Aide-mémoire>Aide-mémoire n°89

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Représentation

Par Henri Deleersnijder

« C’était, de nom, une démocratie, mais, en fait, le premier citoyen exerçait le pouvoir. » Le jugement de l’historien Thucydide à propos du régime politique d’Athènes au Ve siècle avant notre ère et de son illustre stratège Périclès ne manque pas d’avoir une réelle résonance aujourd’hui.

Pour le dire abruptement, les représentants élus dans nos démocraties parlementaires sont-ils vraiment les porte-paroles des citoyens ou constituent-ils simplement une élite, voire une caste, émanant certes des bulletins de vote mais gouvernant au final en leur nom personnel et surtout selon les intérêts particuliers de leurs partis respectifs ?

Cette question de la représentativité est inhérente au système de la démocratie précisément dite… représentative. Il faut être atteint de cécité volontaire pour ne pas voir qu’il est en crise. Le bateau tangue de partout, soumis qu’il est à la houle grandissante des divers populismes, des nationalismes, du dégagisme et de l’opprobre frappant une classe politique taxée tantôt d’incapable et tantôt de corrompue, sinon des deux travers à la fois.

Bien pire, avec la progression de l’extrême droite un peu partout en Europe et la tentation autoritaire qui gagne des secteurs importants de ses populations, on serait en présence d’une situation rappelant les années 30. Comment, en effet, ne pas y songer quand des leaders politiques comme Viktor Orban en Hongrie et Jaroslaw Kaczynski en Pologne entendent mettre au pas justice et médias, promouvant de la sorte la notion de « démocratie illibérale » ? Et quand, au rendez-vous électoral du 26 mai dernier, un parti tel que le Vlaams Belang, nourri de xénophobie et de remugles anti-francophones et anti-Belges, remporte le succès que l’on sait ?

Mais indépendamment d’une perte d’intérêt pour la politique si souvent vilipendée, qu’une militance en déshérence rend tangible dans notre société, l’heure des « démocratures » (« j’ai été librement élu, donc je mets la main sur tout ») ne semble pas pour autant arrivée. Car il y a des signes d’un regain de motivation en ce domaine. Aux élections européennes de mai 2019, par exemple, le taux de participation a été plus élevé que lors des scrutins précédents. En réalité, les lignes se déplacent vers des formes ponctuelles d’engagement humanitaire : en Belgique, c’est le cas avec la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. En France, par ailleurs, c’est au sein du mouvement des Gilets Jaunes qu’est apparue la revendication du référendum d’initiative populaire (RIC).

L’aventure historique de la démocratie ne serait donc pas arrivée à son terme ? Tel est l’avis de David Van Reybrouck, auteur de l’essai Contre les élections (2013), qui s’est proposé de lutter efficacement contre « le syndrome de fatigue démocratique ». Pour lui, qui avait lancé en 2011 la plateforme G1000 où mille citoyens tirés au sort avaient été à l’origine de propositions concrètes ayant trait à des thématiques de société, « tenir des élections ne garantit pas automatiquement la démocratie1 ». D’où son projet de la redynamiser par la pratique du tirage au sort : la chose est en train de se mettre en place en Communauté germanophone « où un parlement élu fonctionnera à côté d’une chambre de dialogue qui sera permanente et rassemblera des citoyens tirés au sort2 ». Et l’historien flamand d’ajouter : « Certes, les citoyens lambda n’ont pas toutes les compétences qu’ont les élus, mais ils ont une liberté de penser sur le long terme et de porter aujourd’hui le fardeau de réformes qui bénéficieront aux générations futures3. »

Une société civile représentée en haut lieu ? On aurait tort de s’en plaindre, d’autant qu’une telle initiative contribuerait à combler quelque peu le fossé existant actuellement entre les mandataires et les administrés. Une telle participation serait de nature aussi à colmater le désamour de tant de contemporains à l’égard de la politique. Or, quand on n’en fait pas ou ne s’y intéresse pas, on laisse la voie libre aux apprentis-sorciers de la dictature.

  1. La Libre Belgique, 22 mai 2019.
  2. Ibid.
  3. Ibid.