Espoir et désespoir derrière le vote d’extrème droite
Jamin, Jérôme
n°29, juillet-septembre 2004
Depuis le 13 juin 2004, le Vlaams Blok est le deuxième parti de Flandre. Si ce résultat électoral est préoccupant, notamment au regard des individus qui animent ce parti et du programme politique qu'ils soutiennent, il n'est que l'aboutissement d'une longue et lente montée historique d'un des partis xénophobes les plus puissants d'Europe. Depuis le 13 juin 2004, le Front National (belge) représente à nouveau une certaine partie de l'électorat belge francophone. Contrairement à son homologue flamand, ses résultats ne s'inscrivent pas dans une évolution progressive mais semblent obéir à une autre logique, une autre dynamique qu'il convient d'élucider.
Avec les résultats des dernières élections en Belgique francophone, les scrutins régional et européen, nous pouvons réellement nous interroger sur les espoirs et les désespoirs des gens qui ont été amenés à voter pour un parti d’extrême droite en juin 2004, un parti qui longtemps, et dans une certaine mesure encore aujourd'hui, a fonctionné sans élus, sans cadres, sans militants, sans programme, sans rien... (voir "Le FN belge, 20 ans déjà!" dans La Revue Aide-mémoire n°25, p.5). Si nous mettons de côté les individus qui se définissent eux-mêmes comme racistes et xénophobes et qui à ce titre, et à juste titre, voient un intérêt dans le Front National, si nous mettons de côté les nostalgiques du nazisme et autres groupes de skinheads, nous pouvons vraiment nous interroger sur ce qui peut bien avoir poussé autant de gens, des gens ordinaires, vers des partis aussi dangereux (voir la carte page 6) ! Autant d’électeurs qui ne sont pas tous des fascistes, loin de là ! Mais qui ne sont pas plus sympathiques pour autant, car ils savent très bien qu’ils votent pour l’extrême droite, et donc pour des nostalgiques de Degrelle et de Hitler, pour des adeptes des régimes autoritaires et de leurs discours xénophobes à la gloire de l'homme blanc. Des électeurs qui n'ont pu échapper aux slogans et aux dessins scandaleux présents dans les multiples tracts distribués par le Front National ces derniers mois.
Pauvreté et précarité généralisées
Au niveau du désespoir qui anime le comportement de certains électeurs, la question de la pauvreté, de l’exclusion et du chômage est incontestablement la plus importante. Ce qui suit est connu mais il est bon de le rappeler. Nous vivons aujourd’hui dans un monde ou une poignée d’individus possède autant que le reste des 6 milliards d’êtres humains sur terre, un monde où quelques hommes possèdent à eux seuls autant qu’un pays entier… Un monde où des inégalités très fortes apparaissent entre des continents, entre des pays, et aujourd’hui à l’intérieur de ces derniers : entre des villes, entre des quartiers. De nos jours, la difficulté pour trouver un emploi, la difficulté pour conserver un emploi stable lorsqu’il est trouvé, la difficulté pour s’assurer qu’une pension et un minimum de bien-être suivront après cet emploi, de nos jours ces difficultés apparaissent au moment où certains individus empochent en seulement quelques années des sommes astronomiques, des sommes d’argent tellement démesurées qu’elles ne peuvent susciter qu’un sentiment profond et légitime d’injustice sociale et économique. Un sentiment de dégoût et d’incompréhension. La richesse la plus arrogante côtoie dans nos rues la pauvreté la plus extrême.
La précarité généralisée pousse des gens très différents vers l’extrême droite. Première catégorie, il y a d’abord ceux qui pensent réellement que celle-ci pourrait changer quelque chose, ceux qui croient sincèrement que le programme du FN est réalisable, qu’il tient la route, qu’il peut proposer tout et son contraire ! Sans rire ! Ceux qui en définitive pensent sincèrement, encore et toujours, que ce sont les étrangers qui sont la cause de la pauvreté ! Comme s’il était possible de concentrer tous les problèmes contemporains sur une seule cause : l’étranger…
Il y a ensuite, deuxième catégorie, ceux qui ne croient même pas à la capacité de l’extrême droite à changer quoi que ce soit, mais qui n’ont de toutes façons plus rien à perdre. Il y a ceux qui ainsi veulent exprimer un désespoir radical. Ceux qui votent pour des partis qui contestent avec violence le travail des partis traditionnels, en sachant pourtant que cela ne changera rien. Ceux qui en définitive pensent que le fascisme ne peut être pire que la misère et l'exclusion et qui à ce titre n'ont fondamentalement plus rien à perdre.
Depuis quelques années enfin, une troisième catégorie d’individus semble céder à la tentation du vote d’extrême droite. Des gens qui ne connaissent pas directement la pauvreté et l’exclusion, mais qui en regardant la télévision commencent sérieusement à se demander si finalement leur tour ne risque pas d’arriver demain. Ainsi, aux individus qui adhèrent aux thèses racistes et xénophobes, aux personnes qui pensent que l’extrême droite peut changer quelque chose à leur misère quotidienne, aux gens qui n’ont plus rien à perdre et qui votent par désespoir total et radical, s’ajoutent depuis quelques années des couches sociales de la population plutôt favorisées, mais terriblement inquiètes pour leur avenir. Des gens qui ne souffrent pas aujourd’hui mais qui ont peur de souffrir demain. A tort ou à raison d'ailleurs!
