Aide-mémoire>Aide-mémoire n°88

De l’ingouvernabilité

Par Olivier Starquit

Au début des années 70, la démocratie était florissante, avec le quasi plein emploi, le rapport de force était favorable aux travailleurs et les revendications ouvrières, ethniques et écologiques tenaient le haut du pavé : indisciplines ouvrières, grèves, griefs portant autant sur les revendications salariales que sur les formes d’organisation du travail fleurissaient. Les pratiques des multinationales se voyaient remises en cause et l’Etat lui-même faisait l’objet de vives critiques.

Pour rappel, c’est à cette époque que la Commission trilatérale[1] s’inquiète, sous la plume de Samuel Huntington, d’un possible déferlement démocratique. La peur avait changé de camp et les travailleurs n’étaient plus dociles. Face à cette crise de gouvernabilité, les milieux d’affaire et la classe politique vont essayer de manière non concertée de mettre en place des stratégies visant à répondre à cette crise structurelle que le peuple finit toujours par installer au cœur de toute démocratie. Ces stratégies, Grégoire Chamayou les décortique dans son dernier ouvrage[2] et il le fait notamment en plongeant dans la littérature grise, tous ces guides de management et ces théories politiques conçues pour reprendre la main.

Panorama des stratégies pour rendre la société ingouvernable

Les embuscades sémantiques ne manquent pas à l’appel. Comme l’affirme Grégoire Chamayou, « définir les mots est un acte politique : qui en fixe le sens se dote d’un atout stratégique[3] ». Ainsi, face aux contestataires des multinationales, il s’agira de veiller à coopérer avec les réalistes, dialoguer avec les idéalistes pour les convertir en réalistes, isoler les radicaux et avaler les opportunistes, le tout afin de priver l’adversaire de sa supériorité morale et le tout au nom du dialogue érigé en valeur suprême dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises : grâce au dialogue, le discours va préconiser la coproduction de sens, l’empathie entre parties prenantes et « au conflit social, on oppose le schéma bien ordonné d’une synthèse harmonieuse des intérêts d’un monde social pacifié[4] ». Sous couvert de dialogue, le conflit ne peut plus être porté sur la place publique, la palabre permet l’enlisement et ceux qui refusent le dialogue se voient vite disqualifiés : « ne sont reconnus comme légitimes que ceux qui ont renoncé à leur force : la légitimité est la médaille de pacotille qu’on leur octroie en échange de leur désarmement : ne luttez qu’en vous pliant à ces règles mêmes qui sont faites pour vous priver des moyens de la lutte[5]. » La stratégie dite du dialogue en embrasse officiellement le principe pour mieux en saboter le contenu.

(cc)CAMÉ

(cc)CAMÉ

Parcourant les écrits de Friedrich von Hayek, Chamayou détecte une deuxième stratégie : celle qui consiste à « détrôner la politique par la sanctuarisation constitutionnelle de l’économie ». Paradoxe d’une destitution constitutionnelle ou d’une constitutionnalisation destituante. Quiconque suit l’actualité européenne et est quelque peu familier avec le prescrit budgétaire européen comprend tout de suite de quoi il retourne : les élections sont maintenues mais le choix se réduit à peau de chagrin puisque ce choix lui-même se voit corseté voire verrouillé par l’inscription dans des traités des règles à suivre pour réduire le budget de l’État, atteindre l’équilibre budgétaire, lutter contre la dette publique.

La troisième stratégie sera celle du capricorne, cet insecte xylophage qui s’attaque en douceur à une poutre, de manière imperceptible. Avec cet insecte, « nul besoin de tailler les poutres à la hache quand, tapies dans le bois, mille petites gueules rongent inexorablement la charpente[6] ». Au lieu d’annoncer ouvertement une privatisation de tel ou tel service public, ce qui donnerait inéluctablement lieu à une levée de boucliers, l’idée est de procéder pan par pan par le biais d’une micropolitique qui va laisser se détériorer ces mêmes services avant de les privatiser, va faire exister des offres concurrentes et privées en même temps que ces derniers, ou bloquer les entrée futures dans un système ou un statut, tout en garantissant les avantages de ceux qui sont déjà à l’intérieur. Dès la libéralisation entamée, ce sont les individus eux-mêmes, par leurs micro-choix de consommateurs qui deviennent les moteurs du changement et qui, en posant des choix de consommateurs, impulsent un retrait de la politique.

Toutes ces stratégies induisent également une destruction des syndicats, une transformation de l’assurance-chômage qui cesse d’être un droit conquis pour devenir un dispositif incitant à la paresse.
Toutes ces méthodes aux apparences douces visent à rendre le monde des affaires ingouvernable pour mieux gouverner les autres et en fin de compte, force est de constater que la violence, l’austérité et la dureté ne témoignent pas d’une perversion de la logique néolibérale, ils en forment les traits fondamentaux où nous voyons l’État devenir fort avec les faibles et faible avec les forts, ce qui caractérise pleinement cette notion de libéralisme autoritaire « employée dès 1933 par un juriste antifasciste, Hermann Heller, à propos d’un discours de Carl Schmitt face à une assemblée de patrons allemands. Schmitt y défendait un État extrêmement fort face aux revendications sociales mais renonçant à son autorité en matière économique[7] ». La mise en place de la gouvernance européenne participe pleinement de cette logique, elle qui « réduit la vie publique au management ou à l’administration en éliminant la politique, le conflit et la délibération sur les valeurs communes ou les fins[8] ».

