Aide-mémoire>Aide-mémoire n°68

Un homosexuel collaborationniste

Par Julien Dohet

Le résultat des élections municipales en France fin mars confirme que l’extrême droite est loin d’être moribonde. Partout en Europe, elle reprend force et vigueur s’appuyant sur le désarroi provoqué par des politiques ultralibérales quelle que soit la couleur politique des gouvernements. Retour en France, donc, avec cette chronique consacrée à une figure importante de la Collaboration des années 40-45.

Abel Bonnard, un académicien homosexuel très à droite

La trajectoire d’Abel Bonnard est la fois classique d’un parcours au sein de la droite radicale et atypique. Atypique car Bonnard était homosexuel et ne s’en cachait pas, y compris sous l’Occupation. Ce qui, quand on connait le discours envers les homosexuels tenus par l’extrême droite, et le sort que les nazis ont réservé à ceux qui étaient marqués par le triangle rose dans les camps de concentration, n’est pas sans poser de question. Nous avons déjà rencontré cette contradiction avec l’étude des écrits du rexiste Pierre Daye[1]. Elle n’en reste pas moins une question ouverte qui est d’autant plus d’actualité que Steeve Briois, le nouveau maire FN de l’emblématique commune d’Hénin-Beaumont, est également homosexuel[2].

Bonnard est un homme du XIXe siècle. Né à Poitiers en 1883, il fait d’abord une brillante carrière littéraire comme poète et romancier au point d’être élu à l’Académie française en 1932. S’il en est radié à la Libération, cette sanction peut paraître assez opportuniste et de circonstance. En effet, adepte de Charles Maurras, Bonnard ne sera pas un collaborateur par opportunisme mais par conviction idéologique, lui qui, séduit par les idées de Georges Valois, évoluera vers le fascisme dès la fin des années 20, soit avant de devenir académicien, pour finalement quitter l’Action Française[3] en 1935 et rejoindre le Parti Populaire Français de Jacques Doriot[4]. Collaborationniste de la première heure, Abel Bonnard deviendra en 1942 ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, poste qu’il occupera jusqu’à la Libération. Après avoir suivi les ultras de la collaboration dans l’aventure de Sigmaringen, il parvient à gagner l’Espagne où il décède en 1968.

Ses Pensées dans l’action sont un recueil de textes allant du 22 août au 28 novembre 1940[5]. Abel Bonnard s’inscrit donc dès le début à fonds dans la collaboration : « Nous devons donc souhaiter une collaboration loyale avec l’Allemagne, où nous lui prouverons notre importance par les forces de vie que nous tirerons de nous-mêmes. M. Marcel Déat a écrit sur ce sujet des articles aussi sensés que courageux, et moi-même j’écris celui-ci, parce que ![AM68 p.11 Dohet](file:///C:/Users/RFOGUE~1/AppData/Local/Temp/msohtmlclip1/01/clip_image002.jpg =200x315)je crois que c’est mon devoir. Il faut que les Français connaissent dès maintenant ce bonheur que la République bourgeoise ne leur a jamais procuré, de travailler dans un ensemble où le balayeur diligent, qui rend sa rue propre et nette, se sentira associé aux premiers serviteurs de l’Etat, pourvu que ces derniers soient ce qu’ils doivent être[6]. » Cet engagement dans la collaboration passe par un ralliement absolu à la figure du Maréchal Pétain, considéré comme LE chef qui, déjà sauveur de la France en 1917, lui apportera une seconde fois le salut : « Cela au moins est changé et il est d’abord satisfaisant que celui qui nous représente ne s’appelle pas Président, mais chef, c’est-à-dire qu’il ne soit plus un homme assis parmi des intrigues qu’il ne domine point, mais un homme debout devant une nation qu’il dirige. Le maréchal Pétain est si bien fait pour la fonction qu’il remplit qu’on ne conçoit pas qui pourrait y prétendre quand il est là. Quelle gloire est, chez nous, en ce moment, plus pleine et plus pure, plus solide et plus loyale que la sienne[7] ? ». Un ralliement proche d’une dévotion irrationnelle : « Tandis que résonnait cette voix du seul homme qui pût alors parler pour la France, j’ai vu des femmes pleurer, des hommes pâlir et je me suis dit que ceux qu’elle n’avait pas émus jusqu’au fond d’eux-mêmes ne vaudraient jamais rien pour notre pays[8]. »

