Aide-mémoire>Aide-mémoire n°88

Dans les forêts lointaines

par Raphaël Schraepen

À la fin des années soixante aux États-Unis, un cinéma nouveau a vu le jour. Il ne s’agissait pas vraiment d’un mouvement, même si on lui a donné a posteriori le nom de « New Hollywood », et cela quand il s’agissait parfois de films produits loin de la Californie. Mais on pouvait placer, dans cette catégorie, des œuvres qui soit refusaient la narration traditionnelle, soit avaient pour but de choquer une certaine société conservatrice, soit s’exprimaient politiquement, notamment contre la guerre au Vietnam, soit mélangeaient un peu tout ça.

Le cinéma de « genre », mot français utilisé aussi par les Américains, n’échappe pas au mouvement. On va voir des westerns, des films policiers, des films d’horreur, complètement différents des normes établies. Nous allons regarder de plus près deux films américains dits d’horreur dont les réalisateurs prétendaient dépasser les canons de ce genre, dans un but de conscientisation. Ces deux films datent du début des années septante et appartiennent à un sous-genre qui ne s’appelait pas comme ça à l’époque, le style « Backwoods brutality », difficilement traduisible intelligemment (brutalité au fond des bois ?). Était-ce leur but ou ont-ils coïncidé avec un mouvement de l’Histoire ? Toujours est-il que ces films ont marqué le cinéma tout entier.

« Délivrance » (Deliverance)

Film de John Boorman (1972), avec Jon Voight, Burt Reynolds, Ned Beatty, Ronny Cox.

Déjà inclure ce film dans cette courte liste peut susciter contestation. John Boorman est britannique, et « Délivrance » n’a pas été conçu comme un film d’horreur. Mais l’action se déroule en Géorgie et l’impact fut tel qu’on retrouve régulièrement ce titre dans les listes des œuvres de ce genre, et maintenant dans la rubrique « Backwoods brutality ».

Parler de sa propre expérience face à un film peut être dangereux. L’auteur se met en avant, ne parle que de lui-même, ce genre de choses. Pourtant, je vais le faire brièvement, et pas pour me mettre en avant. J’ai vu « Délivrance » pour la première fois en 1975, dans un petit ciné-club. Je n’avais aucune idée de son contenu. Nous suivons quatre citadins plutôt sympas, des libéraux dans le sens américain du terme, soit ni des hippies, ni des réactionnaires, plutôt des amoureux de la nature. Ils décident de descendre en kayak une rivière magnifique entourée de bois luxuriants avant qu’elle ne soit engloutie par un immense barrage. Je pense alors avoir affaire à un film un peu écolo, du style nature innocente contre destruction capitaliste – on parlait un peu comme ça en 1975. Nos quatre citadins garent leurs voitures dans un petit hameau, demandent aux villageois de bien vouloir amener les véhicules en aval de la rivière, et hop, en kayak ! Pendant trente-cinq minutes à peu près, il ne se passe rien, tout ce qu’on peut faire, c’est regarder quatre gars en kayak, écouter leurs discussions et admirer la nature, jusqu’à ce qu’ils rencontrent des « locaux ».

Arrêtons-nous un instant. L’ayant revu récemment, je me trompais lourdement. Je croyais qu’il ne se passait rien. L’essence même du film est visible dès le début : un conflit entre deux types de civilisation, toutes deux américaines pourtant, et, trop jeune à l’époque sans doute, je ne l’avais pas remarqué. En fait, ces quatre citadins ne sont pas si libéraux que ça. Ils affichent un mépris, même pas masqué, à l’égard de ces gens qui habitent loin de tout. Ils les considèrent comme membres d’une sous-humanité. Le personnage incarné par Ned Beatty est particulièrement odieux. Seul l’un d’entre eux, joué par Ronny Cox, tente un rapprochement à travers la musique lors d’un duo banjo / guitare qui deviendra d’ailleurs un immense succès lors de la publication de la musique du film.

En outre, les discussions qui précèdent la véritable action, sont loin d’être innocentes. Lewis (Burt Reynolds), en macho primaire, fait l’éloge de la « survivance », notion reprise de nos jours par une certaine extrême droite. Ed (Jon Voight) est sur le point de tuer à l’arc à flèches une biche, pour le plaisir. À la dernière seconde, son hésitation lui fait rater son tir. Intelligemment, John Boorman tourne cette scène de manière ambiguë : on ne saura pas si Ed a renoncé à tuer ou si c’est sa maladresse qui a sauvé la biche.