Tout cela fait beaucoup de monde ! Si on ajoute à cette photo de famille ceux qui n’ont toujours pas compris, ou refusent de comprendre (quatrième catégorie), que le Front National est un parti dangereux pour la démocratie, un parti dont les idées sur l’inégalité des races et la supériorité de l’homme blanc et belge pourraient mener à des situations politiques extrêmement dangereuses. Tout cela fait beaucoup de monde. Beaucoup trop de monde.
Un monde complexe
Le désespoir de ces gens qui ont donné leur suffrage au Front National s’explique par la pauvreté et l’exclusion ou par la crainte légitime de ces dernières. A cela, il faut ajouter la complexité grandissante de nos institutions et des multiples niveaux de pouvoirs pour lesquels les Belges doivent exprimer leur suffrage. En effet, et paradoxalement, la multiplication des institutions, des scrutins, des élus et des ministres favorise l’idée en Belgique francophone que le pouvoir n’est plus véritablement dans les mains de quelqu’un pour qui on pourrait voter et qui pourrait changer concrètement quelque chose. Pire, le nombre impressionnant de conseils, de parlements, de gouvernements et de ministres dans un petit pays comme la Belgique donne l’impression à certains que nos responsables politiques se sont partagés le pouvoir entre eux. Et que ceux-ci sont bien décidés à ne pas le lâcher! Quitte à changer une fois de temps en temps de poste, ou de parti, le bourgmestre devenant ministre wallon, le ministre wallon devenant ministre fédéral, etc. Il ne faut pas développer d’avantage ce propos pour comprendre que les coalitions en tous genres (gauche-droite, etc.) et les arrangements entre partis politiques ne font qu’aggraver ce sentiment auprès de la population. La politique est de plus en plus complexe ! Cela ne va pas dans le sens de la lutte contre l’extrême droite et donne une mauvaise image de la démocratie.
La complexité des institutions et la multiplication des niveaux de pouvoir en Belgique donnent l’impression à certains que plus personne ne maîtrise réellement la région ou le pays. Entre la commune, la province, la région, la communauté, le parlement fédéral et le parlement européen, l’électeur belge a parfois du mal à établir des liens concrets entre un vote, des décisions et des actes politiques, et des conséquences concrètes pour sa vie quotidienne. Entre la complexité qui règne dans l’esprit des gens au niveau de l’Union européenne et l’incertitude qui existe vis-à-vis du rôle des grandes institutions politiques et économiques internationales, autant d’institutions dont les dirigeants ne sont pas élus par la population et dont le pouvoir réel n'est pas clairement défini, entre toutes ces institutions, il est difficile d’évaluer clairement l’impact du vote de chacun, l’importance de la politique et le sens de l’histoire. Il est difficile de percevoir, de sentir une quelconque dynamique démocratique.
La complexité institutionnelle participe au succès électoral des partis qui voient derrière elle, comme seule explication, un vaste complot mondial, une vaste conspiration destinée à tuer le « brave Belge sans défense » en favorisant « l’invasion et le terrorisme musulman ». Comme en témoignent les tracts scandaleux distribués par le FN avant les élections de juin.
Télévision et politique
La télévision fonctionne sur le principe du plaisir, les personnes en charge de la programmation l’admettent volontiers, elles font tout pour éviter ce qui pourrait déplaire aux téléspectateurs. La conséquence de ce choix est connue et catastrophique. Soit la complexité politique est littéralement exclue des programmes au profit du football, du divertissement ou des reportages à sensation sur des événements locaux sans enjeux politiques ! Ce qui est d'ailleurs un peu devenu la norme sur les chaînes de télévision en Belgique et en France. Soit la complexité politique est transformée en compétition caricaturale entre des élus qui cherchent à donner une image sympathique d’eux-mêmes, indépendamment de leur action politique réelle. Des élus qui pour une partie d’entre eux se prêtent facilement à cet exercice.
Ainsi, à la pauvreté et à la précarité, à la complexité de la politique et de nos institutions, s’ajoute la dérive volontaire des chaînes de télévision qui réduisent la politique à un combat dérisoire entre élus pour gagner l’opinion publique. Un combat médiatique féroce, totalement indépendant du travail et des qualités réelles des uns et des autres.
Ne pas se tromper de colère!
Que peut faire une association comme Les Territoires de la mémoire contre la pauvreté et la précarité généralisées ? Que pouvons-nous faire contre l’extrême complexité du monde contemporain en général et de nos institutions en particulier ? Que pouvons-nous faire face aux discours simplistes des chaînes de télévision et leur impact sur leurs millions de téléspectateurs quotidiens ? Rien ! Rien du tout ! Nous ne sommes pas là pour proposer un programme politique susceptible de détourner les électeurs de l’extrême droite. Nous ne sommes pas là pour assumer les bons et les mauvais points des partis qui dirigent notre pays. Ni pour remplacer ces derniers.
Notre mission consiste à montrer que si la contestation est légitime, il ne faut pas se tromper de colère en stigmatisant une partie de nos semblables. Notre rôle se « limite » à éduquer à la tolérance et à la résistance, et à influencer le plus grand nombre de personnes possibles,
au-delà des dangers de l’extrême droite, au-delà des vrais et des faux problèmes, au-delà des solutions proposées par les uns et les autres, quel que soit leur couleur politique.
Mots-clés : Citoyenneté,Extrême droite (Belgique)
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