Aide-mémoire>Aide-mémoire n°88

Démocratie, langage et Gilets jaunes

Entretien avec Franck Lepage, par Julien Paulus

Dans la perspective de sa venue à la Cité Miroir, le 24 avril 2019, entretien avec Franck Lepage, ex-prophète salarié de l’Administration devenu clown-consultant et troubadour ardent de l’éducation populaire. Tutoiement de rigueur !

Photo de Franck Lepage

Franck Lepage

Julien Paulus : On peut dire que tu es le créateur d’un format original que tu as appelé « conférence gesticulée » et qui rencontre de plus en plus de succès. Mais qu’est-ce qu’une conférence gesticulée au juste ? D’où est-ce venu ?

Franck Lepage : Cette idée est liée à un licenciement et à une période de chômage à l’issue de laquelle tout individu normalement constitué, qui a profité de ses droits jusqu’au bout, se voit contraint de retourner sur le marché du travail et se demande ce qu’il va pouvoir bien faire, sachant qu’il n’a plus du tout envie de faire ce qu’il vient de faire. Je te dis cela parce que l’immense majorité des conférences gesticulées sont basées sur des ruptures, sur un moment de carrefour dans ta vie. C’est exactement comme le disait François Candebat qui fait une conférence sur l’insertion des jeunes ; il est venu me voir un jour en me disant : « ben voilà, je viens de travailler cinq ans en mission locale pour l’emploi, soit je fais un cancer, soit je fais une conférence gesticulée. » Donc, je lui ai dit de faire une conférence gesticulée. Mais c’est aussi le cas d’Elisabeth Fery, aide-soignante, c’est le cas de tous les gens qui viennent nous dire qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils doivent faire quelque chose et qu’ils ne peuvent plus continuer à souffrir comme ça, avec toutes les contradictions qu’ils vivent. En ce qui me concerne, la perspective de retourner bouffer de la demande de subvention par projet, ça me rendait juste dingue, c’était juste pas possible.

Mais pour que l’idée de la conférence gesticulée émerge, il a fallu un ensemble de paramètres, comme souvent tout à fait improbables et inattendus, c’est-à-dire, grosso modo, une opportunité de tenter une expérience et de raconter sur scène ce que j’avais traversé professionnellement les quinze années précédentes, avec un côté un peu : « allez, chiche ! » ça a donc donné la première tentative qui a eu lieu à Avignon, dans un théâtre, ce qui était vraiment difficile à refuser quand tu sais qu’il y a des gens qui s’endettent pour acheter un demi bout de garage, alors que là j’avais un mec qui avait le théâtre des Carmes, que j’avais un peu mis au défi et qui me dit : « ben ok, vas-y ! » Je lui fais alors la proposition de parler 72 heures ; et j’étais très sérieux car, pour moi, l’idée était de me purger complètement, de me laver, de me nettoyer de toute cette merde qui me collait depuis quinze ans à faire le con dans les ministères et dans les cabinets, à ne plus pouvoir me regarder dans une glace à force d’être devenu un menteur professionnel.

Quant au mot « gesticulée », je l’ai souvent raconté, il est apparu quand on m’a demandé dans quelle rubrique on devait me mettre dans le catalogue du « Off » à Avignon, qui est quand même un assez gros bouquin. En théâtre ? Là, je réponds « non, non, pas du tout ! » Conte ? « Non, absolument pas ! » Clown ? « Hé, arrêtez, là ! » De guerre lasse, ils finissent par me dire : « Bon, on met quoi, alors ? » Et là, ça me vient comme ça, un peu comme une bêtise : « Ben, vous avez qu’à mettre que c’est une conférence gesticulée. » Ce qui convient très bien : il y a cette idée qu’on livre du savoir, que c’est totalement didactique, qu’on y apprend des choses. C’est pour cela que je refuse totalement d’être comparé à un humoriste. Les humoristes – en tout cas, ceux que je connais – ne produisent absolument aucune analyse : ils réagissent à des faits de société, c’est marrant, mais il n’y a pas d’analyse derrière, pas d’analyse structurée, contrairement aux conférences gesticulées. C’est donc bien une conférence, mais « gesticulée », c’est-à-dire « illégitime », « populaire », « insolente », sur le mode « je vous emmerde et je dirai ce que je veux », l’idée d’un truc « pas expert », pas autorisé, subversif… Après, on a cherché à changer de nom mais on n’a jamais trouvé. C’est un oxymore qui est finalement assez marrant, qui suscite une interrogation. Parce qu’une conférence, ça ne peut pas être « gesticulé » : « conférence » renvoie à la sphère de l’expertise, et « gesticulée » renvoie au n’importe quoi. C’est donc un concept impossible qui, du coup, fera que la droite mettra du temps à se l’approprier – du moins, je l’espère – car il manque totalement de sérieux.

