Javier Cercas : Les Soldats de Salamine (Aide-mémoire, 60, avril-juin 2012)

Javier Cercas, Les Soldats de Salamine, Actes Sud, 2001« C’est toujours un peloton de soldats qui, au dernier moment, sauve la civilisation. » Cette phrase ambiguë de Spengler est peut-être ce qui donne la tonalité de ce « récit réel » qui, dans le cadre des derniers jours de la guerre civile espagnole, évoque un personnage contrasté de celle-ci : Sanchez Mazas. Ce dernier, après avoir échappé au peloton d’exécution des troupes républicaines en déroute (il est un des fondateurs de la Phalange que Franco récupérera), doit la vie sauve à un soldat qui, bien que l’ayant vu, le laisser aller.

 

Tout le récit s’emploie à construire un Sanchez Mazas tout en contradictions. À la fois écrivain, poète et idéologue de la Phalange, il nourrit une forme de nostalgie pour les valeurs héroïques de la monarchie. À rebours, cela ne l’empêchera pas de retourner l’aide que des hommes et des femmes lui auront apportée dans les jours difficiles où il n’était encore personne. Ensuite, devenu ministre du gouvernement de Franco, il aura la possibilité d’aider à son tour ces hommes et ces femmes alors persécutés par le nouveau régime. Il y a là une humanité qui contraste fortement avec ses idées politiques.  

 

Je rapprocherais ce projet d’écriture du Limonov d’Emmanuel Carrère, paru l’année passée. En effet, on y trouve plusieurs ingrédients similaires : l’évocation d’un personnage ambigu de l’histoire politique, l’ancrage de la narration dans une contemporanéité tissée des petits soucis du quotidien de l’auteur, la fragilité d’un destin flamboyant, une écriture de qualité qui nous happe dès les premières lignes dans une trame qui peut s’apparenter à une enquête (journalistique, en l’occurrence).

 

Ceux-là même qui ne connaissent rien à la guerre d’Espagne y trouveront intérêt et plaisir. C’est une très grande force du livre.

 

Jean-Paul Bonjean