Aide-mémoire>Aide-mémoire n°85

Démocratie et intellectuels

Entretien avec Galaad Wilgos

Journaliste, co-fondateur du Comptoir et auteur-chroniqueur pour la revue Ballast. Trimeur à temps partiel, poète à temps plein

Galaad Wilgos

Gaëlle Henrard : Commençons peut-être par préciser le terme. Pour vous, qu’est-ce qu’un intellectuel ? Que recouvre cette catégorie ?

Galaad Wilgos : Question hautement épineuse qui interroge déjà les rapports complexes noués en Occident entre le corps et l’esprit, le citoyen et sa cité, entre le manuel et l’intellectuel, la philosophie et la politique, etc. Quand on pense à intellectuel, on pense immédiatement à l’affaire Dreyfus et à la mobilisation de Zola, Jaurès et d’autres personnalités reconnues pour leurs créations. C’est parce que l’une des définitions récurrentes de l’intellectuel est celle d’une personne ayant créé une pensée, une œuvre et qui prend part au débat public. Une autre est celle, assez triviale, désignant une personne qui lit beaucoup, se cultive, un « intello » comme on dit souvent dans le langage commun. Enfin, il y a les définitions plus sociologiques, les caractérisant comme une classe définie notamment par son niveau d’éducation – l’Intelligentsia, par exemple.[1]

Pour ma part, je crois que le terme d’intellectuel est un mot flou, souvent pompeux et sans véritable définition – à l’instar de « moderne » – tout en désignant une réalité que l’on comprend spontanément en raison d’un certain sens commun. Castoriadis notait que si l’on désigne par là une personne qui utilise sa pensée pour produire des actes ou des idées, n’importe quel métier usant d’un savoir-faire (de l’avocat au menuisier en passant par l’agriculteur) pourrait être considéré comme un métier « d’intellectuel ». En revanche, s’il s’agit de viser une personne qui s’emploie à affirmer publiquement des opinions politiques, à critiquer sa société et ses fondements, note-t-il, il ne s’agit de rien de plus que la définition même du citoyen d’une démocratie. Dans mon article pour Ballast, j’ai donc repris la définition de Castoriadis, à savoir ceux qui « par l’usage de la parole et la formulation explicite d’idées générales, ont pu ou peuvent essayer d’influer sur l’évolution de leur société et le cours de l’histoire[2] », en sachant bien qu’elle demeure sommaire et réductrice, et que parler d’intellectuel, c’est sauter plus ou moins explicitement d’une définition à l’autre.

Gaëlle Henrard : Selon vous, comment définir le point de rupture entre les milieux intellectuels et les « gens ordinaires » ?

Galaad Wilgos : Bernanos disait dans Nous autres Français que « la vanité de la richesse est moins vorace que l’orgueil du savoir [3]». Certains auteurs sont de bonnes boussoles en la matière, à commencer par Orwell. Bruce Bégout, dans son percutant essai sur la notion de « décence ordinaire », explique ainsi qu’il fustigeait les intellectuels, non pas en tant que bloc, mais parce que, séparés de la vie ordinaire, ils recherchent dans les idéologies totalitaires ou violentes un moyen de s’y rattacher, redonnant ainsi une certaine saveur à un réel aseptisé par leurs abstractions. Les intellectuels auraient en outre l’adoration du pouvoir, non pas pour ses avantages socio-économiques, mais pour sa capacité d’influer sur les événements. « Ce culte du pouvoir s’explique par la volonté de mettre en pratique sa soi-disant supériorité théorique en modifiant le réel. L’intellectuel est un être d’influence, il veut infléchir directement le cours des choses par ses conseils, ses analyses, ses convictions[4]. » Leur désir de pouvoir aurait donc pour cause leur déclassement : faute de pouvoir politique ou économique, ils voudraient s’en rapprocher pour qu’il aille dans leur sens – et ce, à terme, afin de « s’emparer du fouet ». C’est pourquoi ils démontrent si souvent un dédain pour les « vertus simplistes » des gens simples, considérés comme trop naïfs pour ces « réalistes ». La vérité, la liberté étaient autant de choses « irrationnelles » qu’il fallait donc détruire pour en montrer la fausseté. Mais là où les totalitaires niaient brutalement ces dernières, les postmodernes les déconstruisent aujourd’hui pour arriver au même résultat. Le scepticisme et le dogmatisme : deux faces d’une même pièce totalitaire selon Orwell.

