Aide-mémoire > Aide-mémoire n°87

Entretien avec Geoffrey Grandjean

Par la rédaction

Chargé de cours en science politique à l’Université de Liège et aux Écoles provinciales d’administration de Liège et Namur. Il est également professeur invité à la Haute École de la Province de Liège dans le cadre du Certificat d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté.

Retour en arrière sur les 25 dernières années en matière de pratiques mémorielles : d’un devoir de mémoire à autre chose ? Quel « bilan » ? Quels enseignements ?

Geoffrey Grandjean

Aide-mémoire : Votre thèse portait sur la réception par les jeunes Belges francophones du génocide des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Quels enseignements avez-vous tirés de ces travaux ?

Geoffrey Grandjean : Cette recherche a été menée il y quelques années maintenant, mais je suis quand même encore amené à écouter ce que les jeunes me disent sur l’approche mémorielle. J’ai l’impression que ça n’évolue pas nécessairement par rapport à ce que j’avais pu constater dans ma thèse[1] (2012). À l’époque, j’avais observé plusieurs choses. Premièrement, les visites des lieux dits de mémoire et des camps de concentration et d’extermination – singulièrement la visite des camps d’Auschwitz-Birkenau – suscitaient un sentiment de déception chez les jeunes que j’avais interviewés parce que ces lieux ne correspondaient pas du tout à ce qu’ils imaginaient. Il y avait un très grand décalage entre leur imaginaire du génocide des Juifs – voire, pour certains, de la Seconde Guerre mondiale parce qu’ils ne distinguent pas nécessairement les deux – et ce qu’ils avaient vu sur place. Cela s’explique par le côté trop muséal ou touristique d’Auschwitz-Birkenau qui n’a fait que s’accentuer depuis lors (les audioguides, la foule, les files aux détecteurs de métaux, le rythme des visites où il faut respecter l’horaire du guide, etc.) Il y avait donc ce premier aspect de découverte de la réalité qui ne correspondait pas à l’imaginaire, lui-même alimenté par des films documentaires ou de fiction, la plupart en noir et blanc. Il y a un côté assez dramatique quand on aborde ces évènements en classe, ce n’est pas une période joyeuse… et puis quand on se rend sur place, il y a du soleil, il fait beau, il y a de la végétation. L’historienne Annette Wiervorka disait qu’Auschwitz présentait une beauté incongrue. C’est sans doute ce qui explique le décalage et l’étonnement dans les représentations des jeunes.

Mais la vraie question qui se pose, c’est l’adaptation du lieu en tant que tel par rapport au numérique et aux nouvelles formes de dispositifs muséographiques qui existent aujourd’hui. Je me souviens avoir rencontré des jeunes, encore récemment, qui me disaient qu’ils auraient bien voulu revivre cette partie de l’Histoire quand ils étaient sur place. Ils auraient voulu voir un garde à l’entrée, le type de matériaux sur lesquels les déportés se couchaient, ressentir des odeurs, etc. Cela m’avait fortement marqué et avait suscité en moi cette interrogation : n’a-t-on pas raté quelque chose dans le travail de mémoire si, pour pouvoir retenir les leçons du passé, il devient nécessaire de revivre des choses ? C’est une vraie question. Personnellement, je n’ai pas besoin de revivre les évènements de la Seconde Guerre mondiale pour pouvoir en tirer des enseignements pour l’avenir. Et si cela devait être maintenant le cas, je pense qu’on a peut-être raté notre politique mémorielle et le travail qui en découlait. Le problème, comme me l’a confié Jacques Fijalkow, c’est qu’il s’agit d’une interrogation que peu de gens acceptent d’entendre à l’heure actuelle.

Aide-mémoire : Si l’on devait faire un résumé de l’évolution du travail de mémoire, quelle serait-elle selon vous et quels en seraient les échecs éventuels ?

