu autrefois des États s’affirmant laïques dans des pays à majorité musulmane. Un pays comme l’Irak, avant l’invasion américaine, n’avait rien d’un pays démocratique mais les différentes minorités religieuses y étaient protégées et pouvaient y vivre sans entraves. C’était aussi le cas de la Syrie. Dans ces deux pays, l’islamisme a repris le dessus après les interventions occidentales appuyées par les milieux religieux les plus obscurantistes.

Le concept de laïcité est lié pour beaucoup de musulmans à une idée occidentale et est donc aujourd’hui à rejeter. Il est remarquable que le terme même de « laïque » (aïmania) soit en arabe un synonyme de « mécréant », d’« athée ». « Ilmâniyya » est aujourd’hui une insulte chez les islamistes, au même titre que « kufr », qui veut dire « impie ».

Après le renversement des dictatures en place, la Tunisie et l’Egypte ont voté pour des partis conservateurs et religieux, espérant sans doute mettre ainsi fin à la corruption, au non-développement et à la misère. Ces partis, avec l’assentiment des pouvoirs publics, veulent en réalité effacer ce qui n’est pas strictement musulman. En Tunisie, par exemple, le pouvoir se montre conciliant face aux salafistes et donc il n’est pas nécessaire d’interdire un festival de musique, les organisateurs l’annulent d’eux-mêmes devant les risques et les menaces. Mais, paradoxalement, certaines idées de liberté de conscience, artistique, de création, d’expression n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui dans les pays musulmans.

Gaëlle Henrard : N’avons-nous pas interprété les révoltes des pays arabo-musulmans à la lumière de notre propre histoire révolutionnaire, notamment la Révolution française, et donc projeté une issue qui risque de se voir infirmée par les faits ?

Anne Morelli : Il y a des révolutions qui amènent le progrès et des (contre) révolutions qui sont réactionnaires. Celles-là (comme la Restauration après la Révolution française) croient pouvoir effacer définitivement les acquis révolutionnaires. La Restauration n’y a pas réussi mais il n’est pas impossible de retourner rapidement en arrière. L’histoire est pleine de civilisations brillantes qui ont sombré, sous les coups des religieux. À l’Antiquité a succédé le Moyen Âge…

Gaëlle Henrard : Quels enseignements pourrions-nous tirer des récents événements dans le monde arabe ? Y a-t-il lieu de se montrer optimiste ?

Anne Morelli : La résistance à l’islamisation des sociétés est plutôt menée par l’ancienne génération, pétrie de valeurs occidentales et particulièrement celles de la laïcité française, des Lumières, de l’universalisme et des droits de l’homme. La séparation État/religions ne peut se faire sans effacement partiel de la religion de la sphère publique et le refus du mot « laïcité » peut aussi cacher ce refus. Mais les jeunes, s’ils refusent le mot, ne refusent pas le contenu du concept : ils ne se disent pas universalistes mais le sont sans le savoir de par leur ouverture sur le monde. Les jeunes d’Afrique du Nord qui traversent la Méditerranée sur des embarcations de fortune, au péril de leur vie, ne sont pas seulement à la recherche d’un emploi mais aussi des libertés que seule une société sécularisée peut octroyer.

Lorsque les islamistes étaient persécutés en Égypte ou en Tunisie ils ne se sont pas précipités dans les pays du Golfe pour y demander l’asile mais bien en Europe occidentale où ils ont invoqué le droit à la dissidence, la liberté de conscience, la démocratie. Ces islamistes connaissent donc bien ces valeurs et les utilisent à leur profit quand cela leur est nécessaire mais refusent de les octroyer dans leur société. Je suis optimiste de nature mais ici je ne le suis guère, étant donné le poids des États les plus rétrogrades de la planète (Arabie Saoudite, Émirats….) dans ces changements politiques qu’ils induisent ou encouragent.

 

 

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