Julien Paulus : En effet, quand on regarde les conférences gesticulées, sur Youtube ou ailleurs, on se rend bien compte qu’il s’agit d’un savoir, mais qui repose toujours sur une expérience et un parcours personnels…

Franck Lepage : Toujours ! C’est de la théorie incarnée, de l’analyse incarnée. Si elle n’était pas incarnée, ça ne fonctionnerait pas, ça serait juste une conférence comme il y en a tant d’autres. Ça pullule de colloques dans tous les coins, j’ai passé ma vie dans ces colloques donc je sais ce que c’est : tu écoutes un mec qui a produit une analyse vachement intelligente, parce qu’en général c’est un universitaire, qu’il est autorisé à le faire parce qu’il y a travaillé, qu’on a la preuve qu’il sait de quoi il parle, etc. Et tu sors de là en te disant qu’il a raison et c’est tout. Alors qu’une conférence gesticulée, c’est tout à fait la démarche inverse : tu as une personne qui parle de ce qu’elle a vécu et qui va aller chercher à l’extérieur les éléments d’analyse qui viendront en quelque sorte confirmer ce qu’elle raconte et ce qu’elle ressent au plus profond de son expérience. Ce qu’on a d’ailleurs immortalisé par la formule d’un Belge qui s’appelle Luc Carton qui évoquait le mélange d’un savoir froid (universitaire) et d’un savoir chaud (extérieur). Et, en bon parapentiste que je suis, j’avais ajouté que si tu mélanges du froid et du chaud, ça ne fait pas du tiède, ça fait de l’orage !

Donc, l’incarnation du sujet est absolument essentielle. C’est d’ailleurs le point qui laisse toujours perplexe au début, dans les stages de formation que nous organisons, parce que, très souvent, les gens sont tellement formatés par cette phrase atroce qui est « raconte pas ta vie » ou « ta vie n’intéresse personne », alors qu’au contraire nous pensons que ce qui est subversif, c’est justement de raconter sa vie. Ce qui, à mon avis, est sans doute ce que les Gilets Jaunes sont en train d’expérimenter aujourd’hui.

Paris 16 mars 2019 (cc) CAMÉ

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMé

Julien Paulus : Ces conférences gesticulées et les ateliers qui les accompagnent s’inscrivent résolument dans une perspective d’éducation populaire…

Franck Lepage : Ah oui, absolument ! On pense même que l’on retourne aux sources de ce qu’était et de ce que n’aurait jamais dû cesser d’être l’éducation populaire, à savoir un travail de la culture dans une logique de transformation sociale et politique. « Culture » doit ici s’entendre, non pas dans un sens « artistique », mais dans le sens du vécu anthropologique de la personne. Il s’agit de fabriquer de l’analyse politique à partir de ce que je vis et d’échanger ça avec d’autres gens. Une assistante sociale en sait beaucoup plus sur les politiques publiques qu’un chercheur du CNRS qui travaille sur le sujet ; simplement, elle ne le fait pas de la même façon et ne le valide pas comme « savoir ». N’importe quel travailleur sait un tas de choses sur la domination qu’il subit… Les profs ne sont pas bêtes, par exemple. Au fond d’eux-mêmes, ils savent très bien qu’ils ne fabriquent pas de l’égalité, qu’ils fabriquent exactement le contraire, ils ne peuvent pas l’admettre facilement sans quoi ils iraient tout droit à l’asile, mais ils le savent. C’est pour cela qu’ils souffrent…

Julien Paulus : Tu as fait le lien avec les Gilets Jaunes. On sait que ça discute et que ça échange beaucoup sur les ronds-points, un discours politique se construit. Lors d’une interview à la revue en ligne « Le Comptoir », tu disais que, selon toi, « le gilet jaune est le symbole d’une conscience de classe qui est en train de renaître ». Qu’entendais-tu par-là ?