Geoffrey Grandjean : Le point de départ me semble déjà avoir été problématique avec l’injonction à se souvenir. Je pense que c’est là où l’on n’a peut-être pas compris qu’il ne fallait pas imposer un devoir de mémoire. C’est également quelque chose que j’avais interrogé dans ma thèse parce que je pense que le plus sûr moyen de reproduire ce qui s’est passé est de forcer les gens à aller dans une direction. Selon moi, cette espèce de mécanisme machinal d’injonction au souvenir est au cœur du problème. Travailler l’esprit critique implique justement de ne pas imposer des injonctions aux membres d’une société. Or nous continuons dans cette voie, notamment à travers les législations et la position des juges. En ce qui concerne les Territoires de la Mémoire, je n’ai pas l’impression qu’ils aient choisi comme philosophie d’imposer un devoir de mémoire ou une injonction. Il y a toujours eu le concept de travail de mémoire qui était prioritaire sur le devoir de mémoire. Mais est-ce que l’injonction n’a pas pris une forme un peu plus insidieuse sous la forme du jugement moral ? En émettant un jugement moral, on formule également une forme d’injonction qui, d’une certaine manière, perpétue ce mécanisme d’imposition d’une mémoire.

Passer d’un « devoir » de mémoire à un « travail » de mémoire fut une étape importante, mais je pense que celle-ci est déjà dépassée. Il faudrait sans doute aller encore une étape plus loin, même si je dois bien avouer que j’ignore laquelle.

Aide-mémoire : En plus des injonctions manifestes que l’on vient d’évoquer, n’y a-t-il pas aussi le poids d’une série de tabous, de sujets qu’il est toujours difficiles d’aborder et qui agiraient eux aussi comme des injonctions, mais en creux ?

Geoffrey Grandjean : Je suis d’accord mais il faut aussi aborder un autre aspect de la question. Par exemple, j’ai cru pendant longtemps qu’il fallait donner la parole à l’extrême droite parce que j’étais intimement convaincu que, d’une part, la liberté d’expression le permettait voire l’exigeait et que c’était un signe de vitalité démocratique et que, d’autre part, on aurait de toute façon des contradicteurs qui feraient en sorte que tout argumentaire d’extrême droite se dégonflerait très rapidement. Aujourd’hui, je suis presque certain que j’avais tort et qu’une telle posture n’a fait que légitimer et banaliser un nombre important d’idées qui étaient encore inacceptables il y a peu. Dans ce cas-ci, la question n’était pas taboue puisque, dans beaucoup de régions d’Europe, on a non seulement laissé l’extrême droite s’exprimer sur toute une série de sujets, mais on ne l’a pas contredite avec force. Personne n’a véritablement identifié et expliqué les enjeux de ce que proposait l’extrême droite, au moyen d’un vrai débat d’idées fort et conflictuel. Or, à un moment donné, il faut cesser de tergiverser. Je nous reproche et je me reproche d’avoir été et d’être parfois trop consensuels, de vouloir faire bonne figure. Mais la démocratie a un coût. Elle implique que l’on repousse le plus loin possible la violence pour pouvoir vivre ensemble ; et pour cela, il faut se battre constamment et éviter de se reposer sur nos acquis (ce que nous avons probablement trop fait).

Aide-mémoire : Vous évoquiez les législations et la position des juges. La notion de « norme juridique » est très présente dans vos travaux.

Geoffrey Grandjean : Cette norme juridique traduit elle aussi l’injonction mémorielle, et ce avec différents degrés de contraintes. D’abord, la contrainte sanctionnatrice qui sanctionne un comportement comme le négationnisme, par exemple (la loi Gayssot, en France). Ici, l’injonction est très claire. Ensuite, progressivement, on glisse vers une contrainte prescriptive qui ne sanctionne plus pénalement mais prescrit un comportement. Cela peut prendre la forme d’une commande et d’un financement d’une recherche sur tel ou tel sujet auprès d’un organisme. Enfin, l’autorité passe à une troisième façon d’émettre des injonctions qui prend la forme d’une contrainte latente. Dans ce cadre, cela concerne toute une série de politiques de reconnaissance qui, de prime abord, semblent anodines. Or, avec ce troisième type de contrainte, on constate que la décision d’un juge, couplée à une autre loi, peut produire des effets juridiques beaucoup plus concrets qu’une simple politique de reconnaissance. C’est le cas de la loi Boyer en 2012 qui réprime la négation des génocides reconnus par la loi française, ce qui, de prime abord, ne suscite aucune réaction. Sauf qu’en 2001, la loi française reconnaissait publiquement le génocide arménien. On a donc là un processus en deux temps, au cours duquel, à une politique de reconnaissance succède, onze ans plus tard, une loi qui vient sanctionner un comportement.

