La cannibalisation/carbonisation de l’homo politicus

 Article paru dans Aide-mémoire, n°66, octobre-décembre 2013

Par Olivier Starquit

AM66 p.10 SalmonDans La cérémonie cannibale - de la performance politique, Christian Salmon poursuit l’analyse entamée dans Storytelling[1]. Il pointe ainsi du doigt les dommages collatéraux induits, d'une part, par les politiques néolibérales qui réduisent la souveraineté de l'État et, d'autre part, par l'essor des nouvelles technologies (Twitter et autres réseaux sociaux) qui incitent les hommes et femmes politiques à entrer dans une surenchère, à se muer en un objet de consommation et partant à se consumer.

Et il est en effet légitime de partager cette interrogation de l'auteur : « que reste–t-il de l’exercice de l’État quand l’État a été placé sous vide par la mondialisation des marchés financiers, par le caractère supranational des risques, par la gouvernance des organisations supranationales et des réseaux transgouvernementaux[2] » ?

Et face à cet évidement de la souveraineté, le candidat aux élections se présente de moins en moins comme un homme / une femme d'État mais plutôt comme un acteur : « L'homme politique se présente de moins en moins comme une figure d’autorité, à obéir mais comme quelque chose à consommer, moins comme une instance productrice de normes que comme un produit de la sous-culture de masse, un artefact à l’image de n’importe quel personnage de série ou de jeu télévisé[3]. »

Dénué de plus en plus du moindre pouvoir, il/elle se voit contraint de jouer de manière délibérée avec les apparences, ce qui induit, quand il ne le renforce pas, une crise générale de la confiance et de la représentation : la politique passe de «  l’âge de la joute, du débat, de la discussion et du dissensus à celui de l’interactif, du performatif et du spectral[4] ». Le temps long de la politique est battu en brèche par le temps court des sondages, eux-mêmes à l'origine d'une frénésie gesticulatoire des ténors politiques. Et cette pulvérisation du temps politique induit une exhibition permanente de l'homo politicus, tous réseaux confondus, ce qui n'est pas sans conséquence : car l'inflation d'histoires finit à la longue par détruire la crédibilité du narrateur et ce mode opérationnel finit par créer, surtout en période électorale, une sorte d'addiction rapidement suivie d'une descente et d'un discrédit de l'action publique (François Hollande et « le changement, c'est maintenant » sont une bonne illustration de ce phénomène).

La mutation néolibérale de notre société engendre ainsi un paradoxe apparent, à savoir une sorte de volontarisme impuissant, une sorte de « surenchère qui est chargée d’assurer la transformation de l’impuissance réelle en une force virtuelle constamment démentie par les faits et qui doit se re-crédibiliser sans cesse par de nouvelles déclarations volontaristes[5] ». Plus le politique est impuissant, plus il est volontariste (une grille de lecture à appliquer au dossier sidérurgique liégeois ?). Un cercle vicieux s'installe puisque si la volonté politique ne trouve aucun débouché et n'a pas les moyens de s'exercer, le volontarisme affiché va mettre les bouchées doubles et va, ainsi, souligner encore un peu plus le sentiment d'impuissance de l'État.

Et c'est ainsi que ces surexpositions médiatiques risquent à terme de sonner le temps de la disparition de l'homo politicus, carbonisé par cette surexposition narrative, d’où le titre de l'ouvrage de Christian Salmon : La Cérémonie cannibale.

Si ces mutations touchent l'ensemble des partis politiques, pour Christian Salmon, elles sont encore plus mortifères pour la gauche, puisque cette dernière est, depuis trente ans, branchée sur la raison néolibérale, ce qui explique partiellement pourquoi « elle se révèle incapable d’opposer un récit de la crise alternatif au récit véhiculé par les médias[6] ».  Et force est de constater que cette hypothèse peut être confirmée par de – trop – nombreux exemples depuis l'éclosion de la crise bancaire en... 2008. Ainsi pour Christian Salmon, « le changement ne se heurte donc pas uniquement aux contraintes budgétaires et européennes, il est prisonnier du langage, pris dans des filets rhétoriques tissés depuis trente ans par la révolution néolibérale. La gauche se trouve dans la situation de ces élites colonisées contraintes de produire leur expérience dans la langue du colonisateur ; elle subit une forme d’acculturation néolibérale[7] ». La gauche serait donc comme Caliban (anagramme de « cannibale » en anglais) dans la pièce La Tempête de William Shakespeare, pris dans les rêts d'un langage qu'il ne maîtrise pas : « Vous m'avez appris à parler et le progrès, c'est que je sais maudire[8]. » À méditer assurément !

 


1 Lire : Olivier Starquit, « manipuler en démocratie », Aide-Mémoire n°45, juillet- août 2008, http://www.territoires-memoire.be/am45/267-manipuler-en-democratie

2 Christian Salmon, La cérémonie cannibale - de la performance politique, Paris, Fayard, 2013, p.112

3 Idem, p. 10

4 Idem, p. 14

5 Idem, p.146-147

6 Idem, p. 91

7 Idem, p. 92

8 William Shakespeare, Oeuvres Complètes, Tragicomédies, Poésies, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2002, p. 429