Pour l’historien et anthropologue Emmanuel Todd, la vraie fracture ne se fait pas au niveau de l’économie mais bien plutôt au niveau de l’éducation – même si les deux sont corrélés. Il en parlait déjà dans Après la démocratie5, et il insiste dessus depuis quelque temps : la massification des études supérieures a permis l’apparition d’une classe sociale dont le nombre permet désormais de vivre en vase clos. Alors qu’auparavant l’élite devait s’adresser aux gens simples pour exister socialement, cette augmentation du nombre de diplômés a créé une stratification où une élite de masse s’est repliée sur elle-même, quand, au même moment, ceux qui n’ont connu que l’enseignement obligatoire ont connu le même repli. Cela a abouti à un clivage entre élite et peuple dont on a pu voir l’accomplissement à l’occasion des débats sur les traités européens : en 1992 comme en 2005, les moins éduqués votaient non, quand les plus diplômés votaient oui et expliquaient en long et en large que les premiers ne comprenaient rien aux traités ou aux bienfaits de l’Union européenne. Cette analyse rejoint celle, émise des décennies plus tôt (1994) par un historien américain du nom de Christopher Lasch, qui avait alors parlé de « révolte des élites[6] ». Alors que naguère, l’élite craignait la révolte des masses, il pointait du doigt un phénomène inverse : l’élite faisait sécession et jugeait de moins en moins utile de participer à la démocratie, considérée comme une foire d’empoigne où l’irrationnel des masses l’emportait. Le seul horizon du peuple : l’ascension sociale et l’égalité des chances afin de rejoindre cette caste – comme s’il ne s’agissait plus que d’un réservoir pour l’élite. Pour les autres, l’élite cultivée n’avait que mépris : « Les Américains du milieu, dans l’idée que s’en font ceux qui fabriquent l’opinion cultivée, sont désespérément minables, ringards et provinciaux, ils sont peu au fait des évolutions du goût ou des modes intellectuelles, ils sont obnubilés par la littérature de gare, les romans d’amour ou d’action, et abrutis par une surdose de télévision ». Elle a alors commencé à reléguer ces classes moins aisées aux coins sombres du conservatisme et de l’obscurantisme – au populisme, dirait-on aujourd’hui –, ceux qui n’étaient pas forcément enclins à accepter les bouleversements socio-économiques et culturels mis en branle inlassablement par ceux du dessus.

Mais bien avant lui, bien avant tout le monde en fait, Makhaïski est le premier à avoir théorisé l’émergence de cette « intelligentsia ». Il en parlait comme des « capitalistes du savoir[7] », qui imaginaient leurs connaissances comme une rente dont ils se pensaient en droit de réclamer un revenu – puisé sur le labeur des travailleurs manuels. Il désignait ainsi chez les intellectuels marxistes de son temps une volonté d’utiliser les écrits de Marx non pour viser l’avènement d’une société libre et égalitaire, mais afin de remplacer la bourgeoisie classique comme celle-ci auparavant remplaça la noblesse. Ceux qui ne comprenaient pas Marx, dont ils étaient les interprètes, n’avaient pas voix au chapitre. Le capitalisme était critiqué par eux pour son irrationnalité bien plus que pour les injustices qu’il générait – ils ne voyaient du reste aucun problème à faire subsister le travail industriel et ses aliénations. Cette intelligentsia qui prenait racine principalement dans la petite-bourgeoisie ne possédait pas les leviers du pouvoir, mais commençait déjà à se l’accaparer dans les faits : cette classe de travailleurs qualifiés et compétents (techniciens, scientifiques, ingénieurs, fonctionnaires,…), en alliance avec les notables intellectuels déjà en place (avocats, journalistes, écrivains,…), contrôlait et gérait toujours plus la vie sociale et économique sans pour autant en détenir les leviers effectifs. Plus tard, on parlera de bureaucratie, et des régimes soviétiques comme autant de pays où elle avait réussi, enfin, à remplacer la vieille oligarchie capitaliste – les travailleurs étant pourtant davantage dominés.

Gaëlle Henrard : Le peuple aurait donc moins besoin d’intellectuels pour s’émanciper que le pouvoir en aurait pour se légitimer ?

