Aide-mémoire>Aide-mémoire n°90

Vous sentez-vous européen ? La construction d’une « identité » européenne

Par Gilles Rahier et Nicolas Bruwier

« Pourquoi nos pays ont-ils décidé de créer cette communauté de l’Entente ? Pour la paix. Mais au-delà de la paix ? Pour la prospérité. Et au-delà de la prospérité ? Est-ce pour faire leurs, à nouveau, les vieux démons des nations : la compétition et le désir de domination ? (…) Le passé nous montre que nous n’avons que très rarement été capables d’inventer un autre projet que celui de la domination. Et pourtant, la construction européenne n’aura de sens que si elle est l’occasion d’inventer un nouveau but civilisationnel. »1

L’Europe, oui, l’Europe

Quand on parle de l’Europe, on aborde souvent la construction européenne, issue de l’aspect historique du développement d’une paix continentale depuis la Deuxième Guerre mondiale. Cependant, l’histoire de l’Europe a toujours été liée d’une manière ou d’une autre à des concepts de domination, qu’ils soient extérieurs (colonialisme et néocolonialisme) ou intérieurs. Depuis sa création politique, une des grandes questions est le sentiment d’appartenance à cette construction politique. Est-ce que les citoyens européens (vous et nous) approuvent ou partagent une adhésion à l’Europe et plus précisément à sa création politique, l’Union européenne ?

Il faut clairement ici différencier le concept «Europe» (la paix, les Droits humains et le respect de la vie humaine étant les valeurs les plus importantes pour ses habitants2) et les réalisations pragmatiques et politiques de l’Union européenne, même si cette différenciation n’est pas toujours faite par cette dernière.

Votre réponse serait profondément subjective et variable suivant votre situation sociale, économique, culturelle, territoriale, etc. L’identité collective est d’abord vécue de manière individuelle. Elle est ressentie par l’ensemble des membres d’un groupe, c’est pourquoi on préfère parler de « sentiment d’appartenance » à une communauté spécifique. La question qui nous taraudait était de savoir si ce sentiment était inventé, créé de toute pièce par cette superstructure politique des États membres, de la même manière que peuvent être créées d’autres appartenances par les États nationaux ou par toute autre communauté. Il nous fallait donc analyser les mécanismes mis en place par l’Union pour favoriser cette affiliation à son projet.

L’identité européenne est complexe et multiple. Elle couvre de nombreux aspects, qu’ils soient individuels ou communautaires. Il serait très compliqué de la définir ou de critiquer la notion de «sentiment européen». Notre idée ici n’est pas de remettre en doute son existence, de défendre ou de critiquer le projet européen lui-même (pour sa forme actuelle), mais de mettre en avant que la conjoncture actuelle, de doute et de remise en question au sein même de l’Union européenne (retour des frontières intérieures et extérieures, Brexit, montée des partis d’extrême droite dans de nombreux pays de l’Union et du sentiment souverainiste auprès des populations, etc.), aura amené un transfert des objectifs initiaux des programmes de subventionnement et d’échanges vers la prédominance du développement d’une identification à l’Union européenne et à ses valeurs théoriques. Or, il faudra y ajouter que, dans les faits, ces concepts d’humanisme et de développement ne sont pas accessibles à tous les citoyens européens, mais à une certaine classe sociale, éduquée et majoritairement universitaire, malgré les efforts entrepris depuis la réforme de l’Erasmus.

