Sniper de Nicolaï Lilin (Aide-mémoire, 62, octobre-décembre 2012)

Par Jean-Paul Bonjean

sniper nicolaï lilinAlors que les sirènes de la société de consommation occidentale chantent de plus belle, l'effondrement des blocs de l'Est les rende particulièrement sensibles à ces voix enchanteresses mais traîtresses. Avec d'autres mots, c'est l'analyse qu'en fait le capitaine Nossov, homme de guerre rude. C'est l'effet « bordel », dit-il : pendant que la guerre fait rage en Tchétchénie, on évite que l'attention ne se porte sur la corruption des membres du Gouvernement russe.

Sous la forme d'un récit autobiographique, Lilin évoque son incorporation dans l'armée russe afin d'y effectuer son service militaire, dans le régiment des Saboteurs, c'est-à-dire le régiment des indisciplinés. Il y fera son éducation en tant que tireur d'élite, pion stratégique pour contrecarrer les snipers. Les atrocités commises, le manque de sommeil, la faim, la fatigue, l'humidité, le manque d'amour, forment un tourbillon délétère qui emporte l'âme des humains. Lorsque finissent ces deux années qui ont fait du gilet pare-balle une seconde peau, le soldat n'est plus apte à une réadaptation dans le monde civil. L'attendent alcool et désespoir.

« Le chaos de la guerre me semblait plus ordinaire et moins absurde que cette prétendue moralité de la société en temps de paix ». Cette nouvelle lucidité de l'homme sans â(r)me l'amène à dénoncer l'église comme lieu de fast-faith, à savoir un lieu d'accès monnayé où le rapport à Dieu se résume à « un menu de restaurant, exactement comme dans les fast-foods ».

L'idée ne sera pas sans interpeller les membres de notre association !

Nicolaï Lilin, Sniper : Vie d'un soldat en Tchétchénie, Denoël, 2012