Galaad Wilgos : Encore une fois, si l’on suit la définition « politique » précédemment citée, ce n’est pas que le peuple a « besoin » d’intellectuels, puisqu’un intellectuel peut être à peu près tout le monde. Le peuple n’a pas « besoin » de personnalités chargées de théoriser sa libération, puisque cela serait lui refuser son autonomie en chargeant une autorité extérieure de lui façonner ses idées. Le peuple a besoin de toutes les forces vives qui le composent, des intelligences qui le composent, des énergies qui le composent. Il a surtout besoin d’être composé d’individualités fortes, de citoyens politiquement vertueux : non pas au sens moraliste du terme, mais bien au sens où ils font preuve des vertus indispensables à la vie d’une démocratie (honnêteté, franchise, souci du bien commun, courage de ses opinions, acceptation de la contradiction, capacité à remettre en question les lieux communs et à se remettre en question, etc.). Plus que d’intellectuels, le peuple a besoin de héros, d’un héroïsme populaire et démocratique. Il a simplement besoin de devenir lui-même vecteur de sa propre autonomie, et cela ne peut passer que par la lutte émancipatrice : lutter pour son émancipation collective, c’est à la fois lutter pour son avènement et s’émanciper d’un même mouvement.

En m’intéressant de plus près au mouvement ouvrier et à certains courants en particulier – syndicalisme révolutionnaire, conseillisme, anarcho-communisme, etc. – j’ai remarqué qu’une constante traversait toutes ces radicalités : leur défense radicale de l’autonomie, de l’égalité, de la liberté collective, de la démocratie directe, de la lutte des classes, allait très souvent de pair avec une critique plus ou moins virulente des intellectuels. Certes, cela a pu parfois prendre des traits ouvriéristes et anti-scientifiques qui sont critiquables, mais le critère fondamental était une volonté farouche de cette frange du mouvement ouvrier de garder la maîtrise de la lutte et de ne pas se soumettre à un pouvoir séparé. Les intellectuels sont ainsi généralement vus comme des figures d’autorité cherchant à assoir leur pouvoir sur les ouvriers grâce à leur savoir, leur éloquence et leurs théories. Conscients que, comme l’affirmait le libertaire Robert Louzon, « le respect des Intellectuels est le seul préjugé que garde encore le prolétariat », ces critiques avaient donc pour but premier de maintenir l’autonomie du prolétariat, le défiant de trouver un nouveau maître en la figure de l’intellectuel. Il s’agissait par la même occasion de réconcilier pratique et théorie, là où trop souvent on a voulu appliquer à la politique une division du travail similaire à celle du capitalisme : d’un côté ceux qui théorisent, planifient, organisent ; de l’autre ceux qui exécutent sans trop poser de questions. La théorie révolutionnaire devait dès lors être le fruit de la pratique des travailleurs eux-mêmes (la véritable signification du slogan de la Ie Internationale détourné par Marlène Schiappa[8]). Du reste, l’histoire des révolutions n’est que ça : une succession d’inventions politiques créées par la créativité des masses. Bourses du travail, syndicats, coopératives, conseils ouvriers, toutes ces choses ne sont pas nées dans un think tank mais bien dans la pratique politique concrète et effective de milliers d’anonymes. La même chose s’applique au domaine des idées.

En ce qui concerne la légitimation du pouvoir, c’est une autre question au sujet de laquelle j’avoue ne pas être le plus compétent. Le pouvoir n’a pas toujours eu besoin d’intellectuels pour se légitimer, il avait aussi recours à la magie, à la religion ou à la force brutale. Mais dans les sociétés industrialisées, les populations sont toutes peu ou prou soumises à des États, donc des pouvoirs (comme la bureaucratie) à prétention rationnelle. Le capitalisme marchant par ailleurs main dans la main avec le développement techno-scientifique, l’intellectuel (cette fois-ci au sens sociologique du terme) et son savoir deviennent donc indispensables pour que le pouvoir se maintienne en place. Il lui accorde son savoir – il suffit de voir comment le génie humain a été employé pour perfectionner, rationaliser, scientifiser les techniques à l’origine rudimentaire de la police, afin notamment de contrer la menace anarchiste au XIXe siècle – mais aussi son aura et son talent. Il lui donne même une assise philosophico-politique, et ce depuis Platon comme l’a amplement démontré Hannah Arendt[9]. La propagande totalitaire comme la propagande capitaliste ont besoin de leurs techniciens, leurs savants, leurs artistes, leurs théoriciens. La publicité ne tiendrait pas une seule seconde sans les chercheurs qui la développent et la rendent toujours plus efficace. Et même dans nos oligarchies libérales, le pouvoir s’entoure d’intellectuels afin d’asseoir sa légitimité « intellectuelle » – il suffit de lister tous les intellectuels médiatiques ayant soutenu Sarkozy avant, et tous ceux qui soutiennent Macron aujourd’hui, pour s’en apercevoir. Le conseiller du Roi est une figure qui depuis Platon marque l’histoire des penseurs. À partir du moment où l’on se croit détenteur d’une vérité mais qu’on ne dispose pas du pouvoir, quoi de mieux que de frayer avec ce dernier afin d’imposer ses opinions ?