Après trente-cinq minutes, l’action, donc, laquelle peut faire entrer le film dans le style « Backwoods brutality ». Je ne vais pas la narrer, mais ces quatre hommes, d’abord victimes de locaux, vont réagir de manières très différentes. C’est avec un certain plaisir malsain que John Boorman va transformer le macho Lewis en marionnette pleurnicharde. Après une série d’épreuves traumatisantes, seuls trois d’entre eux survivent et arrivent, ni sains ni vraiment saufs, à leur destination où ils sont pris en charge par d’autres « locaux » dont ils ont visiblement très peur. Mais, blessés à des degrés divers, ils doivent accepter leur hospitalité. Quand ils reprennent finalement leurs voitures, qu’ils retournent vers leurs cités et que le générique défile, on est en droit de se poser la question sur le titre même du film. Délivrance. De quoi ? Et pour qui ?

« Massacre à la tronçonneuse » (Texas Chain Saw Massacre)

Film de Tobe Hooper (1974), avec Marilyn Burns, Teri McMinn, Jim Siedow, Ed Neal, Gunnar Hansen, John Dugan, Ed Guinn.

Pointons d’abord les rares points faibles de ce film dont tout le monde connaît l’existence mais que relativement peu de gens ont vu, et encore moins compris. Tout d’abord, le titre qui évoque une infâme série Z. Ensuite, l’accumulation d’images sinistres avant que l’action ne commence vraiment est un peu lourde, d’autant que la suite sera bâtie de façon plus subtile.

La première vision de ce film d’horreur constitue une expérience traumatisante, mais il existe plusieurs niveaux de lecture, c’est pourquoi il n’est pas déplacé d’en parler dans Aide-mémoire. Tourné au Texas en 1973, lors d’un été suffoquant, « TCM », l’abréviation la plus courante du titre, se veut aussi un portrait de l’Amérique déliquescente du début des années 1970. D’abord dans un style road movie, nous suivons cinq jeunes adultes, deux couples et un handicapé en chaise roulante, frère d’une des filles. Le groupe se rend dans un cimetière dont plusieurs tombes ont été profanées : le grand-père de Sally (Marilyn Burns) et Franklin (Paul A. Partain) y est enterré. Bonne nouvelle (une des seules du film) : la sépulture de l’aïeul est intacte. À partir de là et dans une ambiance de plus en plus menaçante (grâce, notamment, à l’excellente bande sonore bruitiste et abstraite de Wayne Bell et Tobe Hooper lui-même), notre quintette va rencontrer toute une série de personnages aux comportements aussi étranges que possible, ce qui accentue un certain malaise. Un cow-boy qui impose plus qu’il ne propose son aide à Sally. Un ivrogne « qui sait des choses » (Joe Bill Hogan). Un auto-stoppeur (Ed Neal) pour le moins dérangé. Un laveur de voitures (Robert Courtin) qui s’amuse à fixer le soleil brûlant de l’après-midi et qui ne lave les voitures que lorsque son patron est tout près. Le patron de la station-service dépourvue d’essence (Jim Siedow), justement, qui se montre très aimable mais ne répond jamais vraiment aux questions qu’on lui pose. Nous reverrons certains de ces personnages qui s’avéreront extrêmement dangereux, d’autres pas. Gardons la surprise pour qui veut voir le film.

Progressivement, nous allons aboutir dans une « maison de l’horreur » dont l’extérieur de style colonial est curieusement très propre et avenant. Là habite une famille particulièrement dysfonctionnelle. Le grand-père centenaire (John Dugan) vit à l’étage, habillé en costume cravate malgré la chaleur étouffante – peut-être est-il déjà dans ses vêtements de cercueil. À ses côtés, le cadavre momifié de son épouse. Nous ne verrons personne de la génération suivante, et ne saurons rien d’eux. Mais la troisième génération ! Trois frères, dont le plus âgé pourrait être le père des cadets, tous deux des assassins psychopathes. L’aîné n’y voit aucun inconvénient, mais personnellement « ne prend pas de plaisir à tuer, c’est comme ça ».

Comme si cette famille était un archétype abstrait, on ne connaîtra jamais les prénoms ni le nom de ses membres. Seul le frère simplet qui porte un masque de cuir (Gunnar Hansen) est appelé à deux reprises du sobriquet de Leatherface. Une lecture possible de ce groupe, et c’est la mienne, est qu’en réalité il ne constitue que le grossissement jusqu’au grotesque de la cellule familiale blanche américaine moyenne. Certains possèdent des canaris, ici on a enfermé une poule dans une cage bien trop petite. Et ce n’est qu’une des images perturbantes qu’on rencontre dans cette maison. Ici, on doit bien se tenir à table, ordonne le frère aîné, et ce même si on est entouré de sculptures faites de restes humains, et peu importe si on a comme invitée involontaire une jeune femme destinée à se faire abattre à la fin du repas.

