Aide-mémoire>Aide-mémoire n°68

Le Mouvement citoyens genevois entre au gouvernement

Par Sébastien Chazaud

Historien

Dans le précédent numéro de la revue Aide-mémoire, nous évoquions l’émergence en Suisse d’un nouveau parti au discours populiste : le Mouvement citoyen genevois. Depuis, son succès semble se confirmer et une alliance avec l’Union démocratique du centre (UDC) se dessiner.

Dimanche 10 novembre 2013 a eu lieu le second tour de l’élection du Conseil d’État, le gouvernement genevois. Un des candidats du Mouvement citoyens genevois (MCG), l’avocat Mauro Poggia, est le dernier élu, avec sa septième position. Rappelons qu’à l’occasion de cette élection, le MCG s’est allié à l’Union démocratique du centre (UDC). Le second candidat du MCG, Eric Stauffer, et la candidate de l’UDC, Céline Amaudruz, terminent aux dernières places de cette élection. Mauro Poggia, dont nous avions décrit le profil plus modéré que ceux de ses deux colistiers[1], s’est nettement détaché en étant moins biffé qu’eux et davantage ajouté sur les bulletins de la gauche mais également de la droite et hors partis[2].

L’alliance entre le MCG et l’UDC va-t-elle durer ? Eric Stauffer avait été soutenu par l’UDC lors de l’élection partielle du Conseil d’État en juin 2012. Quelques mois plus tard, le MCG soutenait un candidat UDC pour le Conseil administratif (exécutif) de la Ville de Genève[3]. Avec l’élection de Mauro Poggia, l’alliance, qui a pris le nom de « Nouvelle force », tient son premier succès. D’après le politologue Pascal Sciarini, interrogé par le quotidien Le Temps, les difficultés pourraient venir des leaders des deux formations : « Ce sont des gens imprévisibles, avec de gros ego[4] ». Le député libéral-radical (droite) Pierre Weiss, de son côté, mise plutôt sur des divergences idéologiques entre ce qu’il appelle « l’UDC nationale-conservatrice et le MCG cantonal-socialiste[5] ».

Une extension romande ratée

Suite à son succès de 2009, le MCG a tenté de s’étendre en Suisse romande (francophone), en commençant par deux sections dans les cantons de Neuchâtel et de Vaud mais avec l’idée de faire de même dans ceux de Fribourg, du Valais et du Jura. Le Mouvement citoyens[6] romand (MCR), qui doit les réunir, est créé. Eric Stauffer se montre alors très ambitieux : « L’objectif, c’est clairement de constituer, déjà en 2011, un groupe parlementaire au niveau fédéral, en ayant investi les pouvoirs législatifs des différents cantons et bien sûr les communes[7]. » Pourtant, les résultats ne suivent pas. Un scandale précoce nuit aux deux nouvelles sections[8] et l’engouement n’est en rien comparable à celui qu’a connu le MCG. Dans le canton de Vaud notamment, la thématique des frontaliers n’a pas la même importance qu’à Genève. De plus, l’UDC y est solide et difficile à déborder. Deux ans plus tard, Eric Stauffer doit bien reconnaître son échec :

« Le résultat n’est pas à la hauteur de ce que j’espérais. Mais c’est dû au manque de moyens et de personnes. Ce qu’on a réalisé à Genève en six ans est exceptionnel. Pour y arriver, je me suis jeté dans le bain, j’ai sans cesse été sur le terrain. Le MCG peut très bien s’exporter, mais il faut trouver les gens[9]. »

Lega dei Ticinesi

Si le MCG n’a pas réussi à s’étendre dans d’autres cantons francophones, on trouve néanmoins en Suisse un parti au profil similaire. C’est de l’autre côté des Alpes, dans le canton italophone du Tessin, qu’il faut diriger le regard pour le trouver. La Lega dei Ticinesi (« Ligue des Tessinois »), communément appelée « Lega », a été fondée en 1991 par deux hommes : l’entrepreneur Giuliano Bignasca et le journaliste Flavio Maspoli[10]. Elle remporte très rapidement du succès et s’institutionnalise avec l’élection de Marco Borradori au Conseil d’État, quatre ans plus tard. Cette même année, Bignasca déclare à la télévision :

« La Lega, c’est un mélange. Nous sommes avec les socialistes […] pour beaucoup de problèmes. Nous sommes proches de l’UDC, proches des libéraux, et de la droite pour les étrangers, le secret bancaire et pour dire : Pensons d’abord à nous, les Suisses[11] ! »