Gaëlle Henrard : L’intellectuel a-t-il vraiment un pouvoir ? Quel serait-il ?

Galaad Wilgos : Il suffit de regarder le parcours des chefs d’État des grandes puissances (mais les petites n’y échappent pas) pour voir qu’hormis exceptions assez notables (dont je vous avouerais ne pas avoir connaissance), tous ont suivi des études supérieures. La même chose s’applique aux échelons plus bas de la politique : les parlements de pays comme la Belgique ou la France sont peuplés d’universitaires, de cadres, fonctionnaires, patrons d’entreprise ou de gens ayant exercé une profession libérale (généralement des avocats). Très peu d’ouvriers, d’artisans ou de chômeurs. Très peu de personnes qui n’ont pas suivi un parcours universitaire ou quelque chose de similaire. Est-ce que cela en fait des intellectuels au sens noble, critique du terme ? Non, bien évidemment. Mais cela dit tout du rapport au savoir aujourd’hui – et comment l’intellectuel est socialement légitimé au travers des diplômes, bien plus finalement que ses connaissances.

Comme le rappelle David Graeber dans son livre sur la bureaucratie[10], il est aujourd’hui très difficile voire impossible d’exercer bien des métiers sans avoir acquis un diplôme. Alors que le métier de journalisme était souvent, dans le passé, une activité que l’on pouvait apprendre en la pratiquant, il est désormais illusoire d’imaginer entrer dans un journal sans avoir suivi un quelconque cursus supérieur – lorsque j’ai fait mon premier stage en journalisme, je sortais d’ailleurs du lot car je n’avais jamais fait d’études de journalisme ! Si la société industrielle s’est caractérisée par une rationalisation « sèche » du monde – son désenchantement aurait dit Weber –, et la quantification toujours plus poussée de la vie, il demeurait encore des endroits à l’abri de cette transformation de tout en abstractions – chose que Marx, mais aussi les romantiques, associaient au capitalisme. Dans une économie de la connaissance, le savoir n’a jamais été autant un pouvoir. La haute complexité de ces sociétés – complexité qu’on a aujourd’hui tendance à transformer en fait de nature, alors que c’est en grande partie le fruit de décisions humaines – favorise le pouvoir des gens d’esprit, leurs maîtrises des abstractions, des concepts, des organisations. En cela, l’intellectuel baigne dans un environnement qui lui est bien plus familier qu’à ceux qui n’ont pas le même degré de connaissances ou de réflexions théoriques. « La complexité du monde moderne travaille pour l’intellectuel ; elle crée les conditions sociales de son recours. Son sens de l’organisation se trouve valorisé dans un univers où rien de simple ne peut s’effectuer[11]. »

Selon moi, son pouvoir tient là, avant toute chose. L’intellectuel maîtrise mieux les outils créés par et pour la classe dominante : communication, droit, économie, administration. Sa formation et les réseaux qu’il a constitués durant celle-ci lui permettent de gérer ces domaines avec beaucoup plus d’efficacité et de facilité que les autres. Jean-Laurent Cassely, dans son enquête sur les surdiplômés ayant décidé d’opter pour un de ces commerces des centres urbains comme la boulangerie ou l’artisanat[12], explique d’ailleurs que ces prédispositions permettent à ces « néo-artisans » de s’imposer sur le marché à grand renfort de storytelling, de campagnes publicitaires innovantes, de business plans audacieux et d’autres talents inconnus de leurs prédécesseurs, le tout en bénéficiant de leur entourage venant généralement du même milieu social.

Gaëlle Henrard : Mais ne faisons-nous pas, vous comme moi, un peu partie de cette « caste d’intellectuels ». Et quelle serait, d’après vous, notre marge de manœuvre pour amener du changement ?

