Aide-mémoire>Aide-mémoire n°88

Identitaire ou nationaliste : en un mot Fasciste !

Une chronique de Julien Dohet

À la veille d’une triple échéance électorale, nous allons dans cette chronique revenir sur la première élection à laquelle a participé Nation, et ce à travers l’analyse de son organe de presse de mars 2002 à avril 2003. Outre que ce parti se définit lui-même comme radical, il est intéressant de voir que son nom, pour les élections de mai 2003, signifiait « Nouvelle Alliance pour la Tradition, l’Identité, l’Ordre et la Nation[2]». Tout un programme en soi. Nation n’a jamais réussi au cours de ses presque 20 ans d’existence, et malgré son activité militante et ses efforts de structuration, à percer électoralement ni à empêcher d’autres structures de vouloir incarner l’extrême droite en Belgique francophone[3].

Un groupuscule clairement d’extrême droite

Nation est fondé en septembre 1999 par les courants radicaux de l’extrême droite belge francophone déçus des échecs successifs du Front National de Daniel Féret et de ses diverses dissidences. Son fondateur, et toujours actuellement seul réel chef, Hervé Van Laethem, a déjà un long parcours derrière lui puisqu’il était actif au sein du groupe néonazi l’Assaut (dont Nation reprend d’ailleurs la rune d’Odal en plus de la classique croix celtique, les deux en blanc sur fond noir) et était passé par le Front Nouveau de Belgique. Dès le départ, Nation se dit « la seule opposition nationaliste au Régime en Belgique francophone[4] » et se targue, malgré l’existence d’autres mouvements qui feront de meilleur score électoraux, d’avoir « réalisé l’unité. La seule qui compte : celle des militants. Anciens du PFN, du FN[5], du FNB, du Bloc Wallon et du PCN, ce sont des militants et des cadres de toutes origines politiques qui ont rejoint notre mouvement[6] ». Soulignons que la diversité des origines politiques indiquées ici ne désigne que les divers courants de l’extrême droite.

Les premiers adversaires de Nation sont clairement identifiés : « un ramassis de ce qui se fait de mieux chez les adeptes de la multiculture : punks, anars, autonomes, squatters, et on en passe…[7] », appelés aussi « anarchistes de chez Aldi[8] ». Avec des détournements de slogan comme dans cet éditorial se terminant par : « Pasaran ! Nous passerons et tant pis pour les «démocrates» qui étaient habitués à ne plus entendre de voix discordantes. Les vrais nationalistes sont de retour et nous incarnerons bientôt l’unique opposition[9]. »

Les alliés sont eux identifiés au fur et à mesure d’articles expliquant les manifestations et meetings auxquels Nation participe. À chaque fois des groupes bien ancrés à l’extrême droite, souvent ouvertement néo-nazis, et gravitant à la marge des partis « fréquentables ». Ainsi, accompagné d’une photo ou l’on retrouve une banderole avec la croix celtique blanche sur fond noir est signalé que « une délégation de Jeune Nation a participé à une manifestation anti-mondialisation du Mouvement Social Républicain[10] » ou quand Nation dans un long article dénonce « la campagne médiatique enclenchée contre Unité Radicale » suite à l’attentat manqué d’un de ses membres, Maxime Brunerie, contre Jacques Chirac. Attentat dont Nation n’hésite pas à douter de la réalité dans un article au style complotiste[11] que l’on retrouvera quand il s’agit de parler du 11 Septembre[12]. Mais aussi avec la présence à l’université d’été du NPD et la présence des Roumains de Noua Dreapta à son second congrès[13], de Democratici Egalitari d’Azione italien à une autre activité[14]. De manière plus large, un article annonçant la création d’un « site d’information alternative » cite qu’il s’adresse aux « patriotes et nationalistes, radicaux ou militants de droite, nationaux-révolutionnaires ou identitaires, catholiques traditionnalistes[15] ou païens[16](…) combattants du Liban chrétien (…)[17] ». Au détour des pages, on retrouve aussi une allusion à la « contre-encyclopédie » et à une de ses notices consacrée au collaborateur Abel Bonnard[18].

