Monarchie et démocratie
Geerts, Nadia / Jamin, Jérôme
n°30, octobre-décembre 2004
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| Baudouin sans auréole, Bruxelles : Labor/Espace de Libertés, 96p. |
De prime abord, personne ne semble contester en Belgique les vertus d’un roi qui rassemble le peuple et assure sa cohésion. C’est même vraisemblablement l’argument essentiel de ceux qui défendent la monarchie et ses traits les plus caricaturaux, et aussi en toute logique l’argument qui résiste le mieux aux tirs ennemis des républicains, des séparatistes ou de l’extrême droite flamande. Là ou règnent les conflits entre groupes linguistiques, les différences de classes et les oppositions d’intérêts, le roi « incarnerait l’unité du peuple », sa solidarité et son harmonie… Mensonge ou réalité ? Nécessité ou imposture ?
Monarchie et démocratie
Entretien avec Nadia Geerts Secrétaire Générale du Cercle républicain
Jérôme Jamin : Nadia Geerts, dans quelle mesure considérez-vous que la monarchie représente un frein voire une injure à la démocratie ?
Nadia Geerts : La monarchie est un système non seulement archaïque, hérité de l’Ancien Régime, mais aussi fondamentalement antidémocratique. Il est contraire à plusieurs articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : l’article premier qui dit que «tous les être humains naissent libres et égaux en dignité et en droits»; l’article 7 qui dit que «tous sont égaux devant la loi», et l’article 21 qui affirme le droit de chacun à prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis. Le même article stipule que toute personne doit avoir accès aux fonctions publiques de son pays et précise que l’autorité des pouvoirs publics se fonde sur la volonté populaire, laquelle doit s’exprimer par des élections régulières au suffrage universel. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne interdit quant à elle toute discrimination fondée notamment sur la naissance. De plus, il y a quelque chose de profondément gênant, sur le plan des principes, à ce qu’un chef d’Etat ne soit pas élu et à ce qu’il ne puisse être sanctionné, par le biais d’élections, par exemple. Une fois qu’il est sur le trône, et à moins d’une révolution ou d’une grosse crise de régime, le roi est le chef de l’Etat jusqu’à sa mort, quel que soit le degré de satisfaction du peuple, qui est pourtant «souverain» selon la constitution... Evidemment, ça ne veut pas dire que la Belgique ne soit pas, globalement, une démocratie. Mais cela veut dire que subsiste en son sein une institution antidémocratique. On se grandirait en se débarrassant de ce reliquat d’Ancien Régime. Un peu comme un enfant parvenu à maturité se libère de l’autorité paternelle. La monarchie infantilise le citoyen. Elle lui donne l’impression qu’au-dessus des hommes politiques, au-dessus des représentants élus, doit nécessairement subsister une figure supérieure, non élue et inamovible. Elle infantilise les hommes politiques aussi, qui sont toujours impressionnés lorsqu’ils sont reçus en audience au palais. Un roi, ça ne se critique pas comme on critiquerait le commun des mortels ! Or, dans une véritable démocratie, le débat doit pouvoir avoir lieu entre pairs.
Jérôme Jamin : Vous évoquez la démocratie à partir de ses valeurs et de ses principes fondamentaux qui sont en totale contradiction avec le régime monarchique. Peut-on en dire autant au niveau des pratiques concrètes et quotidiennes du roi dans l’exercice de son pouvoir ? Et surtout de quel pouvoir en définitive ?