Au-delà des bonnes intentions et du bien-fondé qui guident ce type de loi, une certaine vision du passé nous est imposée par cette logique d’injonction, même si celle-ci s’avance masquée. Et je ne suis pas sûr que cela permette de retenir les leçons du passé mais que, bien au contraire, ce soit le meilleur moyen de provoquer des oppositions de personnes qui, soit frustrées, soit en désaccord, soit ignorées dans leur identité, vont contester cette vision des choses et vouloir réécrire le passé. Peut-on enjoindre un souvenir à des individus ? Toute communauté est fondée sur un sentiment d’appartenance, et la mémoire est un sentiment d’appartenance majeur. Quand un individu arrive à montrer que sa communauté existe depuis de nombreuses années et que celle-ci est basée sur une série de faits passés reconnus, il a l’impression d’appartenir à un groupe. C’est le cas en France, où les présidents français mobilisent nombre de faits de l’Histoire de France dans le but de donner un sens à une communauté.

Aide-mémoire : La notion de « devoir de mémoire », d’injonction donc, semble en effet encore largement véhiculée. N’a-t-on pas surinvesti les effets du travail mémoire au détriment, par exemple, d’une forme d’éducation à l’altruisme ou au respect ?

Geoffrey Grandjean : Certainement. On a surinvesti le travail de mémoire mais, le paradoxe, c’est qu’en même temps on lui donne beaucoup de place dans l’espace public, parce qu’il est sans doute plus facile de regarder en arrière pour essayer de tirer des leçons du passé que de se projeter dans le futur. Et puis, il faut garder à l’esprit que les souvenirs du génocide des Juifs et des crimes nazis ont été des éléments incontournables de la construction de l’identité européenne de l’après Seconde Guerre mondiale. Ceci dit, le problème du travail de mémoire réside, selon moi, dans le fait qu’il s’agit d’une vision très déterministe de la vie en société. C’est le passé qui nous détermine, et c’est encore plus flagrant avec le « devoir » de mémoire. L’inconvénient avec cette vision déterministe, c’est qu’elle ne permet pas à des individus de devenir autonomes. Or travailler à l’altruisme ne peut se faire uniquement en se tournant vers le passé mais en envisageant, au XXIe siècle, les possibilités de cohabitation au sein de sociétés diversifiées. Comment être altruiste quand 56 nationalités cohabitent sur le territoire de la commune ?

Aide-mémoire : Comment se projeter à nouveau ? À bien des niveaux, on a l’impression que notre société est complètement en panne…

Geoffrey Grandjean : Un des meilleurs alliés de la démocratie reste l’esprit critique, la démarche de celui qui accepte de remettre tout en question constamment en ce compris sa propre vie, sa propre interprétation de la vie. Par exemple, dans le cadre de mes enseignements, est-il utile que mes étudiants retiennent nombre de dates et de faits qu’ils auront oubliés dans 5 ans ? N’est-il pas plus opportun de les faire travailler sur leur esprit critique et leur faire comprendre que le monde dans lequel nous vivons n’existe que parce qu’il y a des imaginaires et des idées qui créent ce monde et qu’il s’agit constamment de les déconstruire ? Voilà une démarche qu’ils pourront, me semble-t-il, utiliser pleinement dans le futur. Il faut se rendre compte de l’importance des idées et du fait que si l’on n’y prend garde, ces idées façonnent de nombreux comportement dans la vie en société. Il faut rester critique par rapport à cette réalité, et c’est peut-être à ce niveau-là que nous n’avons pas suffisamment travaillé. Je trouve, par exemple, que notre modèle de « vivre ensemble » tourne en rond. On dirait que nous n’arrivons plus à concevoir l’organisation sociale autrement que par le prisme de ce qui a été fait auparavant. On part du principe que nous sommes tellement déterminés par le passé qu’il ne nous est plus possible de nous projeter vers l’avenir et de rêver. Or il faut rêver ! Peut-être devrions-nous rééquilibrer quelque peu la balance entre connaissance du passé et esprit critique, au bénéfice de ce dernier. Ce qui, au passage, permettrait peut- être de mieux comprendre pourquoi et comment telles idées, tels imaginaires ou telles idéologies peuvent percoler – ou pas – chez un individu.

  1. GRANDJEAN, Geoffrey, Les jeunes et le génocide des Juifs. Analyse Sociopolitique, Bruxelles, De Boeck, coll. « Ouvertures sociologiques », 2014, 288 p.