Une idéologie fasciste

Nation aime à se positionner comme une troisième voie identitaire, nationaliste, qui lutte à la fois contre le capitalisme mondial et contre la gauche. Il rejoint ainsi un positionnement déjà maintes fois rencontré dans cette chronique[19] qui est un des aspects qui distinguent le fascisme de la droite extrême[20] quand on cherche à affiner les définitions. Cette posture qui remonte aux années 30 est ouvertement assumée : « la progression fulgurante des fascismes dans les années 20 et 30 prouve indubitablement que l’amélioration des conditions de vie des groupes humains a été le cheval de bataille d’autres mouvements qu’on situe à tort à l’extrême droite de l’échiquier[21]. »

Au niveau des aspects programmatiques, Nation dénonce avec force la volonté de dépénaliser les drogues douces surtout poussée par les « khmers verts » écologistes[22]. Il s’attaque aussi au Tribunal pénal International vu comme « la plus récente concrétisation de cet impérialisme éthique, prétentieux et philosophiquement aberrant[23] ». Il est au niveau sécuritaire pour « une tolérance zéro à toutes les sortes de délinquance » qui implique l’abaissement de l’âge légal pour aller en prison à 14 ans, le rétablissement de la peine de mort (avec une banderole significative montrant une corde de pendu avec le slogan « du chanvre pour les dealers » ou la sentence « la seule thérapie à appliquer aux pédophiles est celle de la corde de chanvre » ), et « enfin et surtout, il faut mettre la magistrature et les administrations pénitentiaires devant leur responsabilité et ne pas hésiter à tenir pour responsables sur un plan civil et pénal, les magistrats et/ou fonctionnaires qui libéreraient des détenus qui récidivent après leur sortie[24] ». Un discours justifié par le fait que l’on vivrait en « voyoucratie ». L’homophobie n’est pas oubliée qui parle de « la grande rage du lobby gay » et « des adeptes de sodome » pour dénoncer le fait que l’on touche le fonds au niveau des mœurs de la société[25]. Et sur la question sociale on retrouve la traditionnelle vision corporatiste[26] contre les syndicats et pour « la mise en place de systèmes de concertation (…) à l’opposé de la logique de lutte des classes (…) la cogestion dans les entreprises au sein d’organes de collaboration entre les différentes catégories de personnel[27] ».

Dans sa stratégie activiste[28], Nation aime créer des structures parallèles comme « Résistance verte » qui était principalement destinée à utiliser la dénonciation des conditions d’abattage des moutons à l’occasion de la fête de l’Aït El Kebir pour couvrir un discours raciste contre les musulmans dont le danger de la présence en Belgique est une obsession répétée pages après pages. Un discours raciste maîtrisé mais qui affleure à de multiples reprises comme lorsque l’on évoque « le vrai visage du racisme anti-blanc » et le « métissage expérimental décidé d’en haut » dans un article illustré par une photo d’un couple multi-ethnique dont la légende parle de « déviance » et « d’échec de la société métissée[29] ». Le tout mâtiné de théorie du « grand remplacement » comme quand Nation explique que « ce sont des scientifiques allemands qui le dévoilent : il n’y aura plus de blonds en 2200 ! Leur population est trop réduite pour que l’espèce se perpétue d’ici 200 ans. Nul doute que cette nouvelle réjouira les adeptes de la société métissée dans l’attente d’une autre meilleure nouvelle : la disparition à termes des derniers autochtones européens de souche en Europe[30] ».

On retrouve enfin la question du darwinisme social : « Ces nations sont comme des familles au sein de l’espèce humaine. Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? Cette tendance innée des peuples à se regrouper en nations est universelle et se fonde sur un instinct qui dépasse la seule humanité : il plonge dans notre nature animale. Et c’est faire preuve d’une vanité immense que de faire un autre choix, au nom de considérations idéologiques qui nient les lois naturelles et ont la prétention de les transcender[31]. » Ce concept est explicité dans un long article qui clame clairement que « nous sommes contre le mélange des genres : que ceux-ci soient culturels, ethniques ou religieux » alors que « de plus en plus d’éléments de différentes civilisations « exotiques » sont peu à peu introduits en Europe » menaçant ainsi « notre propre civilisation, notre culture identitaire ». Et de regretter que les enfants connaissent plus Shéhérazade que Brunehilde… Et donc, dans cet article faisant référence à Dominique Venner, de parler clairement de la guerre des civilisations « l’islam et le monde musulman sont tellement différents de notre atavisme culturel celto-germanique, mâtiné de culture gréco-romaine et saupoudré de deux mille ans de christianisme, que ces deux types de civilisations, se trouvent pratiquement à l’opposé l’un de l’autre, devenant ainsi antagonistes[32] ». Le programme de Nation veut donc mettre fin au « développement des cultures extra-européennes » car « chaque culture est une conception du monde autonome[33] ».

Nous voyons ainsi à nouveau que Nation est loin d’être un parti anodin et que sa faiblesse électorale et militante depuis vingt ans, compensée par un activisme intense, ne doit pas nous faire sous-estimer le danger qu’il représente.

