Aide-mémoire>Aide-mémoire n°89

Editorial
Pour une reconquête des idées

Par Julien Paulus

rédacteur en chef

Les élections du 26 mai dernier ont donc vu s’imposer un invité qui n’était pas forcément attendu à la place qu’il occupe désormais. Avec ses 810.177 voix au scrutin fédéral, un score encore jamais atteint, le Vlaams Belang devient la deuxième formation politique du pays en termes de suffrage, derrière les nationalistes de la N-VA. Si une remontée de la formation d’extrême droite flamande était attendue, personne n’imaginait une telle déferlante : le parti passe de 3,7% en 2014 à 11,95% aujourd’hui sur l’ensemble du pays, et des 3 petits sièges qui lui restaient, il passe à 18, égalant par là son record de 2003. Plusieurs explications sont avancées, parmi lesquelles une usure du pouvoir pour la N-VA, un rajeunissement des cadres opéré au VB, un positionnement plus social de celui-ci, etc.

Toutefois, pour le philosophe Bleri Lleshi, la principale explication réside dans le jeu trouble de la N-VA et des médias flamands, en particulier sur la question des migrations. Mais il pointe également un autre phénomène : une discrimination institutionnalisée, produite par un racisme structurel presque inconscient. « La discrimination institutionnalisée est beaucoup plus grave à mon sens que le racisme individuel. Selon les statistiques, aucun autre pays en Europe n’a un taux d’emploi des personnes issues de l’immigration aussi bas que la Belgique. Pourtant, une loi antidiscrimination existe. Non seulement la recherche a montré qu’en comparaison avec celles en vigueur dans les autres États, elle était trop faible. Mais, de surcroît, son application laisse à désirer1. »

Le succès du VB serait-il l’expression visible d’une forme de « contamination » discrète des esprits ? Le cordon sanitaire semble efficace pour contenir les discours mais qu’en est-il des idées ? Dans son dernier livre La société ingouvernable, Grégoire Chamayou évoque une citation attribuée à l’économiste Friedrich Hayek au sujet de la reconquête idéologique entamée par la « révolution » libérale-conservatrice. Ainsi, à un jeune disciple lui faisant part de son souhait de s’engager en politique pour faire avancer la cause, Hayek rétorque : « On ne changera la société qu’en impulsant des changements dans la sphère des idées. Il faut d’abord atteindre les intellectuels, ceux qui enseignent et ceux qui écrivent, les convaincre par des arguments raisonnés. Leur influence sur la société prévaudra, et, ensuite, les politiciens suivront2. »

Le combat des idées, donc, comme vecteur essentiel des changements de société. Est-ce dès lors un hasard si toute une série de thématiques occupent désormais les esprits et les écrans, et si, parmi celles-ci, la question de l’immigration, présentée comme inquiétante, figure en bonne place ? Sans doute pas car cela fait des décennies qu’un combat idéologique a été entamé pour que de telles idées s’imposent comme des évidences dans le débat public. Dans le numéro 78 de notre revue, Julien Dohet nous rappelait le parcours du philosophe français Alain De Benoist, qualifié de « Gramsci de l’extrême droite »3. Penseur de la Nouvelle Droite depuis la fin des années 60, fondateur à la même époque du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), De Benoist, comme Hayek, a conscience que le combat « ne se situe pas sur le terrain politique, mais sur le terrain culturel. » Il consacra donc sa vie à la reconquête du champ culturel contre ce qu’il appelait « cette idéologie égalitaire dont les formations religieuses ou laïques, métaphysiques ou prétendument “scientifiques” n’ont cessé de fleurir depuis deux mille ans […]. »

Aujourd’hui, il faut bien admettre que le combat d’Alain De Benoist (et d’autres) porte ses fruits et que des idées de type inégalitaire qui paraissaient encore totalement inacceptables il y a une vingtaine d’années ont percolé un peu partout. Et s’il fallait une preuve de cela, la récente victoire des socialistes danois acquise par le recours à une rhétorique et un projet anti-migrants illustre combien le mal est profond4.

À l’époque, Jean-Edern Hallier, éditeur du recueil de De Benoist intitulé Les idées à l’endroit, mettait en garde la gauche dans un préambule à l’ouvrage : « Les éditions Libres-Hallier ne soutiennent évidemment pas les idées de la Nouvelle Droite, dont l’un des hérauts, Alain de Benoist, s’exprime ici. Les éditions Libres-Hallier sont d’abord libres. Un débat est ouvert. Il serait suicidaire pour la gauche – ancienne ou nouvelle – de ne pas l’affronter en connaissance de cause. » Hallier avait vu juste. La lutte contre les idées inégalitaires et liberticides devra sans doute passer par une longue reconquête culturelle.

  1. Gérald PAPY, « Le rôle des médias a été prépondérant dans la montée du Vlaams Belang » in Le Vif, 6 juin 2019, p. 53.
  2. Grégoire CHAMAYOU, La société ingouvernable : une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique, 2018, pp. 104-105.
  3. Julien DOHET, « Le Gramsci de l’extrême droite », Aide-mémoire n°78, octobre-décembre 2016. Les citations qui suivent en sont également tirées.
  4. Vincent GEORIS, « Les socialistes danois visent le pouvoir en opérant un virage anti-migrants », www.lecho.be.