Aide-mémoire>Aide-mémoire n°68

Art et démocratie : rencontre avec Joe G Pinelli

Entretien avec Joe G Pinelli réalisé par Michel Recloux, Jérôme Delnooz et Julien Paulus

Le travail de mémoire peut revêtir diverses formes qui, toutes, se rejoignent dans une même volonté de transmission critique d’un passé destiné à devenir un matériau de réflexion propre à éclairer le présent. À côté des témoignages et des monographies spécialisées, l’art et la bande dessinée font partie de ces vecteurs alternatifs de transmission.

Aide-mémoire : Vous travaillez actuellement sur un personnage nommé Heinz Von Furlau qui témoigne de son époque à travers une série de carnets. Pouvez-vous nous expliquer qui est ce personnage et d’où il vous est venu ?

Joe G Pinelli : C’est un sujet que je travaille depuis 1995, à peu près. Cela s’est mis en place tout doucement : j’étais passionné de peinture allemande expressionniste ­– suite à Van Gogh, ce qui est un prolongement naturel – mais aussi de musique classique allemande. J’ai commencé à dessiner autour de cela en 1995 et, la situation politique évoluant depuis 1995, le travail s’est peu à peu précisé pour arriver à concrétiser ce personnage sous la forme d’un peintre allemand qui fait ses études en France, qui est donc francophile et qui se retrouve sur le front en 1917 à bombarder ses homologues français avant de participer à la République de Weimar et de fuir le nazisme pour retourner dans les îles du Pacifique qu’il avait connues avant la guerre.

Tout ce processus de travail autour de ce personnage me permet de me servir de l’Histoire pour éclairer le présent : il y a des similitudes, des rapprochements à opérer. C’est un travail qui a plus de quinze ans, qui s’est mis en place très lentement, avec une accélération ces cinq dernières années. Ainsi, quand je me suis retrouvé récemment en voyage sur l’île de La Réunion – c’est la première fois que je voyageais aussi loin – il m’était impossible de dessiner le paysage, pourtant magnifique, dans mon cahier de croquis : je dessinais des scènes de tranchées ; j’avais toute ma documentation avec moi, ça m’habitait.

Aide-mémoire : Votre travail s’inscrit donc dans une démarche mémorielle. Quelle est-elle exactement ?

Joe G Pinelli : Il s’agit surtout ici de décrire les montées de l’extrême droite en Europe. Pour ce faire, je passe en revue les évènements survenus en Allemagne depuis 1890. Je commence à peu près par Vienne, avec la prise de la mairie par l’antisémite Karl Lueger, pour finir en 1947. Or, travaillant dans une démarche plutôt solitaire, je dois lire beaucoup, ce qui me fait me rendre compte qu’il y a pas mal de similitudes entre le passé et le présent. Et c’est sur ces similitudes que je vais travailler le journal de Von Furlau. Je ne vais évidemment pas raconter qu’il se trouve en forêt pour dessiner des arbres, mais plutôt qu’il se trouve dans une rue à Berlin en 1924 et qu’il rencontre un ancien étudiant passé aux corps francs d’extrême droite. Cette situation pourrait se rencontrer aujourd’hui : les transfuges, les amis qui basculent dans l’extrémisme de droite, faut-il encore leur parler ? Voilà le type de rencontres entre le passé et le présent qui se retrouvent dans mon travail. Il y a une connexion, comme s’il y avait une atemporalité : on ne revit pas ce qu’on a déjà vécu mais il y a des similitudes, des parallèles à tracer.

En fait, l’Histoire est trop proche pour qu’on ait évolué et changé. Quand on voit l’attitude de Poutine aujourd’hui, c’est difficile de ne pas faire le rapprochement avec celle d’Hitler lors de l’Anschluss ou l’annexion des Sudètes de Tchécoslovaquie. Tout cela évoque rudement les récents évènements en Crimée. Alors, oui, ceci n’est pas cela, mais le parallèle donne tout de même des frissons.

Aide-mémoire : Pourquoi avoir choisi un personnage de fiction pour évoquer ces similitudes ? Heinz Von Furlau ressemble d’ailleurs tellement à un personnage réel que certaines personnes s’y sont trompées et l’ont pris pour un personnage historique…

Joe G Pinelli : Pour ma part, je n’avais pas cette intention de le rendre réel. C’est à force d’accumuler des matériaux que le personnage a obtenu une réelle crédibilité auprès du public. Je me suis servi de plusieurs vies : celle du peintre Emil Nolde qui prend sa carte du parti nazi en 1935 mais qui, comme Von Furlau, a beaucoup voyagé dans les îles ; celle d’un autre peintre allemand, Max Pechstein, qui disparaît lui aussi dans les îles après un parcours invraisemblable depuis le Japon. Viennent se greffer également des vies de musiciens qui ont fini en camp de concentration. Heinz Von Furlau est donc un agglomérat de plusieurs vies, d’où peut-être son aspect crédible.