Galaad Wilgos : Je ne sais pas si je fais partie de cette « caste d’intellectuels », comme vous dites… Mon parcours académique est pour le moins chaotique, je n’ai pas encore à ce jour écrit de livres, et je suis bien trop curieux que pour me contenter de ne fréquenter que les gens du même sérail. Ma vie m’a conduit à fréquenter toutes sortes de milieux, et cela m’a en outre vacciné contre les poncifs sur l’éducation et la culture comme moyens d’émancipation, de liberté voire même d’égalité : c’est bien parmi les personnes cultivées voire érudites que j’ai rencontré parfois le plus de volonté de puissance et de domination. À l’inverse, élevé par une mère d’origine humble qui n’a jamais fait d’études supérieures, ayant aussi fréquenté des gens simples, qu’ils soient pauvres ou moins pauvres, j’ai pu leur trouver des traits de caractère, des élans de générosité et des comportements moraux extrêmement admirables qui font que je les préférerai toujours au « monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous… [13]»

Maintenant, il ne s’agit pas de nier l’apport fondamental des connaissances au développement d’une liberté de conscience réelle. L’ignorance est l’ennemie de la liberté tout autant que l’intellectualisme, la société actuelle crétinise massivement la population (notamment au travers du divertissement) et le développement de la démocratie est intimement lié au développement de l’esprit critique. Je ne nie pas par ailleurs une réalité objective : par mes lectures et même mes études, je suis détenteur d’un certain « capital culturel » – s’il faut reprendre le vocabulaire de Bourdieu – qui me met à part d’une grande frange de la population… Ne serait-ce que par mes centres d’intérêt qui, pour certains, sont clairement l’apanage d’une niche – à commencer par une certaine littérature exigeante. Cette distance involontaire me gêne souvent, et je reprends volontiers ce propos mélancolique de Bernanos : « je hais le peu que je sais dès que le savoir menace de m’éloigner des hommes au lieu de m’en rapprocher[14]. » On ne peut négliger, de surcroît, un fait avéré de notre temps : les diplômés font eux aussi, pour beaucoup et de plus en plus, partie de ce que certains sociologues ont qualifié de précariat. Pour ma part, je travaille en ce moment comme serveur pour survivre et mon cas est loin d’être isolé. Plusieurs de mes collègues sont eux aussi diplômés d’universités et je ne compte pas le nombre d’amis qui, malgré un voire plusieurs diplômes, sont au chômage, galèrent de CDD en CDD (ces fameux « jobs alimentaires ») ou doivent se contenter de bullshit jobs qui ont pour unique mérite de leur offrir une certaine stabilité économique.

La première question primordiale, pour reprendre les termes orwelliens de Jean-Jacques Rosat, c’est donc « comment, dans le monde moderne, chacun, même s’il est un intellectuel, peut rester un homme ordinaire, comment il peut conserver sa capacité de se fier à son expérience et à son jugement, comment il peut préserver son sens du réel et son sens moral [15]». Une question à laquelle je ne saurais répondre en quelques lignes ici… Mais qui permet d’offrir un début de réponse à la vôtre : un intellectuel, pour avoir un impact sur son monde, doit être partie prenante de ce monde, et donc chercher à agir en son sein en tant que membre de sa communauté, et non en tant qu’autorité surplombante. Ne pas se taire, mais affirmer ses opinions avec l’humilité démocratique d’accepter qu’il s’agit d’une doxa parmi d’autres, que le travail de conviction n’est pas un travail de domination, et qu’à la fin c’est le collectif qui tranche. Ne pas se retrancher dans son bureau pour y écrire, mais avoir le courage de se mêler aux luttes, aux gens ordinaires qui n’ont pas forcément le bon vocabulaire, les « bonnes idées », ou les mêmes passions, mais qui sont les seuls et uniques garants de la liberté.