Franck Lepage : Mais par l’échange d’informations, justement. Ce dont ils témoignent tous sur les ronds-points – où l’on trouve une grosse majorité de femmes, soit dit en passant – c’est qu’il s’agit d’une stratégie de survie. J’entendais encore hier le témoignage d’une femme qui disait que, pour elle, le 11 du mois, c’était fini, qu’elle devait arbitrer dans ses dépenses en sachant que si elle achetait un pot de Nutella qui aujourd’hui coûte 4 euros, elle ne pourrait pas acheter des médicaments pour sa fille si celle-ci tombe malade. Elle parlait aussi d’une boîte de sardines ou de pâtes qui coûtait 2 euros et en était choquée. Mais les gens que l’on retrouve dans l’entourage d’un Emmanuel Macron, par exemple, ne peuvent absolument pas imaginer que deux euros puissent représenter un prix élevé. Et c’est là, alors qu’on nous avait dit qu’il n’y avait plus de classes et qu’il n’y avait plus qu’une classe moyenne, c’est là qu’une conscience de classe est en train de renaître. Pour avoir assisté à deux trois réunions sur des ronds-points ou des QG, je peux dire que tous ces gens témoignent du fait que c’est la première fois qu’ils sortent, qu’ils participent à une manif, qu’ils ne l’auraient jamais cru, etc. Ils sont en train de réinventer en repartant de la base, c’est-à-dire d’eux-mêmes, en confrontant et en échangeant les expériences puis, tout doucement, en allant chercher sur Internet des savoirs produits par des gens qui leur semblent être des alliés. D’où le succès actuel d’Étienne Chouard et du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne, ndlr), succès qui a totalement pris de court le gouvernement qui ne s’attendait absolument pas à ce que des gens qui, au début, ont l’air de gens qui pleurnichent sur le pouvoir d’achat, se mettent à revendiquer un référendum révocatoire et constituant.C’est vraiment génial. Voici des gens du peuple, au sens de « dominés » ou en tout cas de « non dominants » – pour reprendre la définition de Michel Onfray – qui sont en train de faire du droit constitutionnel en direct ! C’est absolument génial !

Donc oui, il y a une conscience de classe qui se manifeste à travers la visibilité de ce gilet. C’est une trouvaille de génie, ce gilet ! Il permet d’être visible. Quand par exemple je croise une voiture qui a le même gilet que moi sur le pare-brise, c’est là qu’il y a une conscience de classe qui revient, parce que sans cela, on ne se voit pas, on est invisibles. Ça visibilise quelque chose…

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMé

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMé

Julien Paulus : Mais cette visibilité entraîne également des réactions qui vont du soutien à la franche hostilité, notamment dans les médias. Le mouvement a été notamment décrit comme noyauté par l’extrême droite, accusation qu’avait d’ailleurs déjà connue Étienne Chouard et à laquelle tu avais déjà réagi à l’époque…

Franck Lepage : Oui. Je suis d’ailleurs fatigué de le faire car c’est très piégeant et j’y vais donc assez prudemment, parce que prendre frontalement la défense d’Étienne face à des gens qui sont dans un rapport de totale essentialisation du problème, c’est assez difficile. Pour ces gens-là, il n’y a que le bien ou le mal et, à leurs yeux, Étienne a choisi le mal. Alors, tu dois discuter, rappeler aux gens qu’Étienne est un mec super, un démocrate, un anarchiste et que, non, il n’est pas du côté de Soral. Maintenant, Étienne cherche aussi les ennuis ; là, il vient de dire qu’il voterait probablement pour François Asselineau aux élections européennes [rires]. Maintenant, il n’en a rien à faire et c’est ça que je trouve magnifique chez Étienne. Cela dit, pourquoi Asselineau alors qu’Étienne, comme je le sais, est plutôt proche de la France Insoumise ? Tout simplement, parce que, dans le cadre des élections européennes, il va voter pour la seule offre politique qui appelle clairement à sortir de l’Union Européenne, et ça ne va pas plus loin que cela. Et comme même Mélenchon ne propose pas de sortir, Étienne est tout à fait cohérent avec ce qu’il écrit et se tourne vers la seule offre politique qui lui reste sur ce sujet précis.

Maintenant, en ce qui concerne le mouvement des Gilets Jaunes dans son ensemble, on assiste à de vraies tentatives de manipulations médiatiques. Je viens enfin de tomber sur un rapport du service secret français qui vient d’être remis très officiellement au Premier ministre et qui met clairement le gouvernement en difficulté en annonçant que, au sein du mouvement, on trouve que dalle d’extrême droite ou d’extrême gauche. Ils ont chiffré très exactement que, sur l’ensemble de la France, ça représenterait peut-être 300 personnes qui, en plus, ne vont plus dans les manifs. L’extrême gauche de toute façon a décidé qu’elle n’irait plus pour des raisons obscures et de vagues soupçons de confusionnisme. Pareil pour l’extrême droite. De son côté, Macron avait sorti un chiffre totalement délirant du genre 40.000 extrémistes de gauche ou de droite, chiffre qui est maintenu démenti par ses propres services au niveau le plus informé qui soit qui démentent totalement cette information.