Pétain va donc redresser la France qui, dans les années 30, était entrée en déliquescence avancée. Dans le contexte de la deuxième moitié de l’année 40, le ralliement au Maréchal et à la Révolution Nationale, passe également par une critique sans concession de celui qui se profile dès le 18 juin comme son principal opposant : « Quand certains de nos compatriotes en sont à refuser leur âme à Pétain, pour la prêter à de Gaulle, faut-il prendre de longs détours pour leur remontrer que peut-être ils feraient mieux d’écouter le meilleur des Français, au lieu d’écouter le pire de tous ? Lorsque des gens nous expliquent qu’ils abominent Reynaud et Mandel, la Franc-maçonnerie et la juiverie, et n’en font pas moins des vœux chétifs et crispés pour la victoire de l’Angleterre, qui, si seulement elle était possible, aurait pour effet de ramener et de rétablir tout ce qu’ils prétendent détester, faut-il leur insinuer qu’il y a peut-être dans leurs sentiments une légère contradiction[9] ? ». Les Juifs, les francs-maçons… l’ennemi est connu et sans surprise[10]. Mais dans le contexte particulier de la publication de l’ouvrage, les attaques vont surtout se porter sur De Gaulle : « Au lieu d’obéir au Chef auguste de l’Etat, acclamer le général “moi”, le traître horrible et avantageux qui se présente à la France barbouillé de sang français, il faut avouer qu’en fait d’insensibilité à la vraie grandeur, d’erreur et d’égarement, l’esprit bourgeois n’avait jamais fait mieux[11]. » Ce sang, c’est notamment celui des Français tués lors de l’épisode de la destruction de la flotte française à Mers-el-Kébir : « Comme ils doivent regretter la France, mais qu’un premier égarement a livré à un destin impitoyable, soldats dont le chef insulte le plus grand soldat qu’ait aujourd’hui la France, marins réduits à combattre avec les tueurs de Mers-el-Kébir. La propagande anglaise les appelle “la France libre”. Il y a là une ironie d’une telle taille qu’on se demande si, par son énormité même, elle n’échappe pas au public[12]. »

L’ennemi : De Gaulle, l’Angleterre mais surtout la démocratie

Mais De Gaulle n’est qu’un instrument, celui de l’Anglais qui de tout temps a été l’ennemi de la France : « L’Angleterre était un taureau auquel la France devait servir de cornes. De là la faveur marquée au Front populaire, qui nous mettait précisément dans l’état où l’on désirait nous voir (…) De là les égards, les soins, les cajoleries dont ces Anglais entouraient Léon Blum, qu’ils n’eussent pas souffert comme ministre chez eux, parce qu’il était l’instrument par lequel on pouvait manier la France (…) La France a suivi l’Angleterre dans la politique qui menait à la guerre et jusque dans l’acte de la déclarer : elle n’est passée devant que pour la faire[13]. » L’Angleterre qui ne ménage pas sa peine pour tromper les Français : « Chaque soir, la propagande anglaise nous répète, comme une formule irrésistible, les mots par lesquels on nous a longtemps tenus : Liberté, Egalité, Fraternité. Elle ne saurait croire à quel point nous sommes dépris d’une liberté qui n’était que l’indiscipline fastidieuse de l’individu, d’une égalité qui n’était partout que la préférence pour l’inférieur et pour le moins digne. Quant à la fraternité, il n’y en avait pas la moindre dans la République démagogique et bourgeoise. C’est dans la société hiérarchique et ordonnée de demain qu’elle existera[14]. »

Cette société hiérarchique et ordonnée est à l’inverse de ce que la démocratie a fait de la France : « Les qualités qui ont fait de la France une nation grande et charmante sont aux antipodes de tout ce que les Français sont devenus dans ces derniers temps, par l’effet de cette démocratie qui, sous l’oripeau d’une rhétorique menteuse, n’a pas d’autre fin que de pousser chaque homme plus bas qu’il n’était[15]. » C’est pourquoi, dans l’avenir, Bonnard espère que « Nous vivrons dans une organisation de hiérarchie, animés par un esprit de fraternité. (…) Dans la démagogie bourgeoise d’hier, ou bien les modérés vantaient au peuple les bonheurs de l’âme pour se dispenser d’apporter à son sort aucune amélioration matérielle, ou bien les révolutionnaires ne lui apportaient quelque amélioration apparente, bientôt annulée par la désorganisation générale, qu’en avilissant son âme[16] ». Il faut donc remettre de l’ordre, se tourner vers les éléments naturels : « Ce qui fait les sympathies et les parentés de toutes les grandes sociétés qui se sont manifestées (…) successivement dans le cours de l’histoire, c’est que, sous une différence d’organisation et de style, elles ont toujours pour éléments fondamentaux les mêmes valeurs humaines, la piété envers les ancêtres vérifiée par le respect envers les parents, l’amour du travail, le goût d’une noble obéissance, la modestie de la personne associé à l’orgueil de l’ensemble qui la nourrit, famille, race, nation[17]. » On le voit, le « Travail, Famille, Patrie » de Vichy[18] n’est pas loin et la notion raciale est bien présente : « Aimer la vie, pour de vrais hommes, c’est se plaire à rejoindre les difficultés qu’elle leur propose. Cette forte race, la seule qui fasse exister les nations, est nombreuse encore chez nous, et tous ceux qui en sont apprennent peu à peu à se reconnaître, pour travailler dans le même sens[19]. »

