Edgar Hilsenrath, Nuit, Atilla

Par Jean-Paul Bonjean

 

Hilsenrath JP Bonjean« L'homme était entré sans bruit.... Comme s'il avait eu peur de réveiller les morts ».

Dans le ghetto de Prokov (Transnistrie), les juifs s'entassent et zonent. Dans cette ville zombie, les réflexes de la vie d'avant ne trouvent plus d'autre écho qu'un besoin crispé de survivre. Nous allons assister au décompte des ruines, des dernières épluchures de pomme de terre et des latrines nauséabondes reconverties en gîte de fortune, avec les yeux de Ranek, personnage dégingandé qui roule sa bosse sous un chapeau cabossé.


Ecrire sur la Shoah, en cerner toutes les horreurs, reste une véritable gageure dialectique tant pour ceux qui l'ont vécue directement (ce qui est le cas d'Edgar Hilsenrath) que pour ceux qui en reçoivent le témoignage (nous lecteurs). Dans le pli de cette dialectique de la cruauté, l'auteur glisse un humour qui verse à l'occasion dans le burlesque. L'ensemble se donne avec la force d'un coup de poing majeur pour nos cerveaux blasés.


La famine, le typhus et les poux s'occupent de toute velléité de complaisance dans un sentiment de culpabilité. Les morts doivent être utiles aux vivants : les chaussures encore chaudes de leur empreinte partent au troc contre quelques poignées de farine de maïs. Leurs dents en or, qui s'extraient à coups de marteau faute de pince, constituent une des plus belles valeurs d'échange de ce marché désincarné.

 

Au tranchant de l'humour et de l'horreur se tisse une monstruosité tellement humaine alors même qu'elle est devenue insensée. Et c'est bien dans ce sens affolé que « Maman veille sur toi », clausule radicale qui fusionne le besoin de jouer un rôle malgré tout, le plus fort de tous dans ce cas-ci, et son évidente vacuité dans le monde qui vient de nous être décrit pendant 500 pages.