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMÉ

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMÉ

Autre variante de l’ingouvernabilité : la société du tacle

Cinquante ans plus tard, ces stratégies ont atteint leur but à un point tel que l’homme politique néolibéral « n’a pas un problème de communication, il a un problème de crédibilité : impuissance d’agir et régression démocratique[9] ». Le discrédit sanctionne le monde politique comme en atteste par ailleurs le mouvement des gilets jaunes, ce discrédit est le produit d’un double phénomène : une gouvernance sans souveraineté, une démocratie sans délibération. À partir du moment où « la souveraineté de l’État est battue en brèche, le dispositif de représentation du pouvoir apparaît comme une coquille vide, un simulacre aux mains des communicants[10] » et la régression démocratique se manifeste par une parole politique rendue illégitime.

Face à ces constats préoccupants et affligeants se pose bien évidemment la question de savoir ce qu’il convient de faire. Pour Grégoire Chamayou, il faut rouvrir le chantier entamé dans les années 70, celui-là même qui avait entraîné la réplique non concertée qui a donné naissance aux diverses variantes du néolibéralisme. Il faut redonner du souffle et se réapproprier les deux bêtes noires du néolibéralisme : l’autogestion et la démocratie. Ainsi, puisque « la logique politique du néolibéralisme est la dé-démocratisation du travail, alors un projet politique alternatif – anticapitaliste, antipatriarcal , antiraciste – doit viser le renforcement du pouvoir des travailleurs et travailleuses, d’abord sur l’établissement de travail , et à partir de là, sur l’ensemble des institutions de la vie en commun[11] ».
Et dans ce cadre, il faut œuvrer d’arrache-pied à « la réduction drastique du temps de travail et, au sein du temps de travail, la diminution des temps de production au profit de temps de formation et d’activité démocratique ; la transformation de l’établissement de travail en une institution politique dans laquelle chaque membre en partagerait à part égale la souveraineté ;
et l’invention de droits démocratiques pour les travailleurs , liés à de nouvelles institutions devant permettre aux « travailleurs-citoyens » de définir les conditions de travail (dans des conseils d’entreprises) ,
les objectifs coordonnés de la production (dans des conseils économiques) et la qualification des activités sociales, comme du travail ou non , ainsi que leurs finalités (dans des conseils sociaux)[12] ».

1er mai Chicago (cc)Charles Edward Miller

1er mai Chicago (cc)Charles Edward Miller

Quant à la démocratie tout court, il s’agirait de promouvoir et de réhabiliter inlassablement une conception dynamique et conflictuelle de la démocratie où cette dernière ne se mue pas en un ordre figé pour l’éternité réductible aux élections mais est bel et bien le conflit organisé qui induit une dynamique propice à changer les institutions, au risque de la voir sombrer inexorablement et définitivement.

  1. Ndlr : comme la définit lui-même Grégoire Chamayou : « La Commission trilatérale, organisation privée fondée en 1973 sous l’impulsion du banquier David Rockefeller et du politiste Zbigniew Brzezinski, réunit d’éminentes personnalités des États-Unis, d’Europe occidentale et du Japon, une élite transnationale ayant vocation à élaborer des recommandations politiques pour les «pays développés» » in Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique, 2018, pp. 314-315, note 3 de la partie VI.
  2. Cf. supra.
  3. Idem, p.97.
  4. Idem, p.138.
  5. Idem, p.150.
  6. Idem, p.255.
  7. Sonya Faure, « Grégoire Chamayou : «Pour se défendre, le néolibéralisme fait refluer le trop-plein démocratique» », Libération, 09/11/2018. Ndlr : rappelons que Carl Schmitt, juriste et philosophe catholique conservateur, adhéra au parti nazi en mai 1933, avant d’en être exclu en 1936, soupçonné par la SS d’adhésion opportuniste. Il resta toutefois proche de Göring. Après la guerre, il ne remit jamais fondamentalement en question son engagement nazi. Sa pensée et ses travaux ont grandement inspiré l’architecture juridique du IIIe Reich, notamment les concepts nazis de « führerprinzip » et de « guerre totale ».
  8. Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte, 2016 , pp. 128-129.
  9. Christian Salmon, L’ère du clash, Paris, Fayard, 2019, p.84.
  10. Christian Salmon, « Fini le storytelling, bienvenue dans l’ère du clash », Mediapart, 17 mars 2018, https://www.mediapart.fr/journal/france/170318/fini-le-storytelling-bienvenue-dans-l-ere-du-clash?onglet=full
  11. Alexis Cukier, « Ce que le néolibéralisme fait au travail », Revue Lava, 17 décembre 2018 https://lavamedia.be/fr/ce-que-le-neoliberalisme-fait-au-travail/
  12. Idem