  1. Parti dont nous avons déjà parlé dans cette chronique. Voir « Le triangle vert et autres découvertes dans le monde virtuel » in Aide-mémoire n°79 de janvier-mars 2017 et « Un «on est chez nous» d’exclusion » in Aide-mémoire n°81 de juillet-septembre 2017.
  2. Formulaire de recueil des signatures permettant de se présenter aux élections inséré dans Nation infos n°32 de janvier 2003.
  3. Voir J. Dohet, J. Faniel (et alii), « Les partis sans représentation parlementaire fédérale », Courrier hebdomadaire du CRISP, n°2206-2207, 2014, pp. 56-72 (62-64 sur Nation spécifiquement).
  4. « Appel : l’unité enfin réalisée ? » in Nation infos n°28 de juillet/août 2002, p.7.
  5. Voir « Nouveau FN, vieille idéologie » in Aide-mémoire n°43 de janvier-mars 2008.
  6. « Quelques réponses à des questions primordiales » in Nation infos, n°34, mars-avril 2003, p.2.
  7. Nation infos n°25 de mars 2002, p.5.
  8. Nation infos n°25 de mars 2002, p.9 Expression que l’on retrouve en 2019 dans un article consacré à l’action antifasciste contre la conférence de Théo Francken à Verviers le 19 février.
  9. Nation infos, n°29 de septembre 2002, p.2.
  10. Nation infos n°28 de juillet/août 2002, p.4.
  11. « Attentat du 14 juillet : mise au point » in Nation infos n°28 de juillet/août 2002, p.5.
  12. « Réflexions américaines » in Nation infos n°28 de juillet/août 2002, p.11 qui commence ainsi « et si le 11 septembre n’était qu’une vaste opération boursière ».
  13. Nation Infos n°30 de novembre 2002, p.6.
  14. Nation infos n°34 de mars/avril 2003, p.7.
  15. Voir « La Loi du décalogue » in Aide-mémoire n°64 d’avril-juin 2013.
  16. Voir « La tendance païenne de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°38 d’octobre-décembre 2006.
  17. « Création du site Internet d’information alternative AlterMedia » in Nation infos n°31 de décembre 2002, p.8.
  18. « Lectures Françaises » in Nation Infos n°32 de janvier 2003, p.6. Lectures Françaises est un périodique… Sur Abel Bonnard voir « Un homosexuel collaborationniste » in Aide-mémoire n°68 d’avril-juin 2014.
  19. Voir notamment « Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite » in Aide-mémoire n°31 de janvier-mars 2005 ; « Du socialisme au fascisme » in Aide-mémoire n°41 de juillet-septembre 2007 ; « Le fascisme n’a pas confiance dans le peuple » in Aide-mémoire n°53 de juillet-septembre 2010.
  20. Voir « De la nuance entre droite radicale et extrême droite » in Aide-mémoire n°77 de juillet-août-septembre 2016.
  21. M. Germain, « Le social : finie la chasse gardée de la gauche ! » in Nation infos n°25 de mars 2002, p.2.
  22. « Ecolo est nuisible à la société » in Nation infos n°31 de décembre 2002, p.2.
  23. I. Lemaire, « Des nations ou un empire ? Nationalisme contre impérialisme » in Nation Infos n°25 de mars 2002, p.9.
  24. « Insécurité : il existe des solutions » in Nation Infos n°26 d’avril 2002, p.2.
  25. « Zone verte ou rose » in Nation infos n°29 de septembre 2002, p.9.
  26. Voir « Force, Joie et Travail ! » In Aide-mémoire n°45 de juillet-septembre 2008, « L’extrême droite défend-elle les travailleurs ? » in Aide-mémoire n°60 d’avril-juin 2012 et « La «démocratie autoritaire» pour le bien des travailleurs » in Aide-mémoire n°65 de juillet-septembre 2013.
  27. « Combattre l’injustice sociale » in Nation infos n°34 de mars-avril 2003, p.6.
  28. Nation se revendique du courant incarné par François Duprat, voir « Plongée chez les radicaux de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°76 d’avril-juin 2016.
  29. M. Germain, « Société multiculturelle : les masques tombent » in Nation infos n°26 d’avril 2002, p.5.
  30. Nation Infos n°30 de novembre 2002, p.9.
  31. I. Lemaire, « Des nations… », art. cit., p.8.
  32. L. Torreele, « Amalgame, culture et identité » in Nation infos n°31 de décembre 2002, pp.6-7.
  33. « Culture : Tag et rap, deux onomatopées pour un avenir ! » in Nations infos n°34 de mars/avril 2003, p.4.