Ce qui veut dire que non seulement le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas vérolé par l’extrême droite, mais qu’il n’y a même pas d’extrême droite à l’intérieur. Maintenant, comme cette ultra-minorité d’extrémistes de droite bénéficie d’une très grande visibilité parce que cela fait des années qu’on agite le fantôme de l’extrême droite pour maintenir l’ordre libéral, il suffit qu’il y en ait un ou deux pour qu’on hurle au noyautage de tout le mouvement. Mais dans les faits, c’est totalement faux. D’ailleurs, si l’on regarde le profil des personnes placées en garde à vue lors de la manifestation du 1er décembre – celle qui avait un peu chauffé – on constate qu’il s’agissait essentiellement d’artisans (boulangers, plombiers, couvreurs, etc.) et pas un seul politisé.

Personnellement, je pense que c’est un mouvement qui est subversif et qui repose vraiment sur une conscience de classe. D’ailleurs, les mouvements politiques le boudent et s’en tiennent à l’écart, ce qui est révélateur de beaucoup de choses : les syndicats, par exemple, s’en tiennent à l’écart et n’appellent pas à la grève. C’est donc un mouvement qui échappe au pouvoir qui ne sait absolument pas quoi en faire. En plus, on est en train d’assister à une évolution de plus en plus évidente, en tout cas depuis samedi dernier [16 mars, ndlr] : les Gilets Jaunes ne cherchent plus à arrêter les « black blocs », qui eux sont clairement dans le mouvement et s’en prennent aux symboles matériels du capitalisme. Je pense qu’il y a là une forme très intéressante d’alliance objective entre, d’un côté, des gens du peuple, des travailleurs, qui ne sont pas des gens violents, qui n’oseraient jamais prendre un marteau et s’attaquer à une vitrine d’un magasin de luxe, et les « black blocs » de l’autre. Ce mélange entre des gens extrêmement déterminés à casser et cette foule de Gilets Jaunes qui restent là, se promènent, occupent l’espace en ne faisant rien d’autre, ce mélange est tout à fait détonnant. La violence oblige à porter l’attention. Les manifs type « promenade en ville », le gouvernement n’en a rien à faire. Par contre, s’il n’y avait que les casseurs, l’affaire serait vite réglée et ils seraient tous en taule. Mais là, le mélange auquel on assiste est très curieux. Après, j’avance prudemment, c’est une hypothèse au pifomètre, mais il me semble qu’il y a là une situation qui prend le pouvoir complètement à revers et celui-ci ne sait pas qui faire avec ça, parce qu’il y a plein de monde, tous en jaune, mais il y a aussi les « black blocs » qui sont un mouvement très organisé, de tendance anarchiste, qui a des consignes très claires, notamment de s’en prendre aux biens capitalistes et jamais aux personnes, etc.

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMé

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Julien Paulus : Un autre élément qu’on observe est une sorte de volonté de réappropriation du langage et des mots. Toi-même, tu animes un atelier de « désintoxication de la langue de bois » et, dans ta conférence gesticulée « Inculture(s) », tu dis : « On nous a volé des mots et on nous a refilé à la place de la camelote, de la pacotille… » La réappropriation des mots, c’est aussi un combat ?