Le Cercle républicain (CRK asbl) milite, depuis sa fondation il y a quatre ans, pour l’abolition de la monarchie en Belgique. Il a publié un manifeste républicain («Appel à une citoyenneté responsable») et a déposé le 1er mai 2004, avec 12 autres associations républicaines issues des sept monarchies de l’Union européenne, une pétition au Parlement européen réclamant l’abolition de la monarchie dans tous les pays de le l’Union. Ces deux textes sont disponibles en lignes sur le site du CRK: www.crk.be Toute information peut aussi être obtenue par courrier à : CRK asbl - BP 97 - 1030 Bruxelles 3 ou par courriel à info@crk.be |
Nadia Geerts : Il est très difficile de parler du pouvoir du roi tel qu’il s’exerce en réalité : du côté des monarchistes, on affirme tour à tour qu’il n’a pas de pouvoir et qu’il est indispensable, et du côté républicain, on défend l’idée qu’il détient un pouvoir considérable, mais occulte, qui se traduit essentiellement par l’influence qu’il peut exercer sur la décision politique. Le hic est que finalement, personne ne sait grand chose de ce pouvoir, puisque le roi est couvert par le secret et que nul ne peut divulguer le contenu d’un colloque singulier avec lui. On en est donc réduit, dans une certaine mesure, à spéculer. Néanmoins, deux choses sont sûres : d’abord, certains témoignages permettent d’affirmer que Baudouin a exercé une influence considérable, notamment sur la politique étrangère et les questions éthiques. Roger Lallemand en témoigne très clairement, avec beaucoup de respect d’ailleurs, dans son livre «Le songe du Politique» où il retrace l’histoire du projet de dépénalisation de l’avortement et les avatars qu’il a subis, en partie du fait du catholicisme exacerbé de Baudouin. J’ai personnellement consacré un livre (Baudouin sans auréole, éditions Labor/Espace de Libertés, 2003) à ces dérives du règne de Baudouin. Ensuite, il y a la logique : comment imaginer qu’un homme qui est le chef de l’Etat, qui a le pouvoir de nommer et de révoquer les ministres, qui fréquente tout ce que la Belgique comporte de personnages influents dans les secteurs politique ou économique, et qui de surcroît reste sur son trône tandis que les gouvernements se font et se défont, n’aurait pas un considérable pouvoir d’influence ? Comment concevoir que sa parole pourrait ne pas peser d’un poids tout particulier ? Et comment imaginer que sachant cela, il choisisse de se taire ? Le problème est que lorsque le roi pèse de tout son poids dans la balance pour lutter contre le racisme ou l’éclatement du pays, on l’écrit, on en parle dans la presse, parce que c’est relativement consensuel. Ce sont des opinions qui ne mangent pas de pain, en quelque sorte. Mais lorsque le palais fait pression sur l’instruction du procès des 4 de Butare (ces Rwandais accusés de complicité de génocide), on n’en parle pas beaucoup dans la presse. Pourtant, c’est autrement éclairant sur ce qu’est, aujourd’hui, l’action du roi en Belgique ! Tant qu’il n’y aura pas de véritable transparence dans le processus de décision politique, tant que, par exemple, le roi sera couvert par la responsabilité ministérielle pour le moindre de ses faits et gestes, on ne pourra pas déterminer ce qu’est exactement le pouvoir du roi. Mais croire qu’il est inexistant ou négligeable serait, à mon avis, de la naïveté. Même si évidemment, le palais fait beaucoup, ces dernières années, pour se profiler comme une institution moderne, pourvoyeuse de rêve et détentrice d’une fonction exclusivement protocolaire. N’oublions tout de même pas que la monarchie belge est, de toutes les monarchies de l’Union européenne, celle qui a gardé le plus de pouvoirs constitutionnels, et que le roi des Belges a plus de pouvoir que le président de la république fédérale allemande !
Jérôme Jamin : Vous évoquez les positions consensuelles de la Monarchie. A ce sujet, quels sont les liens entre celle-ci et les milieux les plus conservateurs de notre pays, notamment l’Eglise ?
Nadia Geerts : Il y a entre eux des liens historiques évidents, tout comme existe une tradition historique d’alliance du trône et de l’autel. Ces liens se sont encore renforcés avec Baudouin, dont nul n’ignore le fervent catholicisme, qui l’a d’ailleurs parfois amené à faire passer sa foi au-dessus de sa fonction. On connaît par ailleurs l’appartenance de la plupart des membres de la famille royale au Renouveau Charismatique. Par contre, bien qu’on ait entendu beaucoup de rumeurs à ce sujet, aucun observateur n’a jamais pu établir l’existence de liens privilégiés entre l’Opus Dei et le palais. Quoi qu’il en soit, les prises de positions de Baudouin en matière éthique étaient directement inspirées par celles du Vatican. Aujourd’hui, le palais royal se donne beaucoup de mal pour paraître plus pluraliste : Mathilde accouche dans un hôpital du réseau non confessionnel, Albert reçoit au palais des enfants ayant participé à la fête laïque, le Te Deum du 15 novembre est devenu - enfin ! - une cérémonie privée, etc. Ces ravalements de façade n’empêchent pas que la famille royale incarne toujours une vision extrêmement traditionnelle et conservatrice de la société. Ce qu’on dépeint parfois comme extraordinairement moderne dans l’évolution du palais ces dernières années - le fait que Mathilde et Claire aient fait des études et exercé une profession, par exemple -, ce sont des choses qui se sont généralisées dans la société «civile» depuis trente ans au moins ! De manière plus générale, la monarchie est, pour des raisons évidentes, l’alliée naturelle de l’ordre établi et des institutions. Elle n’a aucun intérêt à les voir remises en question, car ce serait scier la branche sur laquelle elle est assise. C’est pour cette raison, notamment, que l’idée d’un roi «au-dessus de la mêlée» tient du mythe.
