Aide-mémoire>Aide-mémoire n°68

Editorial
L'Ukraine, l'Europe et l'Histoire...

Par Julien Paulus

Rédacteur en chef

Une des (nombreuses) questions que suscitent les récents évènements en Ukraine pourrait se formuler comme suit : comment une contestation populaire légitime contre un régime manifestement corrompu, au sein d’un pays au bord de la faillite, a-t-elle pu se muer aussi rapidement et aussi brutalement en un conflit aux apparences quasi interethniques opposant les partisans d’un nationalisme ukrainien « dur » à la minorité russophone, coupable aux yeux des premiers d’avoir constitué le socle du pouvoir aujourd’hui déchu ?

Au-delà des jeux géopolitiques et géostratégiques auxquels semblent se livrer, selon leurs intérêts divers et avec les conséquences potentielles que l’on sait, les différents acteurs mondiaux sur le terrain ukrainien, d’autres interrogations mériteraient également d’être formulées. Pourquoi, par exemple, l’une des premières propositions du Parlement post-révolutionnaire de Kiev fut-elle l’abrogation de la loi de 2012 autorisant l’attribution du statut officiel de langue régionale à toute langue utilisée par plus de 10% des habitants d’une région (le russe, dans la majorité des cas, mais aussi le hongrois) ? Cette proposition, qui ne pouvait que mettre le feu aux poudres, a fort heureusement été bloquée par le président intérimaire de la Rada.

Un élément de réponse se trouve sans nul doute dans la composition du gouvernement révolutionnaire provisoire issu de l’insurrection de février dernier. Car, si l’on se penche sur celle-ci, que constate-t-on ? Sur dix-neuf membres, au moins six font partie ou sont assimilés au parti ultranationaliste et néofasciste Svoboda (10% aux dernières législatives), anciennement baptisé Parti Social-Nationaliste d’Ukraine et dont les diatribes russophobes, racistes et antisémites se sont multipliées ces dernières années. En juillet dernier, ce même parti commémorait le 70e anniversaire de la création de la division SS Halychyna qui combattit sur le front russe aux côtés de l’armée allemande[1].

D’où cette interrogation plus grave encore : est-il opportun pour l’Union européenne d’apporter son soutien à un gouvernement dont bon nombre de portefeuilles importants (Défense, Sécurité, Économie, Éducation ou encore Agriculture) sont aux mains de personnalités issues ou proches de partis et mouvements aux affinités néonazies plus ou moins assumées ? Nous avons déjà eu l’occasion de déplorer une telle attitude en Grèce, avec l’entrée du parti LAOS au gouvernement grec en novembre 2011[2]. Les temps où une levée de boucliers accompagnait l’annonce de l’arrivée au pouvoir du FPÖ autrichien de Jorg Haider semblent décidément bien lointains.

À l’heure où diverses poussées régionalistes et autonomistes donnent de la voix un peu partout en Europe (voir ci-contre), où les sondages et résultats électoraux – à l’instar des récentes municipales françaises – confirment la montée de partis populistes et xénophobes aux programmes plus ou moins policés, où les politiques d’austérité se poursuivent çà et là, où l’immigration se retrouve de plus en plus criminalisée, l’Union européenne semble avoir perdu ses repères.

L’écrivain et philosophe italien Antonio Gramsci (1891-1937) considérait que la faiblesse principale de l’État italien était que son unification – le Risorgimento ­– s’était effectuée par le haut, entre la dynastie régnante des Savoie et les classes dominantes mais sans le peuple[3]. Peut-être est-ce là également le péché originel du projet européen ? Les prochaines élections européennes seront sans doute déterminantes pour l’avenir du projet en question.

  1. Voir à ce sujet : Louis Monnier, « J’ai vu l’autre Ukraine, celle qui célèbre les SS et crimes nazis », Le Plus/Le Nouvel Observateur, 3 décembre 2013. Disponible sur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/980272-ukraine-j-ai-assiste-a-une-commemoration-d-une-division-ss-une-autre-realite-du-pays.html
  2. Voir notre éditorial « Dissonance cognitive ou résistance ? » in Aide-mémoire n°66, octobre-décembre 2013.
  3. Voir Maria-Antonietta Macciocchi, « Gramsci et la question du fascisme », in Maria-Antonietta Macciocchi, Éléments pour une analyse du fascisme, 1. Séminaire de Maria-A. Macciocchi Paris VIII – Vincennes1974/1975, Paris, 10/18, 1976, pp. 31 et suiv.