Abel Bonnard n’est donc pas en décalage avec les auteurs déjà abordés dans cette chronique. On retrouve ainsi également dans ses écrits, la nécessaire symbiose entre les classes : « Un groupe de jeunes bourgeois d’aujourd’hui qui ne contient pas aussi de jeunes paysans ou de jeunes ouvriers est incomplet et infirme. Il ne faut jamais oublier que, si gâté qu’ait été le peuple par la démocratie, les ressources suprêmes de la Nation sont en lui[20]. » On retrouve aussi l’importance de la religion et de Dieu comme fondement naturel de la société. Nature vers laquelle il faut que la jeunesse, sur laquelle repose l’avenir, retourne : « Par la pratique intelligente et réglée des sports, elle deviendra plus saine, et même plus belle, car il y a dans ce sens beaucoup gagner. En se rattachant à la campagne, elle rentrera dans le rythme universel, pour s’y retrouver plus calme et plus forte. Retourner à la nature est tout autre chose que ce qu’imaginaient les démagogues du Front populaire. La nature n’est pas un lieu où se vautrer et s’avachir. C’est la fête merveilleuse que Dieu nous donne et où Dieu se donne[21]. »

Tous ces changements nécessaires doivent donc permettre de se détacher des fausses valeurs de la gauche et de la démocratie : « Mais cette aversion pour la nouveauté, répandue chez nous dans tous les ordres, avait trouvé son expression typique dans un personnage où elle se manifestait au dernier point : c’était l’homme de gauche, ce démagogue bourgeois, ignorant de l’étranger, séparé du monde, cantonné et emprisonné dans un petit nombre de grands mots et qui, pour n’avoir jamais affaire à une réalité nouvelle, parlait toujours de progrès. La France échappée à tous ces mensonges aimera la nouveauté, non pas une nouveauté d’extravagance et d’incohérence, mais une nouveauté de jaillissement, non pas celle où l’on s’égare, mais celle où l’on se retrouve ; nous changerons notre destin en revenant aux vérités qui ne changent pas[22]. » Ce changement profond ne pourra être que de nature révolutionnaire : « Quand il s’agit, pour une nation tout entière, de renaitre si elle veut vivre, la création d’un état honnête, noble et énergique est la condition nécessaire de tout renouvellement, et rien ne saurait se faire sans une révolution politique ; mais cette révolution elle-même ne peut prendre tout son sens que par la réforme de chacun de nous. Il faut que les deux choses arrivent concurremment et l’une par l’autre[23]. »

Et comme toujours dans le discours d’extrême droite, cette mission sera l’œuvre de jeunes hommes résolus : « Un pays a besoin pour être grand d’un très petit nombre d’hommes qui aient des mérites rares et d’un très grand nombre qui aient des vertus simples. La France de ces derniers temps a duré sur ces vertus en les détruisant ; une oligarchie de profiteurs et de tripoteurs, qui ne prospéraient au haut de l’Etat que parce que d’honnêtes gens restaient à sa base (…)[24] »

  1. Sur Pierre Daye, voir « Léon Degrelle et le Rexisme » in Aide-mémoire n°23 de janvier-février-mars 2003 et « Le refus de la démocratie parlementaire » in Aide-mémoire n°37 de juillet-août-septembre 2006
  2. Sur le FN français, voir « Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen » in Aide-mémoire n°56 d’avril-mai-juin 2011
  3. Sur Maurras et l’Action Française, voir « De l’inégalité à la monarchie » in Aide-mémoire n°33 de juillet-août-septembre 2005
  4. Sur Doriot, voir « L’anticommunisme d’un transfuge » in Aide-mémoire n°59 de janvier-février-mars 2012
  5. Abel Bonnard, Pensées dans l’action, Paris, Grasset, 1941
  6. Pp. 22-23. Sur Marcel Déat, voir « Du socialisme au fascisme » in Aide-mémoire n°41 de juillet-août-septembre 2007
  7. P. 69
  8. P. 48
  9. P. 102
  10. Voir notamment « Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°63 de janvier-février-mars 2013
  11. P. 114
  12. P. 12
  13. P. 15
  14. P. 20
  15. P. 29
  16. P. 93
  17. Pp. 65-66
  18. Voir « Travail-Famille-Patrie » in Aide-mémoire n°49 de juillet-août-septembre 2009
  19. P. 85
  20. P. 121
  21. P. 124
  22. P. 65
  23. P. 40
  24. P. 57