Jérôme Jamin : Vous militez pour l’abolition de la monarchie. Comment voyez-vous le processus en termes d’étapes et d’agenda ? Etant entendu que cela ne se fera pas en une semaine !
Nadia Geerts : Les choses se feront plus que probablement de manière croissante, par le vidage progressif de la coquille qu’est la monarchie. C’est donc par le biais de réformes constitutionnelles, et donc de débats parlementaires, que la monarchie perdra progressivement de son pouvoir. C’est là que nous, citoyens, avons un rôle à jouer. Pour que nos représentants élus aient à coeur de défendre des réformes de ce type, il faut que nous leur envoyions un signal clair, qu’ils sachent que la monarchie n’est plus une institution sacro-sainte et intouchable, mais qu’au contraire beaucoup de leurs concitoyens contestent sa légitimité et sont partisans d’une république. Les sondages créditent généralement les républicains de 15% des suffrages... Ca fait tout de même plus que le score du CDh ou d’Ecolo, et nous n’avons pour cela aucun moyen de propagande, ce qui n’est pas le cas de la monarchie ! Et parmi les hommes politiques, il y a des républicains. Mais souvent, ils n’osent pas l’avouer, par peur de perdre une part de leur popularité ou de compromettre leur avenir politique. Je pense qu’une fois que la monarchie n’aura plus aucun pouvoir, se posera naturellement la question de son utilité. «A quoi sert un roi qui ne sert à rien ?», en quelque sorte... La société serait alors prête à envisager l’abolition pure et simple de la monarchie. Mais il est évident que cela prendra du temps.
Jérôme Jamin : Après les derniers résultats électoraux de juin, ne pensez-vous pas dans l’état actuel des choses que l’institution monarchique constitue un moindre mal voire une nécessité pour la survie de la Belgique et l’avenir de notre pays ?
Nadia Geerts : Les derniers résultats électoraux sont alarmants, essentiellement en ce qui concerne le succès des partis d’extrême droite. Il est évident qu’au regard de cette menace pour la démocratie, la monarchie passe, y compris à mes yeux, au second plan. Mais la politique et l’action citoyenne ont toujours été faites de deux volets : un volet «de fond» et un autre, de terrain. Pourquoi devrait-il en être autrement aujourd’hui ? Peut-être est-ce d’ailleurs un élément d’explication de la désaffection des électeurs envers les partis traditionnels : y parle-t-on encore réellement de valeurs, d’idées ? Trop souvent, il me semble que la stratégie l’emporte. Or, la république, c’est un ensemble de valeurs.
D’autre part, la survie de la Belgique ne me paraît pas être une valeur en soi. Ce qui vaut en la matière, c’est ce qui correspond aux aspirations de la majorité de nos concitoyens. La Belgique n’a pas, en soi, plus de légitimité qu’une éventuelle république wallonne ou flamande, par exemple. Et le nationalisme belge n’est pas préférable à mon sens au nationalisme wallon ou flamand ! Tout autre chose est de défendre la démocratie, car celle-là est objectivement et moralement préférable à la dictature. De même pour la république, qui repose sur des fondements, des valeurs plus démocratiques, donc plus légitimes, que la monarchie.
Pour résumer, je dirais que ce qui m’importe, c’est la survie d’un Etat démocratique et le perfectionnement de cette démocratie. La scission de la Belgique - que personnellement je ne souhaite pas, mais c’est un autre problème - ne me paraît pas être nécessairement un obstacle à ces exigences démocratiques. La monarchie, elle, l’est très certainement.
L’entretien avec Nadia Geerts dans le numéro 30 de La Revue Aide-mémoire au sujet de la Monarchie belge a suscité quelques réactions négatives. Nous considérons à ce sujet qu’une réflexion critique sur la démocratie et les Droits de l’Homme passe inévitablement par la critique de nos institutions dont la monarchie est une composante importante.
La rédaction
Mots-clés : Démocratie,Droits de l'Homme
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