Borradori est une personnalité au profil bien plus modéré que le tempétueux Bignasca. Le duo formé par les deux hommes fait immédiatement penser à celui formé à Genève par Mauro Poggia et Eric Stauffer. Les deux partis ont un ancrage local, cantonal, affirment n’être ni de gauche ni de droite, utilisent un discours musclé et ont un bouc émissaire tout désigné. Dans le cas du MCG, ce bouc émissaire est le frontalier plutôt que l’étranger. La Lega, pour sa part, s’attaque, tout comme l’UDC, aux étrangers mais ne met pas de côté la thématique des frontaliers car celle-ci est importante dans le canton du Tessin. Le MCG comme la Lega n’hésitent désormais pas à s’allier avec l’UDC. Oskar Freysinger a même estimé à la mort de Bignasca qu’un « rapprochement avec l’UDC sera peut-être plus facile sans le leader historique[12] ». Enfin, la Lega, via le conseiller d’État Norman Gobbi, a affiché son soutien à la Nouvelle force dans le journal diffusé par celle-ci en septembre 2011, à l’occasion des élections[13].

Quel futur pour le MCG ?

Au moment de s’interroger sur le futur du MCG, à présent qu’il compte dans ses rangs un conseiller d’État, la tentation est grande d’établir des liens avec l’évolution de la Lega. Pour le politologue Oscar Mazzoleni, l’entrée de celle-ci dans le gouvernement tessinois « n’a pas provoqué de tournant politique majeur, si ce n’est qu’elle s’est imposée sur des questions touchant à son thème de prédilection[14] ». Le fait de mener « une politique pragmatique, modérée et consensuelle […] ne l’empêche pas de maintenir son identité protestataire à l’extérieur du pouvoir exécutif[15] ». En sera-t-il de même à Genève ? Nous le verrons. Ce qui est certain, c’est que Mauro Poggia va avoir du pain sur la planche et ainsi la possibilité de faire ses preuves, puisqu’il a hérité d’un département mammouth, pour reprendre l’expression d’Eric Stauffer[16], celui de l’Emploi, des Affaires sociales et de la Santé, thème de prédilection pour celui qui préside l’Association suisse des assurés.

  1. Chazaud, Sébastien, « Mouvement citoyens genevois, qui es-tu ? », Aide-mémoire, n°67 (janvier-février-mars 2014).
  2. Rappelons la particularité du système électoral relatif au Conseil d’État. Celui-ci permet en effet à l’électeur de composer sa propre liste de candidats, soit en votant directement pour la liste d’un parti, soit en biffant le nom de certains candidats sur cette liste, soit en biffant le nom de certains candidats pour en ajouter d’autres issus d’une autre liste (Ndlr).
  3. Favre, Alexis, « MCG et UDC, une greffe à l’épreuve des urnes », Le Temps, 30 octobre 2013.
  4. Favre, Alexis, « MCG et UDC, une greffe à l’épreuve des urnes », Le Temps, 30 octobre 2013.
  5. Favre, Alexis, « MCG et UDC, une greffe à l’épreuve des urnes », Le Temps, 30 octobre 2013.
  6. Orthographe incertaine, comme pour le Mouvement citoyen(s) genevois
  7. Emission Mise au point, TSR, 7 mars 2010.
  8. Buss, Pierre-Emmanuel, « Les débuts chaotiques du Mouvement citoyen romand », Le Temps, 9 mars 2010 ; Buss, Pierre-Emmanuel, « Le Mouvement Citoyens romand cale au démarrage », Le Temps, 10 mars 2010.
  9. Gani, Cynthia, « Le MCG s’exporte mal en Suisse romande », Le Temps, 15 juin 2011.
  10. Ghiringhelli, Andrea, « Ligue des Tessinois », in Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 24.03.2009 (traduit de l’italien), URL : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F8030.php.
  11. Émission Tell Quel, TSR, 9 juin 1995.
  12. Chuard, Patrick, « Le Tessin choqué après la mort de Giuliano Bignasca », Le Matin, 7 mars 2013.
  13. La Nouvelle force, édition spéciale, septembre 2013.
  14. Bach, Philippe et Cancela, Pauline, « Gouverner en restant un parti protestataire : l’exemple tessinois », Le Courrier, 11 novembre 2013.
  15. Idem.
  16. Roulet, Yelmac, « Les départements des nouveaux conseillers d’État », Le Temps, 28 novembre 2013.