À regarder de plus près, les exactions ne se commettent que contre les personnes qui ont pénétré dans leur propriété privée. Ce ne sont pas des prédateurs qui opèrent en dehors de chez eux. Seul un des frères, le « mauvais garçon », perpètre des actes à l’extérieur, mais n’y tue personne. Il se contente de piller des tombes et de ramener à la maison des morceaux de cadavre – ce qui n’est quand même pas bien ! On pense à ce fait divers, postérieur au film et se passant en Louisiane, où un boucher d’un mètre nonante avait tué à la carabine un jeune touriste japonais égaré à qui il avait ordonné : « Freeze ! », soit « Gèle ! », donc « Ne bouge pas ! » Le malheureux japonais ne connaissait pas l’argot de Louisiane, s’était encore avancé d’un pas et avait été descendu par le boucher. Dans un premier temps, la police locale avait relâché le boucher après son interrogatoire en estimant qu’il était dans son droit de propriétaire ! Et vous trouveriez que « TCM » serait un film absurde ?

Il y a curieusement une similarité avec une scène du film. Leatherface, également un géant, est en fait terrorisé par l’arrivée de ces jeunes égarés dans sa « zone de confort », et c’est peut-être pour cela qu’il les tue. Peut-être. Car il y a beaucoup de non-dits volontaires et d’ambiguïtés dans « TCM ». De façon assez ironique, quand ils arrivent dans la propriété sans nom, les jeunes sont filmés de manière à ce qu’ils ressemblent plus à des envahisseurs qu’aux innocents un peu perdus qu’ils sont.

Le nombre de personnages muets constitue un fait assez saisissant : Leatherface, mais aussi le grand-père et le laveur de voitures, comme s’ils faisaient partie d’un monde perdu où la parole n’est pas encore arrivée. Cette parole vient souvent de façon indirecte, via la radio qu’on entend à plusieurs reprises dans le film. C’est ainsi que Hooper, pourtant texan lui-même, se moque du chauvinisme local en faisant dire lors d’une interview au shérif local Jesus Maldonato qu’ « il a des preuves irréfutables que les profanations de sépultures sont le fait de personnes étrangères au Texas », ce qui s’avérera faux. Une forme d’humour bizarre parsème d’ailleurs « TCM ». Alors qu’il vient d’enlever Sally et de la placer, ligotée et bâillonnée dans son pick-up, le frère aîné actionne le démarreur, se ravise, coupe le moteur, sort du véhicule, va éteindre la lumière à l’intérieur du bâtiment, se rassied et repart pour de bon en disant à une Sally gémissante : « L’électricité est tellement chère qu’il faut faire attention à tout si on ne veut pas tomber en faillite », sur le ton le plus badin qui soit, comme s’il discutait avec une bonne copine.

Lorsqu’il a auditionné le géant Gunnar Hansen qui allait jouer le rôle le plus brutal du film, Tobe Hooper a voulu s’assurer que l’homme n’était pas violent dans la vie. Il s’est avéré que non. Hansen était aussi poète et écrivain. Jim Siedow était également metteur en scène de théâtre spécialisé dans Shakespeare. On est donc loin d’un casting fait d’abrutis. L’ensemble des acteurs constitue en fait un « gang » de progressistes. Dans le très petit rôle d’un des rares « locaux » sympathiques, on trouve le vétéran John Henry Faulk, homme de théâtre et de radio qui avait souffert du maccarthysme. Dans les années soixante, le protest singer Phil Ochs lui avait dédié la chanson « The Ballad Of Henry Faulk ». Ed Guinn, qui incarne le camionneur qui sauve Sally in extremis de la mort, était bassiste et chanteur du groupe psychédélique The Conqueroo, un des rares groupes américains « mixtes » black and white des années soixante, avec Love, Sly & The Family Stone et The Chambers Brothers.

Pour préparer cet article, j’ai correspondu avec certains des acteurs : Teri McMinn, Ed Guinn et John Dugan. Ce dernier, qui jouait le rôle du centenaire décati, était en fait le plus jeune de la bande : il n’avait que vingt ans lors du tournage, petite marque supplémentaire de l’humour particulier de Hooper. Tous les trois m’ont dit qu’ils sont encore et toujours de sensibilité de gauche. Ce n’était pas un film « fasciste » comme on le disait parfois de certains films violents de l’époque. Sur les réseaux sociaux, ils n’ont de cesse de rappeler combien ils s’opposent à un Donald Trump. Le vrai massacre, non pas texan mais mondial, vient de gens comme lui.