Bill Niven: The Buchenwald Child. Truth, Fiction and Propaganda (Aide-mémoire n°66, oct-déc 2013)

Par Jean-Louis Rouhart

 

 

AM66 p.8 Buchenwald ChildQui n’a pas entendu parler de l’enfant caché au camp de concentration de Buchenwald, du livre consacré à ce sujet (Nu parmi les loups) et du film du même titre basé sur ce roman?

Dans son ouvrage, intitulé The Buchenwald Child. Truth, Fiction and Propaganda,[1] l’historien anglais Bill Niven explore les fondements historiques des évènements liés à cet enfant et analyse la construction, puis la déconstruction de ce qu’on appelle communément aujourd’hui le mythe de Buchenwald. Pour ce faire, il structure son étude en trois phases qu’il nomme « vérité », « fiction » et « propagande ».

Dans un premier temps, il présente les faits tels qu’ils sont connus aujourd’hui : le petit garçon de confession juive Stefan Zweig entre à l’âge de trois ans dans le camp de Buchenwald en compagnie de son père Zacharias et est enregistré comme concentrationnaire. Par moments, d’autres prisonniers, notamment des détenus communistes, mais aussi des gardes SS, s’occupent de l’enfant. Placé sur une liste de départ pour Auschwitz et voué à une mort certaine, il est rayé de la liste, comme onze autres détenus, et est remplacé par un autre jeune détenu, le Rom Willy Blum. Il est libéré, comme son père, par les troupes américaines en avril 1945.

La partie consacrée à la « fiction » analyse de manière détaillée le processus de création, la réception et la résonance du livre de Bruno Apitz (Nackt unter den Wölfen, « Nus parmi les loups ») et du film du même titre de Frank Beyer. Aussi bien le roman que le film traitent du sauvetage héroïque d’un petit garçon par des détenus communistes qui, au péril de leur vie, cachent l’enfant et parviennent à le supprimer de la liste des prisonniers en partance pour les camps d’extermination Dans ces œuvres de fiction, il est question aussi du soulèvement armé des résistants communistes qui libèrent le camp (« auto-libération ») avant l’arrivée des blindés américains.  

Devenu un bestseller et faisant partie du programme officiel de lecture dans les écoles de la RDA jusqu’en 1989, le livre de Bruno Apitz devient, comme le montre remarquablement Bill Niven, un objet de propagande dans les mains du parti communiste en place (la SED). Dans leur tentative de présenter la fiction comme une réalité, les instances politiques de l’Allemagne de l’Est exagèrent le rôle historique des résistants communistes. Ils déforment l’histoire pour en faire un mythe, afin, dans un premier temps, de répondre aux critiques émises à l’égard des fonctionnaires communistes soupçonnés de connivence avec les gardes SS (la « zone grise »), puis de légitimer la RDA, en affirmant triomphalement les valeurs qui animent les résistants et qui sont soi-disant les bases du régime socialiste est-allemand, à savoir la force du parti, l’humanisme socialiste et l’esprit de Résistance antifasciste.

La version des faits actuelle, prévalant dans l’Allemagne réunifiée, est tout autre, comme le montre l’auteur, qui décrit la déconstruction du mythe de Buchenwald et la mise en évidence de nouvelles vérités : il n’y aurait pas eu de lutte armée ni d’auto-libération, l’enfant aurait survécu au détriment d’un autre, les cadres communistes auraient été impliqués dans le système nazi et leur collaboration montrerait les aspects communs des idéologies et pratiques fascistes et communistes.  

Bill Niven déplore que cette déconstruction, exagérée selon lui, ait donné lieu à la création d’un nouveau mythe. Dans sa quête d’une nouvelle identité nationale, l’Allemagne tenterait, selon Niven, en discréditant la Résistance communiste, d’exclure l’héritage historique de celle-ci des fondements du nouvel État allemand pour ne laisser subsister que les actions des résistants et opposants non-communistes.

Non seulement l’auteur constate que les instrumentalisations successives des faits à des fins politiques à Buchenwald illustrent la théorie du sociologue français Maurice Halbwachs (mort à Buchenwald en 1945), selon laquelle l’interprétation du passé est sans cesse modelée pour satisfaire aux exigences du présent, il a également le mérite de s’interroger sur le destin du principal intéressé, Stefan Zweig, triple victime à ses yeux de l’oppression nazie, de la manipulation de la RDA et de la redéfinition tendancieuse des faits par la RFA réunifiée.



1 Bill Niven: The Buchenwald Child. Truth, Fiction and Propaganda, New York, Camden House, 2007. Il n’existe pas encore de version française de cet ouvrage mais bien une version en langue allemande : Das Buchenwaldkind. Wahrheit, Fiktion und Propaganda. Aus dem Englischen von Florian Bergmeier Halle (Saale), Mitteldeutscher Verlag 2009. Cette version allemande a également été éditée par la Bundeszentrale für Politische Bildung (Bpb) dans sa série Schriftenreihe, Band 783, Bonn 2009.