J’en reviens à ce que je disais au tout début, à savoir que ce que nous avons tendance à qualifier d’intellectuel désigne en réalité bien trop souvent ce que devrait être un vrai citoyen. De surcroît, cela permet à des « ouvriers de l’esprit » de ne pas faire l’effort de se salir les mains – au sens littéral, en refusant des tâches manuelles, ou au sens littéraire en rechignant à rejoindre les luttes sociales qui l’entourent. Bien qu’ayant un immense respect pour le travail de bénédictin de certains chercheurs, tout en appréciant la lecture de bien des ouvrages, je crois profondément qu’il est bien plus aisé d’écrire sur la politique que d’oser en faire concrètement, en particulier quand il s’agit de s’engager pour des causes qui obligent à risquer ses privilèges, ses acquis, sa carrière. À ce niveau-là, parmi tant d’autres, j’ai un modèle : David Noble[16]. Cet historien au parcours académique impressionnant, a dû changer d’universités à de nombreuses reprises du fait de ses positions critiques et révolutionnaires au sujet du progrès technologique. Au lieu d’abandonner ses convictions sur l’autel des avantages que lui auraient offert le système académique s’il s’était soumis à la doxa dominante, il n’a cessé de prendre le parti des travailleurs et de pointer du doigt les rapports entre progrès du capitalisme et progrès technologique. Et loin de se contenter de ces positions intellectuelles, en soi déjà courageuses, il a tout au long de sa vie été actif au sein de collectifs de travailleurs, de syndicats, apprenant d’eux tout autant qu’ils apprenaient de lui.

Car au final, tout révolutionnaire sincère doit réaliser qu’il n’y a pas meilleure théorie que celle qui évolue en symbiose avec une pratique politique, qui s’y enracine, et dès lors qu’il ne peut émanciper les gens à leur place, ou se développer hors du monde réel, concret, territorial et quotidien. Le sous-commandant Marcos, venu de cette tradition marxiste-léniniste de l’avant-garde éclairée, a bien vu l’inefficacité de cette stratégie quand il a cherché à établir sa guérilla révolutionnaire au sein des communautés indigènes du Chiapas au Mexique : ce fut un échec total. Ce n’est qu’en révisant de fond en comble, radicalement, ses postulats que lui et ses camarades se sont décidés à s’assimiler à ces communautés pour mieux les comprendre et les inciter à la lutte. Non seulement cela a été plus efficace, car un étranger même bien intentionné ne peut espérer faire triompher sa cause sans l’acceptation de la communauté, mais en outre il s’est rendu compte que les modes de vie communautaires des indigènes étaient au fond ce qui se rapprochait le plus d’un mode de vie socialiste – tout en étant un excellent levier, voire une arme très efficace, pour y arriver.

Manuel Cervera-Marzal appelait, dans un de ses livres, au suicide des intellectuels – un suicide symbolique évidemment – et il avait raison : le jour où cette catégorie disparaîtra, toute la charge positive qu’on lui confère pourra être généralisée à l’entièreté de la population, et l’on arrêtera de les opposer aux « manuels » ou aux « praticiens »[17]. Alors, il ne sera plus nécessaire de distinguer les intellectuels des autres, et ce débat aura perdu tout son sens.

  1. https://www.courrierinternational.com/article/2006/05/24/la-pensee-une-manie-francaise.
  2. Galaad Wilgos, « L’autonomie populaire contre l’intelligentsia », in Ballast, Automne 2015, n°3.
  3. Georges BERNANOS, Nous autres Français, Gallimard, 1939.
  4. Bruce BÉGOUT, De la décence ordinaire, Allia, 2008.
  5. Emmanuel TODD, Après la démocratie, Gallimard, 2008.
  6. Christopher LASCH, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Climats, 1996.
  7. Jan Waclav MAKHAÏSKI, Le socialisme du savoir. Critique des capitalistes du savoir, Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda.
  8. https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/06/15/quand-marlene-schiappa-prend-une-lecon-de-marxisme-par-son-pere_5315853_823448.html
  9. Miguel ABENSOUR, Hannah Arendt contre la philosophie politique ?, Paris, Sens et Tonka, 2006.
  10. David GRAEBER, Bureaucratie, Paris, Les Liens Qui Libèrent, 2015.
  11. Bruce BÉGOUT, op.cit.
  12. Jean-Laurent CASSELY, La révolte des premiers de classe. Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, Arkhé, 2017.
  13. Charles PÉGUY, Notre jeunesse, 1910.
  14. Georges BERNANOS, Les enfants humiliés. Journal 1939-1940, Gallimard, 1949.
  15. Jean-Jacques ROSAT, « Quand les intellectuels s’emparent du fouet. Orwell et la défense de l’homme ordianire », in Chroniques orwelliennes, 2004, consultable en ligne sur http://books.openedition.org/cdf/2087?lang=fr et publié dans Agone 34. Domestiquer les masses, 2005.
  16. David NOBLE, Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, Agone, 2016.
  17. Manuel CERVERA-MARZAL, Pour un suicide des intellectuels, Textuel, 2016.