Franck Lepage : Les mots qui nous permettaient de penser la situation dans laquelle nous nous trouvons – à savoir, le capitalisme qui n’est rien d’autre qu’un rapport social, une façon d’être ensemble autour du statut de la propriété privée –, ces mots qui nous permettaient de penser et de nommer cette violence et cette domination étaient les mots du marxisme et ses concepts de domination, aliénation, exploitation. Ce type de mots qui signalent une hiérarchie, une violence ont tous été enlevés du lexique par un travail remarquable de structures comme l’OCDE dont le boulot n’est rien d’autre que ça : travailler sur les mots et faire passer auprès des opinions européennes la privatisation de tous les services publics, et ce sans que les gens descendent dans la rue. Cela implique donc un travail sur le langage pour empêcher de penser. Quand le capitalisme s’appelle tout d’un coup « développement », tu n’as plus rien à dire. Qui est contre le développement ? Personne. Quand l’oppression s’appelle « démarche qualité », on ne peut plus se défendre contre les violences managériales, et c’est pareil pour des concepts comme « transparence », la « mutualisation des compétences », etc. Ils ont une longueur d’avance sur le langage, et cela parce qu’ils bossent, parce qu’ils sont nombreux, qu’ils sont financés et, surtout, que c’est un projet qui ne date pas d’hier, qui a été initié après 1945 précisément pour détruire les conséquences de 1945. Le livre d’Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie [1], explique très bien combien il s’agit d’un projet absolument totalitaire d’une société totalement marchande qui comporte l’élimination to-ta-le de toute forme de service public. Or le service public, c’est ce qui fait civilisation, ce qui fait société, c’est-à-dire le fait de décider que certaines fonctions seront retirées du rapport marchand pour être confiées au bien public. Donc, à ce moment-là, ce qu’on travaille dans les ateliers de désintoxication, c’est d’inventer des manières de se défendre, car en face ils ont une longueur d’avance.

Une de ces manières est de se réapproprier les mots du marxisme, avec toutes les difficultés que cela représente car la disqualification du communisme, réduit à Staline, à Pol Pot et au Goulag, fait que la gauche elle-même s’est éloignée de ces mots. Il s’agit pourtant de travailler sur le langage en osant réutiliser des mots qui font sens, mais aussi en refusant d’utiliser des termes comme « partenaire » pour parler d’une mairie qui te subsidie et qui te donne des ordres, par exemple. D’expérience, je dirais que la Belgique est moins vérolée par ce phénomène. Je me souviens qu’il y a quelques années, une personne m’avait dit qu’elle devait consulter, non pas son partenaire comme on le dirait en France, mais son « pouvoir organisateur ». J’étais stupéfait. On parle pourtant bien des mêmes personnes, mais dans un cas ça masque la réalité, et dans l’autre ça rend visible la réalité du rapport. En France, un rapport qui comporterait la mention « pouvoir organisateur » serait carrément pris comme une insulte ! L’administration te rappellerait tout de suite à l’ordre !

Quoi qu’il en soit, la bagarre sur les mots est extrêmement importante mais elle est aussi particulièrement difficile, parce que dans la querelle entre les Anciens et les Modernes, personne n’a envie de passer pour un Ancien ! Et la plus belle victoire dans ce domaine, c’est de n’avoir rien lâché sur l’expression « éducation populaire » qui, en France était à peu près cliniquement morte. Mais le fait de n’avoir rien lâché, d’avoir fait une conférence gesticulée qui remet son histoire en avant de façon plutôt plaisante, le fait que Youtube arrive là-dessus et que des gens mettent ces conférences en ligne sans rien nous demander et que cela commence à faire tache d’huile, tu te retrouves aujourd’hui avec des milliers et des milliers de jeunes qui se revendiquent de ce concept. Cela veut donc dire qu’on peut sauver un mot, qu’on peut se battre pour le garder ! Il faut maintenant faire la même chose pour des mots comme « exploitation » ou « classe sociale »…

Cela dit, on n’a rien inventé. Brecht disait déjà que pour faire passer un message, il fallait un mélange d’émotion et d’analyse. C’est ce qu’il mettait en œuvre dans sa pratique théâtrale, et c’est ce mélange, je pense, qui est particulièrement efficace du point de vue militant.

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMé

Paris 16 mars 2019 (cc)CAMé

Julien Paulus : Donc, finalement, « l’ardeur, ça compte, non ? »

Franck Lepage : [Rires] Ah, carrément ! C’est une phrase que Christiane Faure m’a réellement dite. Quand, lors de notre rencontre, elle me raconte qu’elle a fait 200 km dans le désert pour donner une lecture d’un bouquin à la population locale, je lui demande pourquoi, alors qu’elle était inspectrice de l’administration et qu’elle n’avait pas vraiment à faire ça. Elle me regarde alors avec cet air triste et me dit : « Mais Monsieur, l’ardeur, ça compte, non ? » Et je n’ai pas su quoi répondre… L’ardeur ! Voilà encore un mot qui sent les années 50 et qui a quasiment disparu. Comme la joie, d’ailleurs. Plus personne n’en parle alors que ces mots disaient beaucoup de choses. L’ardeur, c’est incroyable ! Alors oui, ça compte !

  1. Alain SUPIOT, L’esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total, Paris, Seuil, 2010.