Alors, pourquoi un personnage de fiction ? Sans doute parce que cela autorise une certaine liberté de manœuvre. On est dans le romanesque, donc, le personnage peut se déplacer un peu plus facilement. Et comme j’agglomère plusieurs vies en une seule, c’est forcément une vie très riche. Ceci dit, quand on lit les récits de vie de personnages réels, ceux-ci sont souvent plus forts que des fictions : la réalité est vraiment très puissante.

Aide-mémoire : Utiliser un tel personnage de fiction ne pose-t-il pas dès lors un problème d’ambiguïté ?

Joe G Pinelli : Honnêtement, je n’ai pas encore réfléchi à cette question. Actuellement, je joue sur cette ambiguïté-là, parce que je n’ai pas le choix. Lors d’interviews précédentes, les différents collègues avec lesquels j’ai travaillé autour de Von Furlau ont d’emblée reconnu que le personnage était inventé, que c’était une histoire fausse que l’on racontait. Je ne pouvais donc pas, à ce moment-là, les contredire. Mais je trouve que l’ambiguïté peut être utile, génératrice de récits et de questions. Ce que je dis actuellement quand on m’interroge là-dessus, c’est que l’on peut douter de l’inexistence de Von Furlau. C’est la pirouette que j’ai trouvée.

Maintenant, je ne suis pas dans le reportage avec Von Furlau, que ce soit dans la bande dessinée ou dans le journal. D’une manière générale, je ne suis pas à l’aise avec le reportage en bandes dessinées. Bien sûr, il y a les figures de proue, comme Joe Sacco, qui font un excellent travail, mais cette démarche m’interpelle. Car, dans un reportage de Joe Sacco, il y a forcément une mise en fiction, une mise en récit qui est nécessaire et qui a pour effet que nous ne sommes plus dans le reportage mais dans la bande dessinée, avec ses gros nez et ses phylactères. Bien sûr, cela nous permet de nous impliquer davantage en tant que lecteur, l’identification est plus immédiate, mais cela m’interroge. C’est une autre forme d’ambiguïté.

Aide-mémoire : Ce recours à la fiction n’est-il pas une forme de storytelling ? Pour que cela plaise au public, par exemple ?

Joe G Pinelli : Non, je m’inscris avant tout dans une démarche pédagogique et de transmission vis-à-vis du public, pas dans cette forme de diktat qui veut que cela plaise au public et qui s’assimile finalement à une forme de censure. Ce qui n’empêche pas une volonté de séduire. Les carnets de Von Furlau que je compose actuellement sont le matériau brut qui va me permettre par la suite de romancer toute cette histoire dans une forme plus « grand public », effectivement, où il y aura certes une volonté de séduire, mais aussi et surtout une volonté de transmettre un message. Actuellement, la bande dessinée permet cela : c’est un outil extraordinaire pour communiquer dont on ne se sert pas assez. On s’en sert essentiellement pour produire des séries amusantes ou divertissantes, mais si l’on veut l’utiliser de façon utile, c’est un très bel outil qui touche facilement des milliers de lecteurs.

Aide-mémoire : Parallèlement, vous exposez actuellement une série de panneaux représentant, entre autres, des noms d’artistes allemands, placardés d’extraits de Mein Kampf . Une autre démarche mémorielle ?

Joe G Pinelli : Il faut que j’explique la mise en place de ce travail, qui s’organise par strates. C’est du grand papier, du grand format visible de loin, que j’étale par terre dans les endroits où je vis (chez moi ou aux Beaux-Arts où j’enseigne) afin que les gens marchent dessus et y laissent leurs traces. Une fois les traces recueillies, ces papiers sont affichés et j’y colle des extraits de journaux allemands d’époque qui relatent des faits tels que, par exemple, l’assassinat de Rosa Luxembourg, des faits qui rappellent le piétinement. L’étape suivante est d’écrire un maximum de noms d’artistes allemands, si possible de gauche, comme autant de traces qui viennent se superposer au piétinement. Tout cela est ensuite éradiqué, dès 1923, par l’emprisonnement d’Hitler et le discours de haine qui en résultera par l’entremise de Mein Kampf. Sur les trois passages que j’ai sélectionnés par hasard, deux sont encore extrêmement porteurs aujourd’hui, c’est quasiment le discours de Dieudonné. C’est ce que j’ai sur-imprimé sur les noms, parce que cette haine efface les noms, elle efface l’art.

Dans une prochaine étape, ce message de haine insupportable est destiné à être recouvert par les visages de soldats allemands. Je suis en train de dessiner chaque visage, jour après jour, avec la volonté d’en faire une centaine. Ça sera la dernière couche…