On peut donc se demander si les appels à projet et les nombreuses possibilités d’échange ne seraient pas un moyen de créer une identité européenne artificielle. « À l’origine, les fondateurs des programmes de mobilité soulignaient d’abord la nécessité de répondre aux défis économiques, technologiques et politiques lancés par d’autres grandes puissances. La formation du citoyen européen afin d’apporter une âme à l’Europe n’est apparue que dans un deuxième temps. Aujourd’hui, le programme porte aussi le souhait de faire advenir une citoyenneté européenne et d’augmenter les capacités d’adaptation des individus ainsi que leur employabilité. »3

Chaque année, l’Union européenne finance des programmes qui ont comme objectif, entre autres, de permettre l’identification et l’adhésion de ses participants (étudiants ou professionnels) au projet européen. Si beaucoup de citoyens européens ne croient actuellement plus au projet européen, la plupart du temps en réaction aux politiques néolibérales d’austérité et à la diminution de la qualité de vie pour les couches les plus précarisées de la population européenne, des millions d’euros sont dépensés pour défendre cette vision théorique de l’Europe et essayer de conserver cette identification communautaire.

Un des meilleurs exemples est la transformation vécue par le programme d’échange étudiant Erasmus. Il représente 14,7 milliards d’euros pour la programmation 2014-2020. En 2014, la création d’Erasmus+ avait pour objectif de « démocratiser » les échanges étudiants et d’ouvrir le programme à la formation professionnelle, aux stages et aux personnels enseignants et administratifs, aux jeunes travailleurs, aux jeunes de manière générale. Il avait comme but initial de forger une culture et une identité européenne par l’augmentation de la circulation des étudiants entre pays membres. Cependant, il s’est aussi vite transformé en système de renforcement de l’attractivité des universités face à la compétitivité d’autres zones. Ces échanges sont censés participer au renforcement de l’identité européenne face aux partis eurosceptiques.

Génération Erasmus

Le programme Erasmus voit le jour en 1987. Erasmus (European Action Scheme for the Mobility of University Students) a d’abord été conçu comme un plan de mobilité pour les étudiants européens à leur propre demande. C’est en effet l’AEGEE (Association des États Généraux des Étudiants de l’Europe) qui convainc François Mitterrand, alors Président de la République française, de proposer un financement du programme par la Commission européenne, dans une Europe encore divisée par le rideau de fer, avec une Communauté Économique Européenne qui ne regroupe « que » 12 pays membres, (soit 11 pays d’Europe Occidentale et la Grèce). Cette Europe ne connaît pas encore les frontières ouvertes de Schengen (1992), l’Euro (2002) et les vastes plan d’élargissement (1995, 2004 et 2007) qui verront sa population passer d’approximativement 318 millions d’habitants en 1985 à 513,5 millions en 2019. Depuis sa création en 1987 jusqu’à sa refonte en 2013, le programme Erasmus aura touché 3 millions de personnes et compte désormais 33 pays participants.

Au fil des années, la notion de « génération Erasmus » est apparue de plus en plus fréquemment dans les médias et les débats politiques de plusieurs pays européens, comme l’Italie, pour parler de la nouvelle génération d’adultes ayant grandi dans une Europe sans frontières dans laquelle ils peuvent voyager librement.

Malgré son ouverture aux apprentis en 1995 et son élargissement en 2014 aux programmes jeunes avec le Programme Erasmus +, le dispositif est historiquement lié à l’enseignement supérieur. En 2016, les étudiants de l’enseignement supérieur de l’Union européenne étaient un peu moins de 20 millions (soit 3,8% de la population européenne) ; 300.000 d’entre eux ont suivi un Erasmus sur un total de 725.000 personnes ayant participé à un programme Erasmus+ au cours de cette même année4. La proportion de projets Erasmus+ hors du champ des études supérieures est clairement à la hausse et marque une tendance plus ouverte vers des profils autres que ceux de l’enseignement supérieur. Néanmoins, l’essence et l’aura du programme continuent d’être assimilées à une tranche de la population relativement limitée (les étudiants universitaires) qui vit une réalité entropique.

