Aide-mémoire>Aide-mémoire n°89

Les fronts antifascistes à Liège après la guerre

Par Julien Dohet

C’est au milieu des années 1970 que l’on retrouve une première trace d’une structure clairement antifasciste à Liège1. Il s’agit du « Front antifasciste et démocratique de Liège » dont le n°1 de son mensuel, Lutte démocratique, est daté d’octobre 1975. Ce front se crée pour réagir à l’ouverture d’un local du MSI à Liège2. Il est intéressant de voir que, comme en 2019 avec le local de Nation en Saint-Léonard, un des moteurs de la création de ce front est la volonté de voir fermer un local et d’empêcher une structuration et une implantation de l’extrême droite à Liège. L’après 1968 est d’ailleurs une période de renaissance des groupes fascistes sous de nombreux noms, dont le Front de la Jeunesse qui sera plus tard central dans la création, en 1985, du Front National par Daniel Féret.

Plus près de nous, un Front Antifasciste est créé fin 1991-début 1992. Il se réunissait au Carlo Levi, au début de la rue Saint-Léonard. Dans son éditorial « contre la démagogie, faisons front », publié dans le deuxième numéro de son bulletin de liaison, le FAF écrivait ceci : « Nous ne prétendons pas détenir la vérité absolue ni encore moins avoir le monopole de la lutte anti-fasciste. Le mouvement contre l’extrême droite et contre le racisme est un mouvement très large qui englobe d’importants secteurs de la société, donc par conséquent pluraliste. Nous souhaitons engager avec d’autres un profond débat sur ce thème. (…) Pour faire barrage à l’extrême droite, il faut que dans les faits se constitue un large front qui regroupe toutes les forces démocratiques opposées à l’extrême droite y compris les mouvements associatifs et socio-culturels mais aussi tous les citoyens conscients »

À nouveau, ce Front Antifasciste se constitue notamment pour réagir à l’annonce de réunions publiques de l’extrême droite qui tente à plusieurs reprises d’organiser des meetings au Palais des congrès. Meetings qui ne se tiendront pas, grâce à la mobilisation. L’autre grande raison est la mobilisation pour une manifestation contre le racisme à Bruxelles qui sera un grand succès. Dans cette période du début des années 90, il est notable que le mot d’ordre d’une des manifestations organisées par le Front Antifasciste était : « Pas de racisme, pas de fascisme, des emplois ». Et qu’il proclamait clairement que « L’antifascisme, ce n’est pas seulement empêcher les fascistes et leurs organisations de manifester, c’est aussi lutter contre les causes du fascisme, à savoir les exclusions sociales ».

Photo d’une manifestation du front antifasciste de Liège

En 1994, ce sera la mobilisation contre l’ouverture du local d’Agir rue Surlet (près du Musée Tchantchès, dans le quartier d’Outremeuse) avec la création du Collectif d’Outremeuse contre l’extrême droite dont la liste des premiers signataires montre toute la diversité qui était rassemblée. Mouvements politiques et syndicaux, monde associatif et culturel, chrétiens et laïques…

Fin des années 90, dans le contexte de la construction du centre fermé de Vottem et d’une présence publique du parti REF, on assiste à une tentative de relance du Front Antifasciste avec cet appel : « Il est temps de sortir de nos petits souliers et de relancer un mouvement antifasciste conséquent ». C’est aussi à cette époque que le symbole du triangle rouge, déjà utilisé depuis plusieurs années par des groupes antifascistes, est produit et distribué sous forme de pin’s. Une manière de porter le message qui sera reprise ensuite par les Territoires de la Mémoire, association fondée en 1993 dans le même contexte que le Front Antifasciste, et qui perpétue depuis ce symbole, geste discret mais clair, pour dire non à l’extrême droite et à ses idées.

C’est également en 1993, le 13 avril, qu’est mis en place un Front Anti-Fasciste de Belgique composé des FAF d’Anvers, de Bruxelles, de Louvain, de Gand et de Liège. Charleroi et Verviers se joindront ensuite. Plus tard, en 1996, une coordination sera retentée sous le nom de Coordination antifasciste de Belgique qui, malgré son nom, ne couvrait que la partie francophone du pays mais avait des liens avec des organisations flamandes.

On le voit par ces brefs flashes historiques, la lutte antifasciste n’a jamais vraiment disparu dans notre région. Elle a connu des hauts et des bas et s’est réactivée avec force et vigueur quand l’extrême droite tentait de s’implanter et de se structurer via une expression publique ou l’établissement d’un local. Pour terminer, citons encore les mobilisations en 2007 contre la librairie en Hors-Château de l’éditeur d’extrême droite français Philippe Randa ou celles contre les tentatives de manifestation du mouvement PEGIDA en 2016… À chaque fois, l’anticorps a repris des couleurs, s’est mobilisé et a empêché cette structuration.

C’est, à notre sens, une raison importante de l’absence d’une réelle présence pérenne de l’extrême droite sur le territoire liégeois. Et c’est dans cette filiation que s’inscrit le Front Antifasciste créé en ce début d’année 2019.

  1. Ce texte est basé sur un premier dépouillement des archives conservées à l’IHOES sur le sujet. Un travail qui sera affiné durant cet été.
  2. Le MSI est le Mouvement Social Italien, créé dès décembre 1946 pour succéder au parti fasciste interdit. Cette date relativise la fin du fascisme avec la victoire de 45. Son symbole était une flamme tricolore qui servira de modèle au FN de Jean-Marie Le Pen. Il se scindera en 1995 entre une aile « modérée », l’Alliance Nationale, qui entrera au gouvernement en 2001, et une aile radicale minoritaire, le Mouvement Social-Flamme tricolore.