Les personnes ayant eu l’occasion de faire un séjour Erasmus pendant leurs études supérieures y ont rencontrés d’autres étudiants étrangers avec lesquels ils ont créés des liens d’amitié ou se sont retrouvés en couple. Selon les chiffres de la Commission européenne, 27% des anciens étudiants Erasmus déclarent avoir rencontré leur partenaire de vie pendant leur Erasmus et approximativement 1 million de « bébés Erasmus » seraient nés de ces unions. Il semblerait donc que l’effet de « génération » tel qu’il est entendu par les médias traditionnels soit lié à la visibilité médiatique et politique des populations éduquées de classe moyenne. Selon les études sociologiques, la grande majorité de ces bénéficiaires se sentent alors «européens» et ils arrivent à définir la construction dans ses concepts de diversité nationale et d’unité supranationale.

Conclusion

Le sentiment d’appartenance européenne serait-elle donc l’apanage de la classe moyenne, cultivée et majoritairement universitaire ? Le rêve européen pourrait-il aussi être la création d’une « élite » europhile ? Comme nous l’avons montré, l’accès aux programmes européens se fait au profit de cette classe aisée et donc le sentiment d’appartenance ne peut être essentiellement que présente chez elle. Comme le note un baromètre sur la citoyenneté européenne5 :

  • « Une majorité d’Européens qui ont étudié jusqu’à l’âge de 20 ans et plus, (66% contre 33%) se sent attachée à l’UE, tandis que seule une minorité de ceux qui ont quitté l’école à l’âge de 15 ans ou moins est de cet avis (43% contre 54%)­;
  • Une minorité de personnes au chômage (44% contre 52%) et de femmes/hommes au foyer (47% contre 51%) se sentent attachées à l’Union européenne. Cependant, une majorité de personnes interrogées des autres catégories socioprofessionnelles se sent attachée à l’UE, notamment les cadres (68% contre 31%) et les étudiants (66% contre 33%);
  • Ceux qui ont des difficultés à payer leurs factures sont moins susceptibles de se sentir attachés à l’UE. Une majorité de personnes interrogées qui ne sont jamais ou presque jamais confrontées à de telles difficultés s’y sent attachée (60% contre 38%), contrairement à une minorité de celles qui ont des difficultés financières la plupart du temps (35% contre 62%)­;
  • Enfin, cet attachement est partagé par une grande partie des personnes qui se considèrent comme appartenant à la classe supérieure (75% contre 25%), et par une majorité dans les autres groupes de classe, à l’exception de celles qui se considèrent comme appartenant à la classe ouvrière (46% contre 51%)­. »

Malgré les efforts pour élargir les programmes d’échange à d’autres horizons sociaux, pour renforcer cette identité européenne et faire diminuer l’euroscepticisme, les programmes d’échanges peinent encore à s’ouvrir à un public plus large, celui de la population rurale ou des quartiers précarisés, moins instruite, ne maitrisant pas forcément les langues étrangères et ne profitant pas des « bienfaits » d’une Europe globalisée. La question qui reste en suspens est de savoir si c’est la volonté des dirigeants nationaux et supranationaux que de promouvoir une inclusion de ces publics dans le projet européen.

  1. Laurent Gaudé, Nous, l’Europe banquet des nations, Actes Sud, 2019.
  2. Rapport sur la citoyenneté européenne, Enquête réalisée par Kantar Public Brussels pour TNS opinion & social à la demande de la Commission européenne, Direction générale Communication, printemps 2018, p.52. http://ec.europa.eu/commfrontoffice/publicopinion/index.cfm/ResultDoc/download/DocumentKy/83537.engagement ».
  3. « Génération Erasmus », entretien de Magali Ballatore, sur le site Arte Mag, 16/04/2019, https://arte-m//agazine.arte.tv/article/2726?fbclid=IwAR3V36MZDOPEq7Ic_y51R-jMNJ6wRpMJeIhCZ_NuHsO-ULFtFRQ_CgVa3XM.
  4. Il convient de relativiser le comptage car les projets Erasmus+ peuvent être un simple voyage scolaire ou de temps libre pour quelques jours dans un autre pays membre, cofinancé par l’UE et les instances nationales, régionales ou locales du pays d’origine.
  5. Rapport sur la citoyenneté européenne, p. 15.